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2142 Mots
L’effet round 1 est immédiat. Après ce premier moment rien que tous les deux, je m’endors dans les bras d’Auden. Dès le lendemain matin, il me surprend en m’annonçant qu’il souhaite que je vienne le retrouver chaque soir jusqu’à la fin de la traversée. C’est ainsi que je me retrouve à jongler entre sa cabine, la mienne, le réfectoire, les moments avec mes amis et la bibliothèque, où Dylan et Mrs. Wannamaker, enfin rétablie, alternent pour m’enseigner les bases du protocole, de l’Histoire des continents et des relations internationales. Mon frère en profite également pour me tester sur ce que j’ai retenu de notre première leçon concernant le Nouveau Système. Lorsque arrive le dernier soir, mon cerveau est si saturé que j’ai l’impression d’avoir une bombe à retardement à la place. Comme d’habitude, Archie m’escorte jusqu’au niveau trois, accompagné de Cassandre et Becky. Ces dernières reviennent tout juste d’un cours d’introduction générale sur le Nouveau Système, auquel elles ont eu droit pour nous rattraper sur ce sujet. — Je me demande bien en quoi consistera notre emploi du temps à la Cour, si nous rattrapons notre retard avant même d’y être arrivées, réfléchit Becky en grimpant les escaliers. Sans compter que nous avons déjà eu tout ce qui concernait le chant, la couture, la broderie, la danse et la musique au pensionnat. — Bee, ce que nous avons vu jusqu’à présent n’est qu’une infime partie de ce que nous devons maîtriser si nous voulons devenir des Protectrices dignes de ce nom, intervient Cassandre. — Tout comme Carlie, vous aurez aussi des cours sur le Protocole, l’Histoire des continents et les relations internationales, énumère Archie. Sans oublier les Sciences, les langues étrangères et l’équitation. Après tout, toute Lady respectable se doit d’être une jeune femme accomplie et une cavalière aguerrie. — Ça promet…, rouspète Becky. Mes lèvres s’étirent en un sourire discret en entendant ses paroles. Nous arrivons devant la cabine d’Auden, qui nous ouvre avant même que je n’ai eu le temps de toquer. Il dépose un b****r sur mon front, et s’écarte afin de me laisser entrer, faisant signe à mes amis d’en faire de même. — Nous vous attendions, dit-il en refermant la porte derrière nous. (Mes amis et moi échangeons un regard confus.) J’ai envoyé un garde prévenir le réfectoire que vous passerez la soirée ici. Il regagne la terrasse et se tourne vers à nous : — Je vous en prie, venez. J’ouvre la voie, Archie, Becky et Cassandre sur mes talons. La porte fenêtre à peine passée, je me retrouve face à mon père, ma mère et un couple d’une cinquantaine d’années. Tous les quatre tournent la tête dans notre direction. Un sentiment de surprise s’empare de moi tandis que mon regard croise celui de la dame. — Grand-maman ? Elle se lève et s’approche de moi, le regard brillant. Elle m’attrape dans une étreinte que je lui rends instinctivement, puis me fait faire un tour sur moi-même avant d’accueillir mes amis. Tous trois se présentent à tour de rôle. Mon grand-père en profite pour m’enlacer à son tour. — Tu as bien grandi depuis la dernière fois que nous t’avons vue. Une véritable Lady en devenir, il n’y a pas de doutes là-dessus. Je le gratifie d’un sourire ne sachant trop comment lui répondre. On frappe de nouveau à la porte. Auden se lève pour aller ouvrir. Je le suis du regard, le cœur battant. Des voix et des rires résonnent à travers sa cabine. Un autre couple, accompagné de Dylan, notre oncle Max et Tobby, nous rejoignent sur la terrasse. Tous trois m’étreignent tour à tour avant de s’écarter, laissant place au couple. La dame s’avance vers moi, son visage rayonnant de bonheur. Son parfum caramélisé m’est vaguement familier, tout comme les traits matures de son visage sur lequel je retrouve un peu de moi-même. Elle me prend dans ses bras et me serre comme seule une mère le ferait avec son enfant. Erica Bowman. Ma mère biologique. Elle m’embrasse le front avant de s’écarter pour laisser la place à son époux, mon beau-père Alaric. — Bienvenue parmi nous, dit-il, le sourire aux lèvres. (Puis, se