1.

832 Mots
1La première fois que tu en entends parler, tu piétines. En retrait, près du dernier carrousel à bagages, tu observes les gens en grappes, semés tout au long de la boucle, et qui voudraient rentrer. Les traits sont tirés, les visages bouffis de sommeils contrariés. Les uns piaffent, les autres tapotent un cadran, une ceinture, un pilier. On s’adosse pour tousser dans sa paume ou dans le pli d’un bras qui s’agite. Sale, on envie ceux qui se sont rabattus sur les sièges latéraux d’où, les coudes sur les cuisses, ils gardent une paupière torve sur le tapis qui ne roule pas. Et partout, dans les pas gourds et perdus, on bâille d’haleines creuses qui mordraient bien les genoux d’un voyage indélicat. Au-delà des proches et des baies vitrées, derrière les derniers panneaux brandis, tu entrevois, les poings dans les poches, le gris d’une ville et d’un été naissant. Les voitures partent et reviennent. On s’embrasse ; les portières claquent. On freine. Trop tard, tu comptes tes derniers pence. Deux heures t’assomment. Sans pouvoir t’étirer, pour un peu tu t’endormirais debout, brisé, couché sur les dalles cirées, mais la lumière des néons t’aveugle et fait panteler tes rares mouvements. Tu cilles à la cadence des souffles et des tintements, pour chaque cri de connivence, et ton regard s’abaisse. Au-dessus de ta tête, un écran bleu rappelle votre provenance : l’Ecosse d’Edimbourg. La foule se resserre, presse le tapis figé. A côté de toi, de trois hommes qui soupirent, c’est à celui qui le mieux parviendra à exprimer son impatience. Le plus vieux, ventre contraint, joue avec la cigarette logée derrière son oreille, qu’un autre moque. Ils parlent de terres et de copeaux, s’en lassent, passent en revue les dernières nouvelles d’un monde qu’ils convoitent. La tête percée, tu leur prêtes une oreille distraite, la même qu’aux babils qui t’entourent et t’épuisent. La triste triade, renseignée, hasarde une hypothèse. Elle connaît la ville et le parc ; ils croient voir les lieux. Tu les regardes. Ils poursuivent d’une blague qui hausse les épaules ; ils grincent, ne savent pas grand-chose et tournent déjà la tête. Un enfant – un des leurs – pleure sa satiété. Détournée, sa mère hoche la tête en citant des échéances couvertes. L’histoire court, servile, en termes choisis. Deux adolescentes s’en exclament, saisies par la coïncidence. A côté, des mines s’écarquillent en réprimant un rictus reproché. Un homme en parle à sa maîtresse qui, tout ouïe et contrition, nourrit le silence. Il souffle ; sa langue claque ; elle lâche un mot d’impuissance, enfin, qu’interrompt l’interminable prélude aux bagages – une poussée rauque. Le tapis s’ébranle et tu ne bouges pas. Les jolies valises, stylisées, ne défilent encore que sur l’écran. Des angles s’interpellent. On montre. On rapporte ; on entend, l’oreille encore bouchée, on regarde les lèvres et les dents, et on se sent concerné. Suffisante, l’omniscience contamine. Tu n’arrives d’abord pas à y penser, ne t’y essaies même pas. Sur les sièges, les enfants n’en peuvent plus, renâclent, s’essuient et se plaignent auprès de parents qui se lèvent en se tordant les doigts, de quelques mots de patience bientôt exaucés : les premières valises tombent lourdement, masses molles – une malle, des sacs à dos, des sacs de tente, une longue housse et des poussettes. C’est un défilé d’inerties, où dominent le noir et le bleu. Tous y sont rivés, hypnotiques, le sourire en suspens. Les gens s’avancent. Pour mieux voir, tu fais deux pas de côté, derrière les bustes inclinés et les bras qui se tendent. En appui sur une grosse valise à roulettes, ton sac passe devant toi, trop loin. Tu le suis en courbe lente. Jouant des coudes, l’homme de tout à l’heure se baisse à la rencontre de son bagage. Tandis que ses voisins viennent et vont, il demeure penché, le bras droit, absurde, jusqu’à ce qu’une valise jaune se présente précaire. Il l’accompagne de la main avant de la soulever, péniblement, et de la déposer sur le chariot que lui tend sa compagne. Ils se retirent. La poudre, elle, se traîne et louvoie dans une tiédeur de sable. Tu t’arrêtes au milieu des voyageurs, près des épaules qui s’ajourent. S’effacent encore celles du bravache, prélevant un beauty case qu’il garde en main, toujours à l’affût. Il lui reste quelque chose qui, à en croire son regard déçu, s’éloigne déjà, qu’il ne quitte pas tandis qu’il aborde un rassurant virage. A sa suite, ton sac tourne encore, bientôt seul. Tu t’approches du carrousel et, au coin, là où les lames de caoutchouc dessinent un éventail, tu le laisses venir à toi. Lorsque tu l’emportes, à bout de bras, la foule s’est clairsemée, abandonnant les derniers bagages. Ils sont contents ; ils sont plus lourds. Au sous-sol, on parle espagnol, russe et japonais. Quelques mots de ta langue s’outrent que tu ne veux pas entendre, évoquent l’exil des cousins, les neiges d’Hawaï et des parcs d’attractions. Inquiets des orages, ils lèvent les yeux vers les poutres et l’acier. Tous, ils partent et s’approchent, tandis que tu fais les cent pas, touchent les Carpates et la Mélanésie, les galets, les dunes et les tessons, s’adoucissent pour se taire et reviennent à l’Ecosse. Deux cadavres gisent dans les jardins d’Edimbourg. L’histoire s’esquisse. On ne sait pas encore qu’il s’agit de deux jeunes filles d’une jolie fraîcheur, qui ne font peut-être qu’une, moins encore que l’une d’elles, Fay, a la beauté des personnages de roman. Le train sera à l’heure. Sur la ligne jaune, tu regardes un papillon perdu sur les rails.
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