2.

554 Mots
2Le vide l’attire. Depuis toujours, depuis ses nuits d’enfant, il sait qu’il tombera ; d’une tour en bois, de falaises ou d’un chêne, il sent son corps basculer, le choc et les chutes lourdes. Tout devait se terminer ici, ou là-bas ; en contrebas. D’ombres médiévales, le quartier s’affaisse sous les nuées. La ville se voile, murs de molasse, dès les travées du pont dont il ne voit plus que les promesses et l’amont. Dans le vague, il pourrait s’abstraire, mais, de part et d’autre, les derniers pas se font entendre, les molles clameurs d’une indifférence pressée ; et sous ses paumes la pierre froide du parapet devient odieuse. Seule sait lui plaire la fuite de l’eau, sinueuse entre les digues. Du loch Ard et de Stirling, elle coule incessante, étouffante, elle coule qui lui ouvre ses remous, qu’embrasse le ciel bas, et il n’y a plus qu’elle. C’est elle et la mer, au loin, qu’il voit en enjambant la rambarde, la mer dont il longeait les lumières et les quais, Leith, où tout a commencé ; le bleu du pont tournant des crépuscules tièdes, puis le phare et le vrac des rêves qu’entassent les débardeurs. Un instant l’étale le retient, son liséré, le fil d’une hanche qui sombre, pourtant pâle au regard des vagues qui roulent sous ses pieds. Qu’ils cèdent ou s’apaisent. Sous les yeux qui les fixent, qu’ils se crispent, hésitent, pour qu’ils le précipitent. Voraces vers le vide, ils s’ajustent sur le rebord, ripent et tremblent un peu, de prudence et d’automne. Qu’ils s’affermissent, qu’ils trouvent une aise. Qu’ils glissent encore, à la rencontre des flots qui jaillissent, en allés, mêlés, brassant vase et cailloux, l’écume jouée, débuchant les larves que happent les tanches et les truites. Du haut du pont, il devine la danse qui s’éloigne et reprend, déroulant la même portée muette, les reflets sur quoi s’écrasent ses esquilles. Il se redresse imperceptiblement, comme on recule. Il est trop tard : les barbituriques se bousculent. Inspirant, il relève la tête et l’appuie contre le pilier qui l’abrite des regards. Il souffle ; il saigne. Les passants, s’il en reste, ne le verront pas. Ses gestes se confondent, ses syllabes qui l’encouragent. Il n’a rien à craindre : il est seul, et d’une main se retient encore, d’une phalange, puis d’un doigt. Il a pris peur. En suspens, il lit l’anaphore et la tache de son corps, englouti ni fauché. Son crâne heurte un rocher pour répandre un sang qui le noie, fumée d’estampe, sirop d’horreur qui prend sa bouche, qu’il mange et rend, ravale et crache, pleure et vomit, longues larmes qui meurent dans les frayères. Tout fond. Les bras en croix lourde, il fait corps avec le pilier, pilier débile, corps défait. Dans un souffle blanc, il se cambre. Il lâche la rambarde. Ses yeux se serrent comme des poings, d’ongles qui fendent le ciment. Ses muscles s’effilochent. Visage glacé, il sourit des dents, des lèvres qui le dérèglent. Il se mord, attend, s’inquiète d’une saveur qui n’est plus la sienne. Ses bras se contraignent le long de ses os froids, oscillant immobile. Le temps le console dont il ne veut plus. De poids, d’envie, il bascule. Une seconde, il sent l’ivresse, véronal et vertige, son cœur se creuser. Il se retient de justesse, et sa cheville s’est brisée. Sa tête donne encore plus fort, en convulsions qui lâchent les étoiles du Firth of Forth. Dans sa chute, il voit la joie violente de l’immersion, le formidable plouf, chapelets de bulles pour parenthèses, le roulement des pierres dans sa chair fluide ; et dans ses graisses, dans le déluge, la fuite des poissons nourris d’un corps qu’on ne cherchera pas longtemps.
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