tournant vers mes amis :) Et bienvenue à vous trois. Un léger silence s’installe, comblé par le doux bruit des vagues, alors que nous nous asseyons. À mon plus grand étonnement, Erica et Alaric s’installent aux côtés de mon père et de sa femme. Ma mère et ma belle-mère entament une discussion à voix basse. Dylan, Max et Tobby s’asseyent sur les chaises derrière eux. Cassandre et Becky se calent entre mes grands-parents, visiblement engagées dans une conversation animée. Archie reste debout, près d’eux. Pour ma part, je m’assieds aux côtés d’Auden, qui m’adresse un sourire furtif tout en glissant sa main dans la mienne. Il entrelace ses doigts aux miens alors qu’il se penche en avant pour déposer un b****r léger sur mon front. — Que se passe-t-il ? je chuchote. Une lueur énigmatique traverse son regard vert émeraude : — Tu vas voir. Sur ce, il se tourne face à la petite assemblée réunie autour de nous. Les conversations se taisent. L’attention rivée sur nous, Auden commence par remercier mes proches d’avoir répondu à son invitation pour le dîner de ce soir, avant d’enchaîner sur une sorte de mise à jour de la situation en ce qui concerne les Anarchistes. Les combats entre les Egalitaires et eux continuent de plus belle. C’est d’ailleurs pour cela que mon père, son frère et son bras droit ont prévu de nous fausser compagnie dès notre arrivée au port demain matin. Je peux sentir mon cœur se serrer à cette idée. A peine réunis, nous allons devoir nous séparer. — Léo et Garrett se joindront à nous, intervient mon père. (Du coin de l’œil, je peux voir Cassandre se crisper à cette annonce.) Jordan, Hayden et Scott auraient aimé en faire de même, mais nous avons estimé qu’ils étaient encore un peu jeunes pour ça. — Ils seront plus utiles à la Cour, acquiesce Auden. Plus utiles à la Cour ? Archie, Cassandre, Becky et moi échangeons un regard confus. — Il est prévu que les familles des chefs des Egalitaires, ainsi que celles de Cassandre, Becky et Archie, soient mises en sécurité à la Cour, précise-t-il à notre attention. — Pourquoi ? demande Becky. (Tous les regards convergent vers elles. Ses joues virent au rouge tandis qu’elle ajoute timidement :) Les combats contre les Anarchistes ne datent pas d’hier et pourtant nos familles n’ont jamais été mises en sécurité. — Certes, mais à l’époque, Charlotte et vous étiez dans l’ombre au pensionnat. Or, ce n’est plus qu’une question d’heures avant que vous n’entriez dans la lumière et que les Anarchistes ne fassent le lien entre elle, fille du chef principal des Egalitaires, et vous. — Comment ? — L’attention va tout simplement être orientée sur vous. — D’accord, mais cela ne répond pas vraiment à la question, remarque-t-elle, d’autant plus que personne en dehors de nous n’est au courant pour le moment que Charlotte est destinée à devenir votre reine. Un sourire discret effleure les lèvres d’Auden tandis qu’une lueur amusée parcourt son regard : — Très perspicace. Cependant, il y a une chose à laquelle vous n’avez pas pensé. Charlotte est non seulement une Cinquante, fille du chef des Égalitaires, mais aussi ma protégée. Ce qui veut dire… — Que les médias vont avoir matière à dire à mon sujet et à celui des personnes qui m’entourent, je conclus pour lui. — Exact. Becky nous regarde les sourcils froncés, visiblement peu prête à lâcher l’affaire : — En quoi cela va-t-il être un atout face aux Anarchistes ? — Eh bien, nous espérons détourner suffisamment leur attention pour que Nicolas, Max, Tobby et leurs hommes puissent attaquer par surprise. Cette attaque aura pour but d’enlever la femme de Frederick Woods, le temps qu’elle donne naissance à leur enfant. — Et ensuite ? Un frisson désagréable me parcourt l’échine tandis que le regard d’Auden s’assombrit. — Nicolas ? Becky, Cassandre, Archie et moi tournons la tête vers mon père. Ce dernier prend une inspiration et s’humecte furtivement les lèvres, son regard calme et grave rivé sur nous : — Ensuite, nous nous assurerons à ce que sa dépouille soit retournée à son époux. ** Les mots de mon père ne cessent de se rejouer dans mon esprit pour le reste de la soirée. Enlever la