CHAPITRE 1
-Je vous souhaite beaucoup de bonheur à tous les deux, conclut l'officiant de la cérémonie laïque. Et bien sûr, à présent les jeunes mariés peuvent s'embrasser!
Mariana et Alexander s'échangent un b****r passionné sous une pluie d'applaudissements et de sifflements.
Je contemple la scène distraitement. C'est vraiment un mariage remarquable, si ce n'est pas pour employer le mot parfait : Mariana est telle une princesse dans sa robe recouverte de strass et de dentelle, le décor est tout simplement à en couper le souffle dans cet un immense château viticole bordelais qui fait office de lieu de réception et je ne parle pas de la cérémonie qui a été animée par un quatuor à cordes. On se croirait presque dans un film hollywoodien.
Au fond, j'ai toujours su que ça se terminerait comme ça.
Mariana a tout réussi. Et moi, je me retrouve dans le public, spectatrice de sa vie avec un goût amer de défaite.
Je dois l'admettre : Mes parents avaient raison.
Mariana se trouve à dix mille lieux de ma position actuelle.
J'aurais dû essayer de combler le fossé qui nous séparait au lieu de m'entêter à le creuser encore plus profondément.
D'aussi loin que je m'en souvienne, Mariana a toujours été la plus jolie et la plus fougueuse d'entre nous, même si j'en ai toujours eu conscience, aujourd'hui, lorsque je l'admire dans sa longue robe en soie blanche, rayonnante de bonheur, ça me paraît encore plus comme une évidence.
J'ai passé mon enfance aux côtés de ma cousine. Nous, qui étions filles uniques, nous nous considérions comme des sœurs. Elle était de quatre ans mon aînée et suscitait tant d'admiration de la part de mes parents, que je ne pouvais que la considérer comme mon exemple.
A l'époque, j'avais l'impression qu'elle avait tout vécu avant moi, (ce qui n'est pas totalement faux au fond). C'est elle qui m'a appris à faire du vélo durant les vacances d'été chez ma grand-mère, à construire une cabane avec les couvertures en laine qui trainaient ou encore à chasser les papillons à l'épuisette.
Maintenant que les souvenirs se bousculent dans ma tête, cela me semble tellement loin.
Quand j'y repense, ces beaux souvenirs que l'on ressasse lors des repas de famille ne sont que de simples artifices trop instables pour masquer la vérité. Ma relation avec Mariana n'aurait jamais pu bien se terminer. Sa manie à vouloir être constamment au centre de l'attention était malsaine.
Moi aussi, je voulais une place entière dans ma famille. Et j'ai toujours été en droit de la revendiquer, on ne peut pas me le reprocher.
Cependant, il faut croire que j'ai échoué lamentablement, comme c'était à prévoir, car me voilà à son mariage avec l'impression que ma vie est exactement la même qu'il y a quinze ans, alors qu'elle semble encore plus radieuse chaque jour.
-Ariane! Je suis tellement heureuse que tu sois là !
Mariana me saute dans les bras. Je lui rends son étreinte faiblement.
La honte m'assaille comme des milliers d'aiguilles qui transpercent mon cœur. Mes faux-semblant font-ils de moi une si mauvaise personne? Après tout, je suis en train de maudire Mariana intérieurement lors du plus beau jour de sa vie, uniquement parce qu'elle a réussi, là où j'ai foiré.
Je. Suis. Une. p****n. D'égoïste.
-Félicitations Mariana, tu es splendide, je la complimente avec un sourire forcé. Cette robe te sied mieux que n'importe quelle autre.
Je le pense sincèrement mais l'admettre est atrocement douloureux.
Mes pensées se chamboulent, il en est d'ailleurs de même pour mes émotions. La culpabilité de l'aimer autant que de la détester me ronge de l'intérieur.
-Merci, ça me touche. J'ai vraiment mis du temps à la choisir, j'ai longtemps hésité mais finalement je pense que c'était le meilleur choix.
J'acquiesce nerveusement. Je l'observe faire un signe à quelqu'un au loin avant de se focaliser de nouveau sur moi.
