Le lendemain matin, nous nous réveillons dans une cohue et une excitation générale. Les gens vont et viennent dans les couloirs, certains s’arrêtant même pour me regarder, parfois avec intérêt, parfois avec curiosité et envie, tandis que les gardes m’escortent jusqu’à ma cabine où, à peine le pas de la porte franchi, mes servantes s’attèlent à me donner un look à la fois simple et élégant.
Après cela, je suis une fois de plus escortée, cette fois-ci jusqu’à une petite salle où je dispose d’à peine cinq minutes le temps d’échanger une étreinte avec mon père, mon oncle et Tobby, suivies de dix autres pour manger avec Auden et mes proches, puis encore dix pour me rassembler en procession avec eux, Auden et moi en tête.
— Ça va ? me demande Auden à voix basse.
— Oui, ça…
Je m’interromps, coupée par le bruit de la porte de l’embarcadère.
— Ils sont là !
Les cris et les applaudissements de la foule retentissent tandis que nous franchissons la porte menant à la passerelle. Des centaines de personnes sont rassemblées sur le quai attendant avec hâte que nous descendions. Auden attrape ma main dans la sienne. Je tourne la tête vers lui et plonge mon regard dans le sien au moment où les flashs surgissent. Ses lèvres s’étirent en un sourire discret, presque imperceptible. Des gardes se placent tout autour de nous, leurs corps formant une barrière entre nous et les spectateurs qui tentent de s’approcher.
Auden adresse des signes de la main par-ci par-là. Quant à moi, je me contente de sourire aussi naturellement que possible, malgré le malaise d’être au milieu d’autant de gens dont l’attention est rivée sur nous. Arrivés devant la voiture, Auden se tourne vers moi, m’attrape par la taille et me tire à lui. Ses lèvres rencontrent les miennes dans un long b****r intense, au plus grand plaisir de la foule. Le chauffeur nous ouvre la portière. Je monte dans la voiture, les joues en feu et le cœur battant. Auden se joint rapidement à moi, claquant la portière derrière lui. Son regard pétillant croise le mien.
— Tout va bien ?
J’acquiesce. Il jette un coup d’œil furtif par-dessus son épaule pour s’assurer que mes proches sont bien à bord des voitures mises à leur disposition, puis fait signe au chauffeur. Les flashs continuent de jaillir à l’extérieur tandis que la voiture avance lentement. Il se laisse aller contre son fauteuil, visiblement soulagé.
— Voilà ce que j’appelle faire une entrée fracassante.
— J’en connais certaines qui risquent d’être jalouses, je dis d’une voix aussi détachée que possible.
Il tourne la tête sur le côté, les sourcils haussés et l’ombre d’un sourire goguenard sur les lèvres :
— Auriez-vous peur, Mademoiselle Woods ?
— Absolument pas, Votre Altesse. (Il rit.) Pas autant que des retrouvailles avec tes parents.
— Pas besoin de te faire de soucis pour ça. Ils ont vraiment hâte de t’avoir de nouveau dans l’enceinte du palais. Ma sœur aussi, d’ailleurs.
Je sens mes lèvres s’étirer en un sourire à la mention de la princesse Aimee. Un bruit de téléphone résonne dans le petit habitacle autour de nous.
— Ton oncle, ton père et son bras droit sont bien arrivés à la gare, m’informe Auden. Nous nous débrouillerons pour les appeler rapidement en fin d’après-midi.
— Parfait.
Il tape une réponse rapide et remet son téléphone à sa place.
— Je suis désolé que vous n’ayez pas pu vous dire au revoir comme il se doit ce matin.
— C’est mieux ainsi, je lui assure.
Son regard s’ancre une fois de plus au mien. Il tend la main et me caresse la joue dans un geste doux, presque réconfortant.
— Ils reviendront bientôt, je te le promets.
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Un quart d’heure plus tard, nous franchissons les grilles du palais et nous arrêtons devant les grands escaliers de marbre. Auden descend en premier et m’offre sa main pour m’aider à en faire de même. Mon regard se pose sur la grande bâtisse faite de pierres d’un beau marron gris et de vitraux à la fois simples et colorés. Une horde de domestiques nous attend de chaque côté du long tapis en velours rouge qui mène jusqu’à la porte en verre à double battant. Tous nous saluent tour à tour tandis que nous regagnons l’intérieur.
À peine sommes-nous à l’intérieur qu’une femme d’une quarantaine d’années nous tombe dessus. Vêtue d’un tailleur noir et d’une paire d’escarpins assortis, les cheveux attachés en un chignon parfait, elle arbore des bijoux qui valent probablement plus cher que ce que mes parents gagnent en deux mois. Auden et elle échangent une poignée de main chaleureuse.