femme de Frederick et attendre qu’elle donne naissance avant de retourner sa dépouille à son mari ne veut dire qu’une chose : nous sommes en guerre. Non pas que cela soit la nouvelle du siècle, au contraire, mais jusque-là, j'avais toujours eu quelque chose pour maintenir une barrière entre cette réalité et moi. Derrière les murs du pensionnat, la seule tâche qui m’incombait était de devenir une jeune fille sage, obéissante et accomplie. Mais maintenant que ces murs ne sont plus là, c’est comme si la réalité me frappait en pleine figure. Je laisse échapper un soupir tandis que mon regard se perd sur l’horizon, dont une infime partie est éclairée par les lumières du navire. Les voix d’Auden et de mes grands-parents résonnent à l’intérieur de la cabine. Je jette un coup d’œil furtif dans leur direction tout en prenant une gorgée de la tisane apportée par Corinne, dans l’espoir que cela puisse apaiser mes pensées avant d’aller au lit. Je sens mes lèvres s’étirer en un sourire malgré moi. La bonne nouvelle, c’est qu’Auden a réussi à se débrouiller pour entamer une réconciliation entre les deux parties de ma famille proche. Jamais je n’aurais cru que mon père et son épouse auraient pu se retrouver au milieu de ma famille maternelle, et pourtant… Le rire d’Auden me parvient au loin. Il salue mes grands-parents, referme la porte derrière eux et me rejoint sur la terrasse que je n’ai pas quittée depuis qu’Ayleen et Isla sont venues m’aider à me préparer pour la nuit. — Ça y est, tout le monde est parti. Il se laisse tomber sur l’une des chaises face à moi et retire ses bottes d’un mouvement de pied, s’installant confortablement, les bras derrière la tête, son regard ancré au mien. — Comment te sens-tu ? — Ça va, je réponds. Il plisse les yeux, sceptique: — À te voir, on ne dirait pas. Laisse-moi deviner : la conversation de tout à l’heure te tracasse encore. Je ris : — Bingo. Il se penche en avant et attrape l’une de mes mains dans la sienne. Son pouce se met à dessiner de petits cercles sur le dos de ma main tandis que je me perds dans l’océan émeraude de ses yeux. — Qu’est-ce qui ne va pas ? — Rien, c’est juste que toute cette histoire d’e********t me perturbe un peu. — Tu n’as rien à craindre. Le plan a été pensé dans les moindres détails. — Peut-être, mais quand bien même, rien ne garantit qu’il n’y aura pas de répercussions. Il fronce les sourcils, confus. — Les tiens seront en sécurité à la Cour. — Je ne parle pas de ça. (Je pose ma tasse et place ma main libre sur nos deux mains jointes. Je prends une longue inspiration, m’humecte rapidement les lèvres, et poursuis :) Ce à quoi je pense, c’est plutôt aux répercussions qu’il pourrait y avoir sur les hommes de mon entourage sur le champ de bataille, mais aussi sur nous et les enfants que nous aurons. Son visage s’adoucit. Un rire presque imperceptible s’échappe de ses lèvres : — Il est encore un peu tôt pour te prendre la tête avec de telles choses, tu ne crois pas ? Nous n’en sommes pas encore là et puis, si cela peut te rassurer, j’ai pris quelques dispositions au cas où les choses tourneraient mal ici. — Quelques dispositions ? je répète, perplexe. — Au cas où tu tomberais enceinte avant la fin des Épreuves. Oh. La chaleur semble monter d’un cran malgré la douce brise marine qui caresse ma peau. Mon cœur s’affole sous l’effet des images salaces qui m’effleurent l’esprit. Mes joues s’empourprent et mon souffle s’accélère. J’attrape ma tasse d’une main tremblante et bois le reste de ma tisane dans de petites gorgées mesurées le temps de calmer un peu mes ardeurs. Auden me fixe, les yeux brillant d’une lueur taquine. — Avant de parler grossesse il faudra que nous passions à la vitesse supérieure, je lui fais remarquer. Il se rapproche de moi, sa bouche à seulement quelques centimètres de mon oreille. Son souffle chaud caresse ma peau. — En ce qui concerne les enfants, on a le temps. Pour le moment… (Il s’interrompt, se lève en tirant sur ma main pour que j’en fasse de même, et ajoute :) Laisse-moi t’enlever tes horribles tracas de la tête. ** ** ** ** **
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