-Je dois y aller, il faut que j'aille saluer les autres invités. Mais avant ça, Alexander a invité pas mal de beaux gosses et comme je sais que Tata flippe carrément à l'idée que tu puisses finir vieille fille -elle m'en a encore fait part le week-end dernier-, profites-en pour faire connaissance.
Maman...
Évidemment, Mariana ne pouvait pas manquer une occasion de mentionner ma mère pour me rappeler à quel point elle est proche de mes parents, alors qu'elle sait très bien que c'est à peine si j'arrive à entretenir une conversation avec eux sans que ça ne vole aux éclats.
Il n'aura fallu que d'une phrase pour que ma culpabilité disparaisse aussi vite qu'elle ne soit arrivée.
Parfois je me demande si elle a déjà eu conscience de la peine qu'elle a participé à engendrer. Peut-être bien. S'en est même certain. Mais il faut croire qu'elle a choisi de fermer les yeux. Et c'est surtout pour ça que je lui en veux.
-Je t'ai placé à une table avec quelques-uns de ses amis. Ce sont des scientifiques, je sais que tu aimes tous ces genre de trucs, précise-t-elle avec une grimace.
Je lève les yeux au ciel. Bien que je ne sois plus une gamine et que j'ai eu quelques petits amis par le passé, Mariana croit encore qu'elle a la légitimité de jouer l'entremetteuse concernant mes relations amoureuses.
J'admets qu'il fut un temps où j'étais assez mal dans ma peau et où je me comparais sans cesse à ma cousine, qui, elle, n'avait aucun mal pour obtenir quoique ce soit de la part d'un homme.
Contrairement à moi, qui ai dû porter des bagues pendant trois ans et qui devait prendre rendez-vous chez le dermatologue deux fois par an pour ma peau criblée de boutons, l'adolescence et la puberté l'ont particulièrement réussi.
Le temps où j'étais complètement invisible à côté de Mariana et son bikini rouge est révolu à présent. Je n'ai plus besoin qu'elle prenne la place des prof de SVT pour m'apprendre à enfiler un préservatif sur une banane, ni les vidéos d'internet pour savoir comment on embrasse un garçon avec la langue et encore moins des magazines dans laquelle on explique comment procurer du plaisir à un homme.
L'enfant à la timidité maladive et qui la suivait partout dans l'espoir de devenir comme elle a disparu depuis bien longtemps.
***
Après avoir inspecté le plan de la salle et découvert que je ne connaissais pas un seul des convives à ma table, je me rends à ma place, non sans amertume, pour déposer ma veste qui m'encombre plus qu'autre chose avec ce temps estival. Nous sommes en juillet et, actuellement, en pleine canicule, si j'ai pris une veste pour me rassurer dans le cas d'un éventuel courant d'air un peu trop frais, ce n'était pas sans savoir que la température au beau milieu de la nuit allait frôler les vingt-cinq degrés.
Curieuse, je jette un œil sur les porte-nom aux côtés du mien.
Robin et Adelle.
Je soupire. Notre famille n'est pas très grande et Mariana et moi avons peu d'amis en commun mais j'espérais au moins pouvoir manger avec quelqu'un que j'apprécie un tant soit peu et pas avec une b***e d'inconnus, qui se connaissent probablement depuis plus d'une bonne décennie.
-Alors c'est toi, Ariane? Une voix masculine surgit derrière mon épaule.
Je me retourne et fronce les sourcils d'incompréhension en ne reconnaissant pas l'homme qui se trouve en face de moi.
- Je suis Robin. Mariana m'a beaucoup parlé de toi et n'a pas tari ses éloges lorsqu'elle m'a appris que tu étais célibataire.
Donc voilà mon rendez-vous arrangé en plein mariage. Super.
Je l'inspecte rapidement. Il a l'air d'être un type soigné qui fait très attention à son apparence : un sourire, des cheveux bruns plaqués vers l'arrière dont aucune mèche rebelle ne s'échappe et un costume trois pièces bleu marine parfaitement repassé.
