8.

967 Mots
8Le corps n’est plus de leur monde. Les proches, les parents de Dundee – ceux qui se sont offert le voyage – entrent timidement dans le petit hall. Les joues rouges, ils se cantonnent, piétinent et se contraignent ; les pochettes sont serrées, les vestons déboutonnés, reboutonnés. Ils n’essaiment, au gré des moulures, que pour faire place. A trente ou quarante miles de chez eux, ils se retrouvent et s’alignent en cartes à jouer. Les plus âgés s’installent contre les lambris ; d’autres leur font face, voûtés, et la conversation. Les accolades s’attardent, les bises restent silencieuses. Ils se regardent en sourires courts, sans mot dire, d’abord, puis sans terminer leurs phrases. Les mains s’élèvent pour corriger le tombé des nappes et pour faire signe, mais à hauteur de hanches, aux nouveaux arrivants. C’est une foule, bientôt, qui noircit les lieux qu’ombrent encore les gouttes des lampes molles. Les visages s’y confondent, de cire et de petits fards. Sophie retrouverait là sa mère et sa sœur, en froid, des cousines, des voisines, son employeur, une tante qui l’avait emmenée, lorsqu’elle avait l’âge de Wendy, à Kirriemuir, devant la statue de Peter Pan ; elle éviterait l’oncle obèse tenant son rôle, l’œil qui frise ; elle embrasserait sa nièce, gênée, qui n’appelle jamais, qui tire sèchement sur ses manches tout en cherchant un visage connu, et elles ne verraient ensemble que des tronches et des trognes, d’épais troncs nourris de viande et de vin, des crânes, des cravates abrégées sous les cols jaunis, et des femmes, derrière, grandes, grasses, parfois malades et menues, toujours coites, tenues, les lèvres mordues ; et puis ces autres, targuées de libertés, chiennes cagneuses qui fatiguent ; et sa nièce se serait retirée. Sophie verrait surtout des inconnus, de ces visages croisés qui ne vieillissent plus, dont on sait l’odeur et les rides empoudrées, auxquels on se sait lié mais dont on doute qu’ils portent un nom. Elle errerait, le regard au-dessus des têtes, sans que personne n’ose lui toucher le bras. Dans cette colonnade, dans l’acanthe émoussée, elle reconnaîtrait, pour l’avoir vue l’an dernier à l’enterrement d’un aïeul, la robe des fillettes qui gigotent de part et d’autre d’un bellâtre en lavallière, leur beau-père, comme elle remarquerait la gêne et l’ennui, les lentes rumeurs, les yeux plissés qui bâillent, les poches qui vibrent et les rognures, les fesses qui s’effleurent, les mains calleuses et les joues fraîches, comme elle suivrait les serveurs en livrée blanche des romans qui morts, mesquins, comptent encore leurs heures. Le nez coulant, la bouche entrouverte, Sophie goûterait les relents surs, les menthes dures des gommes qu’on s’interdit de mâcher, et le sel de ses morves et les eaux de Cologne qu’elle aimerait boire à s’en tuer. Elle pourrait voir le père de Fay, l’écrivain fugitif et manqué, chercheur inutile, la superbe effondrée, cynisme et sarcasme en berne. Il ne dit rien. A Sophie, il ne reprochera rien ; il ne la prendra pas dans ses bras. Aux gens qui lui serrent la main, il ferme les yeux et se détourne, et la foule, bientôt, l’oublie en comblant. De loin en loin, par deux ou trois, surviennent de jeunes inconnus, sinon de vue, de ceux, grandis, éphèbes dégrossis, que l’on évite au coin des rues. A peine ont-ils foulé le parquet, marqué un temps devant le portrait de Fay, qu’ils ressortent les mains croisées pour fumer sous l’auvent. Ils ne peuvent reconnaître Sophie. Parmi eux, sans doute, se trouvent Callum et David, les rares prénoms soutirés à sa fille, des garçons qu’elle voulait minces et polis, s’inclinant pour lui serrer la main. Les Dundonians haussent les épaules. Ils devisent doucement, contiennent leurs élans. Souvent les bouches béent et se ravisent, réprimant les avis comme des rots, la tête basse. On aimerait commenter les fruits et les poissons, le vin d’Espagne et les feuilletés, rire d’une pochette ou de talons malheureux. On aimerait être ailleurs, enterrer quelqu’un d’autre, pouvoir éprouver l’étrange euphorie des funérailles. De gêne, d’ennui, les mains s’empochent, étouffant les gestes et les pièces sur lesquelles les ongles s’usent. Le ton s’apaise un temps, couard et content, prend son importance lorsque les voix, émules sèches, s’élèvent en murmures que d’autres piétinent, les vernis qui claquent parmi les miettes. Des pans de chemise lorgnent. Une ceinture se détend. Le curé salue le moelleux d’une mignardise, se reprend, heureux qu’un téléphone sonne, aussitôt tu. Devant la baie vitrée, sur une banquette de skaï, une cousine de son âge pleure Fay, hoquette, prise de sanglots, dans l’étreinte maniérée d’un coussin gris ; elle n’a rencontré la défunte que deux fois, mais le couple de voisins qui l’observe en coin, à l’écart, recule encore, mal à l’aise, lui prostré, elle odieuse, une main caressant son ventre engrossé. Ils jettent des regards sur le seuil, vers les épais rideaux vert olive qui cachent une chaise. Et toujours, dans le brouhaha qui enfle, l’accent grince, roule ses reproches et ses certitudes, une sympathie dont Sophie ne veut pas, l’accent de jute et des murs qui s’effritent, la syllabe courte et la langue râpeuse, engourdie, qui creuse encore des intonations grossières, l’accent dont elle s’est tant efforcée de se défaire, qui dit la peine et la gêne, la pitié, les dieux des âges et le coût des cercueils. Il sait taire surtout, ou draper dans son dialecte, ce que tout le monde croit savoir : Sophie est – était – une mauvaise mère. Pour une heure encore, les souvenirs s’échangent et s’épuisent, de parc aquatique et de maternité, de Pâques et d’Irlande. On se mouche, on s’éclaircit la voix. L’heure tinte qui embarrasse. On pleure la bouche pleine. On se serre l’épaule ou la nuque, on sourit tendrement, au ciel, et c’est le corps de son enfant qu’on imagine dans la bière. Sur la cuvette, Sophie les entend, tous, qui reniflent et cancanent, qui rongent, toussent et déglutissent, les verres qu’on pose sur la crédence, les noyaux qui glissent au sol, elle sent leur poids contre la porte. Le long de ses avant-bras coulent de longues larmes. Les paupières pressées, elle s’apprête à les rejoindre ; elle les rejoindra les yeux rouges, les traits tirés, la langue trempant dans l’alcool, parce que c’est ce qu’ils veulent voir. Lorsqu’elle entrera dans la salle, ils mangeront, les gens de Dundee, la pâte à la main, ils avaleront sans mâcher. Sophie a soif.
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