La nuit était tombée sans qu’elle s’en rende compte.
Mandy était allongée sur le tapis de sa boutique, seule, les bras en croix, les yeux ouverts sur les poutres du plafond. Elle n’osait pas bouger.
Depuis la vision, quelque chose s’était ouvert en elle.
Un canal.
Une faille.
Un souvenir.
Elle l’avait revu. Ses yeux d’or. Ses chaînes. Sa voix.
Et au creux de son ventre, une chaleur douce et douloureuse s’était installée, comme une braise qui refusait de s’éteindre.
Le matin arriva sans qu’elle ait dormi. La clé reposait sur sa poitrine. Elle l’avait laissée là. Elle brillait doucement, d’un éclat bleuté, presque respirant.
Quand elle se leva, son miroir la renvoya une image différente. Ses traits étaient les mêmes, mais son aura avait changé. Plus dense. Plus lumineuse. Plus ancienne.
Elle s’habilla lentement, choisissant une robe longue noire et un châle tissé de fils argentés. Sans y penser, elle tressa ses cheveux comme dans sa vision — deux brins fins noués à l’arrière, en forme de croissant inversé. Le geste avait été instinctif.
Elle descendit dans la boutique, fit brûler de la myrrhe et de la lavande, puis ouvrit ses volets.
Une jeune femme attendait déjà sur le pas de la porte.
Elle ne l’avait jamais vue.
Pâle, les yeux verts perçants, vêtue d’un manteau rouge sombre. Elle portait un sac en cuir gravé de symboles anciens.
« Tu es Mandy ? » demanda-t-elle.
« Oui. »
La femme entra sans attendre d’y être invitée. Elle jeta un regard circulaire autour d’elle, puis se tourna vers Mandy.
« Le sceau s’est fissuré. Tu l’as senti, n’est-ce pas ? »
Mandy ne répondit pas tout de suite. La méfiance montait, mais aussi… une reconnaissance.
« Qui êtes-vous ? »
La femme esquissa un sourire, mais ses yeux restaient froids.
« Je m’appelle Nael. Je suis une descendante des Gardiens. Comme Elian. »
« Et tu viens m’aider ? »
Nael haussa un sourcil.
« Non. Je viens m’assurer que tu ne libères pas ce qui ne doit pas l’être. »
Le silence retomba, épais comme un voile.
Mandy inspira lentement. Son regard se durcit.
« Tu es en retard. »
Nael cligna des yeux. Mandy s’approcha, et dans sa voix vibraient des réminiscences d’une autorité oubliée.
« Vous avez eu des siècles pour le garder enfermé. C’est moi qu’il appelle maintenant. Moi qu’il a choisie. »
Nael la fixa longuement. Puis, à voix basse :
« Il ne t’a pas choisie. C’est toi qui l’as condamné. Tu portes encore la culpabilité de sa chute. »
Mandy frissonna. Le poids du passé était de retour, lourd et brûlant. Mais elle ne fléchit pas.
Elle savait, au fond d’elle, qu’il n’était pas seulement une entité dangereuse.
Il était son autre moitié.
Et quelque chose dans le monde bougeait déjà.
Mandy fit un pas vers Nael, droite comme une lame. Depuis la veille, une force nouvelle l’habitait. Elle ne comprenait pas encore d’où elle venait, mais elle savait la reconnaître : cette énergie n’était pas celle d’une débutante.
C’était celle d’une ancienne.
Nael croisa les bras, la dévisageant avec une intensité glaciale.
« Tu ne comprends pas ce que tu es en train de réveiller. »
« Non. Mais je sens ce que je suis en train de redevenir. »
Nael claqua la langue contre son palais, puis s’avança vers l’autel, où Mandy avait déposé la clé, posée sur un lit de cendres d’encens. Elle s’arrêta net.
« Elle a commencé à s’ancrer. » murmura-t-elle.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Nael la regarda de nouveau, mais cette fois, son expression était teintée d’ombre.
« Cela signifie que le sceau n’est plus scellé. Il t’a reconnue. Et s’il continue à t’imprégner ainsi, tu seras irrémédiablement liée à sa destinée. Qu’elle soit lumière ou chaos. »
Mandy posa les doigts sur la clé. Une pulsation parcourut son bras, douce, presque familière. Elle ferma les yeux un instant.
Un nom flottait au bord de sa mémoire…
Il commence par un "S"...
Elle rouvrit les yeux.
« J’ai besoin de savoir ce qu’il était. Et pourquoi je l’ai enfermé. »
Nael hésita. Puis, contre toute attente, elle sortit de son sac un parchemin ancien, roulé et scellé de cire noire. Elle le tendit à Mandy.