-Il paraît que tu es étudiante à l'université ?
-A Bordeaux, en master de biologie de la santé, j'acquiesce.
-J'ai fait les mêmes études au même endroit, si ce n'est pas le hasard!
-Vraiment ? Dis-m’en plus.
Croyez-le ou non, mais je regrette amèrement de lui avoir demandé ça.
Il enchaîne sur son parcours. Au début, je m'y intéresse vraiment, moi qui doit réaliser des stages au cours de mon cursus, il est important d'avoir des contacts mais lorsqu'il commence à dévier sur le nom de ses chiens, j'avoue perdre le fil.
Il monopolise entièrement la conversation sans m'accorder un seul temps autre que pour acquiescer ses paroles.
-Je ne sais pas si tu vois la différence de caractère entre un yorkshire et un Schnauzer nain mais je préfère de loin un yorkshire, crois-moi, j'en ai appris à mes dépends.
Étant plutôt de la "team chat", inutile de préciser que je ne fais même pas la différence entre ces deux races.
-Je veux bien te croire, mais...
-On est d'accord sur ce point. Et je ne parle pas...
Et voilà que j'ai déjà décroché à nouveau.
Je tente de m'extirper à plusieurs reprises de la conversation sans succès. Ce type est une vraie sangsue, doublé d'un narcissisme sans égal.
Il me raconte sa vie de long en large en passant par tous les détails : chacun des jobs qu'il a décroché depuis le lycée, le chien de sa mère qui est décédé il y a six mois et à quel point elle a du mal à s'en remettre ainsi que du divorce de la cousine de son oncle. Autant dire que j'ai le droit à un résumé complet de l'intégralité de sa page Wikipédia, s’il en a une, bien entendu. Dans le cas contraire, je pourrais me porter volontaire pour la compléter au cas où sa carrière de scientifique de laboratoire décollerait.
J'aperçois ma mère de loin, j'entrevois une issue de secours, sachant pertinemment que je serais de nouveau prise au piège plus tard dans la soirée, et en profite pour m'éclipser.
-Je suis désolée de te couper mais je dois absolument retrouver un membre de ma famille, on poursuit notre conversation plus tard?
Je ne lui laisse pas le temps de répliquer que je suis déjà loin.
Cela fait plusieurs semaines que je n'ai pas vu ma mère, elle ne m'a pas particulièrement manqué mais j'imagine que je préfère sa compagnie à celle de Robin. Ou alors je ne cherche qu'à entretenir mes relations car je sais que si je ne vais pas la voir de moi-même, je ne manquerai pas à ses reproches. Quoique même sans ça, je suis sûre que j'en aurais.
Je passe rapidement une main dans ma chevelure brune afin de m'assurer que ma coiffure est encore impeccable, frotte le dessous de mes yeux pour éviter qu'un excédent de mascara ne vienne nuire à mon maquillage et époussette nerveusement ma robe. Bien, mon apparence ne doit pas être encore catastrophique.
Je n'oublie pas de me munir du masque que je me suis forgée au fil des années et me presse de saluer ma mère. Fidèle à elle-même, je la retrouve dans une robe de créateur, une allure raffinée et cette étincelle mesquine dans le regard.
-Maman! Je suis heureuse de te revoir, tu m'as manqué.
Celle-ci se détourne de la conversation qu'elle entretenait avec une invité que je ne semble pas connaître. Son sourire s'efface lorsque son regard médisant croise le mien, elle se rapproche de moi avec habilité de manière qu'aucune oreille indiscrète n'assiste à notre échange. Ma mère est ainsi, reine des commérages, manipulatrice à souhait, elle sait exactement comment et quoi faire pour éviter de ternir sa réputation de secrétaire politique parfaite puisqu'elle se charge elle-même de réduire à néant celle des autres.
-Vraiment, Ariane? Cesse cette hypocrisie veux-tu? Tu n'as pas honte de dire de telles inepties alors que tu n'as pas cherché à me contacter depuis le mois dernier?
