3.

1542 Mots
3En vain, tu as traversé six ou huit wagons, remonté des foules pour ne plus rien comprendre. Tu t’es finalement installé sur la première banquette propre, et tu as retrouvé ton reflet, l’image hirsute que déplore la fenêtre. Tout autour, ils racontent les veilles veules et prévoient demain. Ils étirent et répètent leurs doléances, s’inventent des piles et des dates. Le bruit de leurs sourires te vrille. Tu te relèves. Les toilettes sont occupées. C’est faux : c’est l’édition du jour qui t’a désigné cette place. Roidement adossé, tu te contentes d’en lisser les cahiers sur la tablette, encore, alors que l’encre bave. Tu peux souffler, mais tes jambes s’agacent de l’immobilité des trains. Dans celui d’à côté, un homme en gilet vif frotte des sols qui l’échinent. Tu rentres triste, trop tard. Il faudra parler aussi, rire et montrer tes dents, t’intéresser, faire des phrases et feindre, et des raisonnements. Tu perdras ton temps à leur façon, moins qu’alors. Un train s’ébranle enfin, le tien ou le suivant. Tu te rencognes. Aux vitres vides, presque opaques, succèdent bientôt les quais seuls, les fuites des marches et des passages, les taches noires sur les murs sales. Les voitures s’écartent et, l’allure venant, enfle un long nuage qui ne prend couleur qu’avec les campagnes, de part et d’autre, des champs et des fanes, les feuilles et les premières soies. Tu t’y perds. Quelqu’un s’assied en face de toi sans que tu lui prêtes attention. Les yeux rivés sur les collines plates, sur le calme roulis du lac, les vignes sèches et les prés pâles, tu ne vois rien. Tu aimerais dormir, tout oublier, et te réveiller en Ecosse. Tu longes cet ennui depuis des années, souvent blafard, et tu le parcours comme une interminable description. Pourtant, tu les sais jolies, ces rives et ces plaines. Tu vois les vaches et les vergers, les vignes, tu vois les voiliers comme tu vois les voitures et, du coin de l’œil, ton vis-à-vis qui semble t’observer, le menton dans la main. Tu restes dans le vague. Tu suis encore les coteaux, par pitié, lorsqu’il se penche vers toi. Il te faut un temps, encore, pour lever les yeux et reconnaître ton ami Arnaud qui s’exclame, admiratif de ta distraction. Il parle beaucoup. De retour de Madrid, son avion suivait le tien de peu. Tu n’as pas prononcé un mot depuis des heures, mais sa voix éraillée, presque féminine, t’est douce. Dans la lancinance du train, elle ronronne vers la Puerta del Sol, Vélasquez et Goya, le beau bâtiment du Prado, la jeunesse d’un parc et son ruisseau, vers la vie douce. Arnaud n’est pas mécontent de reprendre son quotidien, fatigué des marches et des chaleurs qui les rabattaient, lui et son camarade d’armée, sous les parasols blancs. Il est sorti, il a bu et fumé, embrassé des filles, mais il n’a rien tant aimé, dit-il, que les galeries de la collection Thyssen, le diptyque de van Eyck, la violence du Christ de Bramantino, la nudité pointue d’Otto Müller et les masques d’Ensor, mais aussi Bacon, Giacometti, Hopper et Liechtenstein, Kandinsky, peut-être tous ses peintres préférés dont tu écris la moitié. Arnaud parle, enthousiaste, et tu le regardes à peine. Lui-même, d’ailleurs, se laisse volontiers distraire par une de vos voisines. Son récit s’interrompt. Du coin de l’œil, tu vois l’article sur la tablette. Tu tournes brièvement la tête, tandis qu’Arnaud laisse une phrase en l’air, le temps d’un rire, et reprend lorsque tu lui rends ton regard, et ainsi de suite, de loin en loin, dans les saccades d’un chassé-croisé. Tu pourrais remonter l’allée, hâter le train que tu voudrais pourtant tortillard, qui se traîne, longue ligne, ver plein qui se hisse vers ta ville. A chaque fois, tu saisis un mot d’Arnaud, une ligne de l’article. Les corps de Merrin D. et Fay M., seize et quinze ans, ont été retrouvés la veille, à l’aube, dans le nord d’Edimbourg, au moment où Arnaud et ses amis refermaient leur porte sur des poubelles pleines, des l****s de bière et un carreau fendillé. Elles gisaient dans un parc, le crâne de l’une fracassé, l’autre portant des marques de coups et de strangulation. A Barajas, ils n’ont plus bu que du café, redécouvert la saveur des fruits. Elles n’ont rien pu faire. Tu lèves les yeux. La voix d’Arnaud a la sècheresse traînante des caractères d’imprimerie. Les filles sont mortes. Appuyée contre la fenêtre, celle de tout à l’heure écaille son vernis à ongles, jetant un œil distrait à l’écran de son téléphone, ignorant Arnaud, entre deux terres, pendu aux évocations de sa lippe. Sur le journal, ta main est devenue moite. Elle emporte un peu d’encre, une dizaine de mots sans sens, en calligramme. Les deux corps gisaient brisés dans les taillis du jardin botanique, les bras de Merrin sur le dos de Fay, le débardeur blanc taché d’une aile du sang cher. Arnaud s’est tu. En relevant les yeux, aux siens en suspens, tu comprends que c’est à toi de parler, de dire Aberdeen, Inverness, les hautes terres et les îles, de raconter, pour couper court, l’Ecosse qu’on connaît, Glen