« Ce sont les Chroniques d’Anûr. Le dernier fragment restant de ton ancien ordre. Lis-le sous la lune. Et surtout, ne le montre à personne. »
Mandy tendit la main, mais au moment où ses doigts effleurèrent le parchemin, la cire éclata d’elle-même. Une poussière d’encre noire s’éleva dans les airs, formant des lettres mouvantes au-dessus de la pièce.
Nael recula, choquée.
« Il l’a senti. Il lit à travers toi. »
Les lettres flottaient dans l’air comme un essaim vivant. Mandy leva lentement les bras, et les symboles s’enroulèrent autour de ses poignets. La magie était ancienne, mais elle la reconnaissait. Comme on reconnaît une chanson chantée dans l’enfance.
Elle lut à voix haute, presque en transe :
« À celle qui fut flamme et sang, scellée par l’éclat d’un serment brisé, tu portes la clef du Royaume Obscur. Lorsque l’Élu pleurera à nouveau, la Porte cèdera. »
Un choc résonna dans toute la boutique.
Les lumières clignotèrent.
Et puis… le miroir accroché au mur se fendit d’un coup sec.
Nael attrapa Mandy par le bras.
« Tu dois arrêter ! »
Mais Mandy, les yeux noirs d’énergie, murmura :
« C’est trop tard. Il est déjà là. »
La clé se mit à léviter d’elle-même, tournoyant lentement dans les airs au-dessus de l’autel. Elle vibrait d’une lueur ambrée.
Et dans le miroir fendu… un visage apparut.
Pas celui de Mandy. Pas celui d’Elian.
Celui d’un homme.
Beauté surnaturelle. Yeux d’or. Cheveux sombres. Chaînes d’ombre autour du cou.
« Ma prêtresse… »
Nael hurla un chant d’exorcisme, mais la magie glissa sur le miroir sans l’atteindre.
Mandy s’approcha, hypnotisée. Ses doigts s’élevèrent vers la surface.
Elle ne toucha pas le verre.
Mais une larme s’échappa du reflet.
Et coula sur le bois de l’autel, dans le monde réel.
Le silence après la larme était absolu.
Nael restait figée, son bras levé en demi-chant, les lèvres entrouvertes. Elle savait. Ce n’était pas une simple illusion. Ce qu’elles venaient de voir… avait franchi la barrière.
Mandy recula d’un pas. La clé flottait toujours, suspendue entre deux mondes. Le miroir vibrait faiblement, comme le voile entre les mondes qu’on tend trop fort. Et dans l’air flottait l’odeur brûlée d’un pouvoir ancien — entre l’encens et la foudre.
Puis le sol trembla.
D’abord légèrement.
Puis violemment.
Les livres tombèrent des étagères. Les bougies vacillèrent. L’autel se fendilla sous l’éclat d’une lumière bleue qui s’en échappa comme un souffle d’orage.
Nael hurla : « Recule ! Il tente de passer ! »
Mais Mandy n’entendait plus. Ses yeux étaient d’un noir d’encre. Pas par malédiction. Par souvenir. Des fragments de mémoire affluaient, s’entremêlaient à la réalité présente.
Un temple blanc au cœur des montagnes. Un cercle de mages. Des chaînes sacrées. Un cœur brisé.
Et puis, une voix. La sienne. Mais ancienne. Plus grave. Chargée de puissance.
« S’il franchit le seuil sans être éveillé… le monde se fissurera. »
Le miroir se brisa.
Pas en mille éclats.
En deux.
Une cassure nette, verticale.
Et dans la faille… un vent noir.
Une main en sortit.
Pas tout à fait humaine. Élancée, recouverte de tatouages vivants, pulsant comme un cœur.
Nael voulut lancer un sort. Trop tard.
La main effleura l’air.
Et une onde de choc explosa dans la boutique.
Les murs craquèrent. Les flammes des bougies s’éteignirent d’un coup.
Et dans le noir, la voix du prisonnier résonna, cette fois claire, physique :
« Tu m’as appelée. Tu as rompu le serment. Je viens. »
Mandy s’effondra.
Pas par blessure.
Par fusion.
Tout son être fut traversé d’une énergie qui n’était ni douleur ni extase, mais un reconnaissance parfaite.
Nael, recroquevillée derrière le comptoir, sanglotait en silence.
Quand Mandy rouvrit les yeux, le miroir était vide.
La clé, à nouveau autour de son cou.
Mais une marque noire brillait maintenant sur sa paume gauche : un cercle entouré de runes mouvantes.
Elle la regarda, le souffle court.
« C’est le début. » murmura-t-elle.