7.

870 Mots
7Sans y croire, tu restes couché. La chaleur écrase, le chevet grince, il est trop tard : tu ne dormiras pas. Redresse-toi. De la fenêtre tu ne vois pas même le cadre, pas le moindre fil de lumière. C’est l’heure noire, la tienne, et tu n’en feras rien. D’une pièce à l’autre, entre les murs courts, l’air pousse ses bouffées grasses. Il traîne, t’étrangle et fraîchit à peine, enfin, sur le seuil qui s’ouvre. Sous les néons, dans le silence de la cage d’escalier, tes pas frottent les marches. Tu descends lentement, sans voir personne, sans rien entendre que le bourdonnement des téléviseurs. Tu passes devant une dizaine de portes, des chaussures et des jouets, quelques judas éclairés qui seuls subsistent lorsque, à mi-chemin, l’obscurité se fait. Tu connais les volées et les couloirs : tu n’as pas à réveiller la minuterie. La cour est encore moite, la lune à son dernier quartier. Le chat de la veille se retourne, soucieux. Sur ses pas qui détalent, tu suis la courbe d’un nouvel escalier, jusqu’à l’alignement de bouteilles vides et de boîtes de conserve, à la lisière du petit bois, jusqu’au conteneur qui déborde où tu récupères tes journaux. L’immeuble est calme, presque silencieux. Pour voir des gens qui partent, comme pour avoir moins peur, tu attendras que passe au loin le dernier métro. En arrière-plan stagnent les arbres et les roches volcaniques, allées et bancs déserts, vues aériennes d’un temps suspendu où seules coulent les cascades. Sur les collines alentour, sur les pelouses grasses et les parterres de fleurs, les policiers s’étendent en battue morte. Une chaîne d’information diffuse le portrait des deux victimes. Fi des presses qui grisaillent, foin des entre-deux : les couleurs leur sont rendues, mais ton doigt presse et papillonne : Marc Malloy écrit son premier chapitre ; les piscicultures peinent depuis dix ans ; un artisan fribourgeois frotte l’embout d’une canne à vent. Tu recules. Les damiers se penchent pour écarter une feuille, poursuivent et poussent une pierre. Plus loin, un jardinier scrute la branche nue qu’un collègue lui désigne, puis, devant la grande serre, près des palmiers, les visages reparaissent. Merrin, sans doute, pouvait se contenter de ses seize ans. L’épaule et les joues pleines, elle a grandi tôt, empruntant des airs résignés de grande sœur ou de petite dame, le col blanc d’un chemisier de soie. Gonflée d’importance, elle n’a pas eu le temps de s’impatienter. Sous une frange dégradée, elle raille l’objectif d’un sourire proche de la grimace, qui tend ses traits et fait pétiller ses jolis yeux noirs. Elle en oublie sa pulpe, les regards de mélasse des garçons qui s’attardent, mais elle haïrait ses parents d’avoir publié cette image. Des billes se blousent ; d’autres sont creusées dans la chair d’un melon miel. Leo Kress répond au téléphone sous le regard de Richter, et des gants blancs soulèvent la page d’un grimoire. Les chaînes défilent et Fay se plaît en esquisse, en impression qu’estompe encore la fuite ; elle aime à baller, oscille et bascule. Elle veut y aller. C’est déjà son automne, celui des chutes et des mouvements, l’âge des volte-face qu’on interrompt. Elle demeure de trois quarts, comme si jamais elle n’avait posé, qu’elle ne pût être gardée en respect. Qu’importe ? Trois traits suffisent : Fay est d’une beauté blanche, profonde, d’injustices et de paradoxes, qui confine aux joliesses qui font mal et qu’on n’ose ; elle reste d’une superbe, presque fanée, qui manque sans qu’on l’ait vu. Les Hautes-Pyrénées débordent et Rio gronde. Des carrés de chocolat mollissent, déjà parsemés ; quelqu’un gagne, le Cambodge s’apprête, quelqu’un pleure, un œuf se fêle. Trois femmes se caressent, un cocotier peut porter cinq cents noix, des parasites égosillent les figurants de la baie, un homme s’effondre dans une carrière chinoise et Spencer Tracy s’inquiète pour sa fille. Les yeux vert et marron, distants l’un de l’autre et du monde, haussée d’un strabisme à peine perceptible, Fay a le regard de Mouchette, craintif et insolent, des yeux de chat sauvage en lesquels on lit ruse et méfiance, achèvement d’un visage rare, absent, qui ne pouvait être d’un autre siècle. Cachée, une main ramène ses cheveux en arrière, en vague ignorant le soleil, tantôt rousse, tantôt auburn. Seule, elle arbore les désinvoltures éphémères, de celles qui naissent et s’en vont dans un sourire. Elle a quinze ans. Le Château veille. Figées en deux images, glacées sur le papier, les deux filles se regardent sans se voir ; derrière elles, le vol des hélicoptères, les journalistes et les courbes contrariées des cordons de police. L’image s’arrête sur les grilles du parc près desquelles fleurissent déjà les hommages, amoncellement de couleurs dont émergent de grandes enveloppes ; sur d’autres jeunes filles qui pleurent et s’embrassent, le bandeau blême appelant à témoins. Sans comprendre, tu fixes l’écran. Tes yeux fatiguent et, tandis qu’il pleut sur Edimbourg, que les passants font mine de se recueillir, tu prononces les deux prénoms, à peine audibles, presque honteux : Merrin et Fay. Tu les répètes, plaisants, puis sans la conjonction : Merrin, Fay ; Fay, Merrin. Le reportage prend fin sans donner de réponse. L’enquête suit son cours. Tu n’as vu qu’un visage. Rien n’en reste. La page culturelle s’ouvre sur une exposition. Soit. Comme les toiles défilent en silence, alors que les commissaires s’enthousiasment, tu appelles une amie. Il est tard, l’heure indue, mais elle ne dort, seule, qu’au petit matin. Vous n’échangerez que quelques mots, mais vous vous verrez en fin de semaine : elle reçoit. Vous parlerez encore, pour fausser le silence, jusqu’à ce que sa bouilloire siffle. Devant le musée, l’attente se prolonge. L’écran se noircit sur un portrait à l’envers, orange, qui laisse paraître, en arrière-plan, un bœuf écorché, les courbes et les carcasses. Sans y penser, tu inclines la tête pour mieux voir.
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