Je grimace, j'aurais dû me douter qu'elle trouverait un autre point à me reprocher que mon apparence. A cet instant, le monologue de Robin me paraît presque plus attrayant que ce sermon. Presque.
-Tu ne t'es pas foulée pour le faire non plus à ce que je sache.
J'attrape une coupe de champagne sur le plateau que me propose une serveuse qui passait par là et en bois une gorgée. Puis une deuxième. Puis une troisième. Jusqu'à finir le contenu du verre. Élever mon degré d'alcoolémie ne me fera sûrement pas de mal pour survivre à cette conversation.
-Oui, enfin ça ne t’a pas empêché de m'éviter depuis le début de l'après-midi, contre-attaque-t-elle sans même réfléchir.
C'est à se demander si elle me considère comme sa fille ou comme une ennemie de bureau. J'imagine qu'il ne doit pas avoir une si grande différence de traitement, de toute façon.
Je contracte la mâchoire, puisqu'elle s'évertue à vouloir continuer à arpenter le chemin sinueux de cette conversation, j'aurais peut-être dû songer à prévoir une deuxième coupe de champagne.
-Tu peux parler alors tu n'as pas fait l'effort de faire un pas vers moi? Serais-tu venue de toi-même venir me dire bonjour ou te serais-tu contentée dire à tout le monde à quel point tu aurais aimé que je sois comme Mariana, plus dégourdie et à deux doigts de fonder une famille avec un homme respectable?
Si elle croit que pendant toutes ces années ses petits commérages derrière mon dos sont passés inaperçus, elle se fourre le doigt dans l'œil.
-Tu n'en as pas marre de me faire des reproches, à croire que tu es le centre du monde? Et tant qu'on y est j'aimerai que tu baisses d'un ton, les invités pourraient t'entendre.
-J'hallucine, tu n’es pas croyable, je soupire. Toujours à te soucier des apparences, c'est vraiment pathétique mais est-ce que tu t'es déjà souciée de ce que je ressentais au-delà de ce que les gens pouvaient penser quand tu leur disais à quel point tu aurais préféré que Mariana soit ta fille au lieu de moi?
Ce n'est sûrement pas le lieu ni l'endroit pour balancer un truc pareil mais je crois qu'il fallait juste que ça sorte. Sait-elle à quel point j'ai souffert toute mon enfance lorsque je l'entendais chuchoter à ses amies que je n'étais pas à la hauteur de ses espérances? Toute ma vie, j'ai essayé de me conformer à ses attentes sans jamais y parvenir uniquement pour recevoir son approbation. Ça n'a jamais été suffisant, même maintenant. Et mon coeur saigne toujours autant.
Non. Elle ne doit pas le savoir. Et elle ne doit toujours pas en prendre conscience malgré mes remontrances vu l'expression insoucieuse qu'elle me lance.
-Mais qu'est-ce que tu racontes, encore ? Je ne comprends pas cette obsession que tu as à vouloir te positionner au-dessus de Mariana depuis que tu es petite, tu t'inventes toute cette histoire pour te débarrasser de la culpabilité de jalouser ta cousine? Ariane, il serait temps que tu te prennes en main et que tu grandisses à présent.
J'ai envie de pleurer. Les larmes me brûlent les yeux mais je fais de mon mieux pour les retenir. Je ne veux surtout pas craquer devant ma mère.
N'est-il pas normal que j'ai toujours souhaité qu'elle me voit bien avant Mariana? Je suis sa fille et elle, sa nièce. C'est de moi qu'elle aurait dû se vanter toutes ces années.
Ces accusations me meurtrissent l'âme. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle me prenne dans ses bras en me présentant des excuses à genoux mais certainement pas à cette indifférence totale face à cette souffrance qui m'a valu des mois de consultation auprès d'une psychologue.
-Tu sais quoi? Je n'ai vraiment pas envie de me disputer avec toi, aujourd'hui. Où est papa ? Je vais le saluer, avec un peu de chance il aura plus de retenue que toi.