9.

1108 Mots
9Devant la fontaine à eau, personne n’en parle. Une épaisse quadragénaire s’attarde sur son séjour dans l’arrière-pays, sur le charme d’un gîte et les prévenances d’un hôte que tu plains. C’est le fils d’une autre, ensuite, incompris des écoles, qui s’offre en vaine pâture aux cures des collègues, basset flatté. Toutes s’indignent et s’exclament, envieuses et déçues, étirent à l’envi des arguments qui se meurent en pépiant. Sans surprise, personne ne s’intéresse à un fait divers noué à plus de mille kilomètres. On n’en parlera pas non plus autour de la machine à café qui n’en finit pas de renâcler. Sitôt arrivé, tu as cherché le bouton de ton ordinateur. Tandis qu’il rassemblait ses esprits, tu t’es dégourdi les jambes, de corbeille en îlot, jetant un œil sur les bureaux ras. En t’étirant, tu n’as pas eu besoin de tourner la tête pour savoir les murs que n’ornent, outre la mosaïque passée des pense-bêtes, que les sables et les chevaux des calendriers. Tes pas t’irritent, le même chuintement sur la moquette partout. Déjà las, tu vas t’asseoir vers l’écran bleu, à l’orée de la première plage de deux heures et de l’obscénité, ici, du mot pause. Les dossiers n’ont pas bougé. Les chemises jaunes débordent de circulaires et de transcriptions. Tu retrouves des noms à peine oubliés, les masques et les quérulences, formules faites, le gargarisme des majuscules et des deuxièmes prénoms. Tu te lèves, ta chaise s’affaisse. Elle geint, tu fais tes gammes sur ton clavier, tapant des phrases pour l’absurde. Il te faut un temps, encore, pour que tes yeux fassent le point, pour comprendre où tu es, ce que tu dois faire. Les icônes s’alignent, identiques, qui s’ouvrent sur les mêmes arborescences. Tu ouvres un dossier et un fichier, tu n’en sais rien, et les mots se remettent à couler, creux, qui cognent et que tu connais par cœur. C’est la saison morte, celle des bureaux vides et des fenêtres ouvertes, où le personnel de ménage prend ses aises ; un suspens dont personne n’abuse. De la rue même ne parviennent que des souffles ralentis, presque clairs. Au fil des arrivées, les marrons roulent comme des reproches. La porte claque ; on la retient. Le couloir rampe et des têtes paraissent dans l’embrasure. Tu plaisantes en un mot, pour le point. Tu passeras plus tard, au mitan du matin, quand tu n’en pourras plus, transi d’inertie, crevé de bruits. Pour le moment, tu lis en croix tes courriels, réponds en deux phrases à ceux que tu jettes, en négliges quelques-uns. Les enveloppes te manquent. Il n’est pas huit heures. Pour peu, tu ne lirais rien que tu ne peux retenir. Le téléphone sonnerait. Tu ne ferais rien, pour voir, pour l’opprobre et la gêne, jusqu’à ce qu’on devienne fou et qu’on te remercie. Mais encore tu travailles, signant des rapports, copiant, collant, compilant, et tu perds ton temps. Tu feuillettes un dossier, un autre et un troisième. Un dernier s’ouvre sur les pavés luisants du vieil Edimbourg, sur les pas d’un Stevenson en guenilles. Il marche à rebours, pour croiser la foule et les regards. Tu décris son ombre. Il se sent sale et canaille, aime qu’on se retourne sur son passage. Il toise et baisse la tête, sourit de ce qu’on s’écarte. Il l’ignore, splendide encore, mais il va tomber sur ses parents, Thomas et Margaret, et tu le suis, tu suis les boursouflures de ses notes, coiffant la friche, jusqu’à ce que les rires, à côté, reprennent en postillons. Il y a eu une fête, un soir, quand on se connaissait peu, dont témoigne une gerbe de vin cachée par un yucca. On avait amené des chips et des cacahuètes, commandé des verrines et des plateaux froids, rempli le réfrigérateur de bière et d’un vin de