Cova et Glen Coe, la chaîne des Cuillin, les ardoises et les pastels de Portree, les piqûres de midges et les phoques et les oiseaux de Skye et les falaises de Stonehaven, d’affiches et d’histoires, sans y penser, sans distinguer. A phrases lentes et sinueuses, tu rebrousses les rues et les sentiers, les murets de pierre sèche ; c’est ton séjour en Ecosse, la tête ailleurs. Tu te retrouves aux toilettes, hagard et sans envie. Les cloisons battent d’une épaule l’autre, dolentes. Tu dodelines. En attendant, le roulement du train te purge, sans que le reflet n’y change rien. Tu l’as d’abord su dans l’alcool et l’insomnie, lorsque ta tête tombe, dans les drames et les couloirs cotonneux, puis la sciure et le carton-pâte. La bouche plate, tu regardes les plaies, les filles et les morts. Tu plaisantes. Tu ne penses à rien. Tu pleures en t’épiant, blasé, Des Esseintes avant l’âge, et tu t’en effraies. Tu te satisferais d’une retraite, d’une vie sans intrigue, sans croix ni pistolet. Tu resterais dans ton pavillon, dans l’oisiveté des livres, et il ne se passerait rien. Evoquant les lacs et les châteaux, les bières, le clapshot et les mince pies, tu récites lentement le texte ébauché en chemin. Tes phrases flottent, pourtant, ne se terminent souvent pas. Tu prétextes la fatigue, indiques machinalement ta montre. Il est dix-sept heures dix ; seize heures dix à Edimbourg, mais tu dormirais heureux. Encore, tu t’interromps. Tu te contentes des pierres rouges des usines, du grossier pavage des ruelles, des lapins maladroits dans les parcs, des embruns qui te giflent aux coins des rues, la lente danse des lumières, ce qui te reste d’Edimbourg. Arnaud, sans doute, n’écoute pas non plus. Sa bienveillance ne te pose pas de questions. Tu as aimé l’Ecosse, peu importe, et à l’approche de la ville tu laisses le silence se prolonger. Au fond, tu n’as pas vu grand-chose, vallées vertes et pierriers, les munros d’An Teallac ; tu n’as que contourné l’orgueil du Ben Navis, et tu rentres à regret. Tu n’as rien à raconter, et tu aimerais t’en aller. C’est sur les traces de Robert Louis Stevenson – mais qui s’en soucie ? – que tu t’es rendu en Ecosse, pour y écrire un bête article qui devait te faire valoir. Tu te proposais d’y revenir – encore – sur l’enfance de Stevenson, pour t’arrêter sur ses premières nouvelles, à commencer par l’Aventure de Jan Van Steen, et ses textes perdus, tout en rappelant, en parallèle et tant bien que mal, l’année écossaise de Maurice Leblanc. Tu te pressais en vain, pour te convaincre qu’on l’attendait, pour oublier que tu n’en ferais rien. Le soir, au pub, au fond d’une banquette, tu donnais forme molle aux notes – aux traits – de l’après-midi, puis ce n’étaient plus que ratures, pâtés, gribouillis puérils d’un carnet de voyage qui resterait vide. Alors, d’abord à défaut, tu te prenais d’affection pour les clients que tu voulais pittoresques, trinquant et jouant aux fléchettes sous les papiers gaufrés, ces tablées de taiseux, chenus, soiffards, pour les autres, juchés au bar comme des oignons, les fesses mangeant leur dos, vieillards de vingt ans pour qui l’époque se résume au journal, et tu goûtais scrupuleusement toutes les bières, tous les cidres, au rythme assourdi des carambolages des billards qui t’arrachaient aux gentilles débauches du Stevenson d’Edimbourg. Ta ville est annoncée. Arnaud, lui, descendra à la gare suivante. Bien trop tôt, tu te lèves et tu bredouilles, en guise de conclusion, trois mots qui s’éternisent. Tu attends déjà devant la porte, reconnaissant les murs et les hangars, les lettres mafflues des graffiti. Le train n’en finit pas de freiner, laissant là-bas ton immeuble, et tu es content de pouvoir marcher. Ton voyage s’est achevé à Edimbourg, où tu n’as passé que trois jours : l’un pour arriver, l’autre pour t’en aller, trop tôt. Regrettant le temps perdu à Glasgow, les errances dans la campagne grasse, et même Muir et Proteus, jusqu’au fantasme de l’île déserte de Taransay, tu t’es aussitôt senti chez toi parmi les vieilles fumées. Tu ne t’es plus vraiment couché, pour mieux t’asseoir, partout, comme on badaude : dans la pente des parcs, sur d’autres murs et sur une souche, dans l’heure égale des pubs, au creux d’une étroite librairie, enfin, repos d’une pluie lourde, où tu es tombé sur une édition jaune sobre des fables de Stevenson. Elle était brève ; tu es resté pour en lire la première : entre deux chapitres, Long John Silver et le capitaine Smollett, fumant une pipe, discutent en marionnettes, silhouettes d’une histoire de marins pour qui la vie s’arrête à quelques feuillets ; pour lire la suite, pour suivre le diable et l’horloger, en jetant un regard, parfois, au-delà de la vitrine, vers le souffle des gens et la lente concrétion. A l’approche de chez toi, après vingt jours d’Ecosse, alors que dans ton crâne lancine le crincrin qu’on lacère sous les voies, tu ne peux te défendre d’une envie de laisser là, ou de regarder plus bas.
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