6.

782 Mots
6Ou l’ivresse n’y changerait rien, elle le sait, elle le regrette. D’une des bouteilles dressées dans le buffet elle gratte l’étiquette en losange, en détache de minuscules lambeaux blancs qu’elle laisse choir sur le tapis. Elle n’aime les liqueurs ni l’amertume, ne les a jamais aimées, et son crâne qu’elle empoigne se fêle sans cesse. Elle voudrait avoir l’alcool sublime, du moins boire comme un personnage de Tennessee Williams, dans l’espoir du petit clic, pour que plus rien ne l’atteigne. Mais les gorgées coulent en saccades, en nausée. Le papier l’agace ; elle l’arrache rétif à petits coups secs, ampute le mot small, le mot batch, les roule en boudins sur le verre noir, mais ses ongles restent sales d’une terre vaine qui lui fait horreur. Et avaler le bouchon ? Le sang n’a rien changé. A peine a-t-il perlé, mesquin, qu’il tarissait. Jaillirait-il, coulerait-il en torrents, remplirait-il à gros bouillons vasques et bassines qu’elle demeurerait la même, digne, inutile, Bathory sénescente. Elle accepte de mourir. Sous la douche, Fay compose ses meilleures phrases dont il ne reste rien. Elle se hâte, pourtant, se frotte, se sèche comme l’eau coule encore. Bientôt il rentrera, les épaules lourdes d’une journée d’appels d’offres. Il déposera sa mallette dans un soupir satisfait, ses clés, pièces et jetons dans le vide-poche de cuir violet. Aux quatre coins de la pièce, ses pas d’arpenteur feront claquer le carrelage. Il jettera un œil dans le réfrigérateur et sous le couvercle des marmites assoupies, puis, raide, lâchera sur sa joue un b****r qui la dégoûte, sec et sourd – une bise –, et deux glaçons dans un verre rempli à demi, cérémonieusement, d’un vieux Lagavulin. C’est un homme qui fait tout en même temps, souvent à double, jamais repu. Sans un regard, elle devine ses gestes, sa ronde de propriétaire, de patriarche sans enfant. Il la répugne ; il lui sourit. Il porte beau, pourtant. Loin de l’appesantir, l’âge le flatte, ajoutant aux traits qui s’aiguisent une aisance nourrie d’un soleil qu’il exhibe. Depuis peu, il s’est encore rengorgé, comme allongé, gagnant en torse ce qu’il perd en bedaine. Il se veut charmeur et disponible, l’est, à n’en pas douter, mais jaloux d’un quant-àsoi que rien n’émousse. Confiant, il tire ses quatre épingles, se targue de soins et d’élégance comme de la beauté d’un couple dont il voit déjà, retiré des affres des affaires, les blanches années brodées d’or – chryséléphantines, aime-t-il à répéter. Et elle-même, à son dam, s’en enorgueillit parfois, des prestances et des creux de leur silhouette, des ombres lisses qu’ils laissent, des dents comme des perles que les regards lèchent ; mais elle sait l’araigne, leurs mains sales, ses vernis pailletés dans son regard hautain, fier et souillé de leurs relents, de l’odieuse odeur, spongieuse, métallique et minérale, et ses doigts, à lui, d’une blessure crispée, qui frétillent et s’immiscent, viennent presser ses épaules ; les mains soignées, les ongles curés qu’il porte à ses joues glabres, dont il aime la tendresse et qu’anime la saignée. Quousque tandem ? Quamdiu etiam ? Les mots s’inclinent et ploient, vieux souvenirs, perdent patience et la retrouvent. Elle se souvient aussi d’une jouissance, suave et morbide, d’une danse macabre et fatiguée. Les yeux clos, torpide, elle ressent les pics et les flux, les fluides galvanisés. Ensemble, ils ont exulté, extatiques, avant l’accalmie, qu’ils s’apaisent, enfin, jusqu’à la prochaine fois. Elle n’en peut plus. Jadis prélude amoureux, les grelots des glaçons la font frémir. L’oreille pleine, elle en tremble, taraudée, battue par son pouls, la tempe massée par ses pulpes. Les cheveux mouillés, Fay taille son petit crayon. Elle est nue sur sa chaise ; elle attend d’avoir froid. Le whisky clapote. La tourbe le salit, roule dans une bouche déjà pâteuse des volutes qui coulent, gouttent dans l’estomac gavé. S’il boit, lui, c’est pour fermer la porte. Tout ce qui suit – le potage et le ragoût, le journal, les écrans, les mots crachés dans la mousse du dentifrice – n’existe pas vraiment, et lorsqu’il boit, dès les premières gorgées, une lueur sale roule dans ses yeux ; point de remord ici, mais le miroir d’un homme malade. Pour lui, c’est une soirée comme une autre, comme les centaines qu’il s’apprête à vivre en suffisance. Niant sans un mot, il lui demande ce qu’elle a fait de son après-midi, lu, bu, mangé, rangé, s’il y avait du monde à la piscine. Son ventre gronde qui se tord. Elle ferme les yeux jusqu’à ce que ses mains se retirent, indolentes, pour défaire son col et sa cravate. Il n’écoute pas ce qu’elle renonce à dire ; il monte à l’étage. Bonne épouse, elle ne s’éloigne pas de la crémaillère, la main sur les mots fléchés de la semaine. Sous le plancher qui craque et gémit, elle respire au rythme du crayon fendu qui noircit les cases vides. Elle ne sort plus, ne dort plus, sinon dans le bus, dans une salle d’attente. Elle sursaute. Les cases débordent et finissent par crever. Souvent, les gens lui demandent si ça va. Elle aimerait pleurer, tenter d’imaginer une réponse, mais il est vingt heures, mais l’eau s’apprête à bouillir. Elle n’entendra pas le jeu du couvercle ni ne verra les bulles blanches et brûlées, parce que les deux jeunes filles sont mortes.
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