dessert qu’on boirait en apéritif. Dans une musique d’adolescence, on s’est longuement regardé, tout sourire, en pilant la glace et la menthe tout autour de l’invariable pain surprise. L’alcool détendait l’ambiance, hanches et poignets, et tu t’étais étonné que personne n’ait amené sa guitare. Les verres tintaient encore ; on buvait à la fin de la semaine, au mois de mai, pour conjurer l’orage. Les compliments couvraient, léchant l’humour et la galanterie, lissant, déchiffrant les étiquettes sous les rondeurs des joues moins roses que la dernière tranche de jambon. Pour respirer, on avait ouvert quelques fenêtres ; un petit groupe était monté sur le toit, d’où on les entendait tousser. Au chaud, on parlait des absents et tu n’as pas osé t’en aller. Tu remplissais ton verre, troublant la vue des fleurettes mal contées et des débordements contenus. Ivre et molle, une apprentie s’attirait des convoitises sans les comprendre, tortillant une mèche qui agaçait. Trois gars jouaient à s’entrepincer les couilles. Une perforatrice a craché ses confettis. Encouragées, deux trentenaires adipeuses se sont hissées sur une table en demandant qu’on monte un volume qui les légitimerait. Il ne manquait pas grand-chose, peut-être tes yeux ouverts, pour que la scène, pourtant sinistre, répète celle de Houellebecq. C’était une déception. La table n’a pas cédé, personne n’a saigné, et tu les as regardés, tous, entre tristesse et dégoût, comme on regarde un chat éventré. A neuf heures et demie, dans cette même salle, tu t’attables contre les classeurs fédéraux qui l’étouffent. Dans le journal, à défaut d’une ligne sur le double meurtre, tu lis n’importe quoi tout en rongeant une pomme. Les ambassadeurs des Schtroumpfs de quarante nations se sont réunis à Bruxelles, Snowden est inculpé, la mousson tue des centaines d’Indiens, le championnat du monde des Highland Games s’est tenu en Allemagne, Madeleine McCann aurait neuf ans, à Pretoria le quinze d’Ecosse a battu l’Italie d’un petit point et c’est la fin du quart d’heure. Quelqu’un arrive à qui tu réponds poliment. Tu te penches encore sur les papillons bigarrés d’un concert de musique du monde et tu te retires pour le deuxième quart, sans silence, sans seulement que les sifflements cessent, ni le raclement du moulin à café. Et tout recommence. Une femme de vingt-cinq ans, satisfaite, parle de son mari ; une amie affecte la même jeunesse ridicule ; une troisième revient sans cesse, mal chargée, pour répéter une blague dans un rire de crécelle. Toute la journée, elles tapoteront des lettres, massacreront la langue dans les usages de l’administration, noirciront au téléphone les cases des semainiers ; toujours, elles outreront leur importance en dénigrant ceux qui décident, toute leur vie, et elles parviendront à se pardonner leurs petites mains. Fay morte, tu aimerais qu’elles se taisent, qu’elles disparaissent et qu’elles meurent, qu’elles se dispersent. Tu ne te raisonnes plus. Tu n’aimes pas leur aisance, leur arrogance médiocre, le drame de l’ignorance et leurs pieds nus, le vernis rouge et le commérage. Les poignets lourds, tu frappes ton clavier, content de l’âge des touches, du vacarme, imprimes encore, empiles et froisses, pour couvrir les tics, les fautes et les giries. Tes lèvres bougent malgré toi. Tu les mords. Tes collègues parlent. De temps à autre, lorsque tu soupires, l’une d’elles te jette un regard qu’elle voudrait torve. Elles esquissent un sourire entendu. Tu perds pied. Lève-toi. Enfermé aux toilettes, tu secoues la tête, tu craches, tu te laves les mains, sors ton livre d’une poche qui laisse une longue question.
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