— Olivia, ravi de vous revoir.
— De même, Altesse. (Elle se tourne vers moi, un sourire plus ou moins factice sur les lèvres.) Mademoiselle Andrews, soyez la bienvenue à Andarane.
— Madame, je la salue poliment.
Elle me regarde furtivement, puis reporte son attention sur Auden :
— Miranda et Davis aimeraient profiter de votre arrivée pour une petite séance photo et interview.
— Maintenant ?
— Oui.
— Dans ce cas, allons-y.
Olivia esquisse un sourire satisfait et fait demi-tour sur elle-même. Je jette un coup d’œil en direction de mes amis et ma famille qui sont en train d’entrer à leur tour.
— Ne t’en fais pas, ils sont entre de bonnes mains, m’assure Auden.
J’acquiesce tout en attrapant le bras qu’il me tend. Olivia profite de notre trajet jusqu’aux studios pour me faire un topo sur l’organisation du palais. Aile Ouest : réservée à la famille royale, leurs proches et leurs invités de marque. Aile Est : réservée aux Candidates. Partie centrale : salon, salle à manger, salle d’étude, bibliothèque, salle de réception, salle de bal et studios, le tout réparti sur les différents étages.
— Les cuisines et les chambres des domestiques se trouvent au sous-sol. Les Candidates ont strictement interdiction d’y aller.
— Et si jamais j’ai une petite faim pendant la nuit ? je demande d’une voix aussi innocente que possible.
Olivia me jette un regard offusqué tandis qu’Auden émet un rire qu’il tente tant bien que mal de camoufler en une quinte de toux.
— Si nous voulions d’une vache en guise de princesse, nous irions la chercher directement dans les champs.
Elle ouvre la porte menant aux studios, le corps tendu et le visage froid. Je m’apprête à rétorquer, mais un simple coup de coude discret de la part d’Auden suffit à me faire taire. Nous entrons dans un grand couloir qui donne accès aux différentes loges. Techniciens, coiffeuses, maquilleuses, stylistes et cameramen vont et viennent autour de nous dans un brouhaha assourdissant. Mon regard jongle d’un visage à l’autre jusqu’à se poser sur le fameux couple au look déjanté qui se dirige vers nous. Tous deux nous accueillent chaleureusement. Davis prend l’une de mes mains dans les siennes, un sourire enthousiaste aux lèvres :
— Très chère Mademoiselle Woods, nous sommes ravis de vous avoir parmi nous, dit-il.
— Tout le plaisir est pour moi.
Sa femme et lui nous invitent à nous asseoir. Auden et moi prenons place sur un canapé face à eux, tandis qu’Olivia reste un peu en retrait. Deux domestiques nous apportent des tasses de thé ainsi que des biscuits.
Davis attrape un de chaque tout en se raclant discrètement la gorge :
— Miranda et moi-même aimerions faire une séance photos ainsi qu’une interview, afin que le tout puisse paraître dans le Andarane Daily de demain, explique-t-il.
Je peux sentir mon cœur faire un bond dans ma poitrine à l’entente de ses mots.
— Le Andarane Daily ?
— Oui.
Je prends une inspiration et m’humecte furtivement les lèvres. Une interview ainsi qu’une séance photos d’Auden et moi dans le journal quotidien de la capitale. Habituellement, les gens comme moi n’apparaissent pas dedans. Encore moins aux côtés d’un membre de la famille royale, qui plus est le prince. L’héritier de la couronne.
Je jette un regard en direction d’Auden. Sans grande surprise, ses iris vert émeraude sont rivées sur moi.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— C’est une bonne idée. Cela permettra aux gens de mieux te connaître.
— Nous ne vous poserons aucune question indiscrète, intervient Miranda d’une voix calme, juste les plus basiques comme d’où vous venez, ce que cela vous fait d’être ici à Andarane, ou même tout simplement les conditions dans lesquelles vous avez vécues ces dernières années.
— Vous êtes sûre que cela a des chances d’intéresser vos lecteurs ? je demande, dubitative.
— Bien sûr. Non seulement vous portez le nom « Woods », comme l’un des personnages clés de l’Histoire de ce pays, mais en plus, vous êtes une Cinquante.
— Et donc une perle rare, complète son mari.
Je ris discrètement. La voix d’Olivia émane derrière nous dans des chuchotements indéchiffrables. Elle s’approche, le regard brillant.
— La robe papillon fera parfaitement l’affaire.
Je la regarde confuse, ne comprenant pas de quoi elle parle. Elle se cramponne à ma main.
— Venez avec moi.
Elle me tire, me forçant à lui emboîter le pas. Je lance une œillade à Auden par-dessus mon épaule.
— À tout de suite, articule-t-il sans un son.
Je hoche la tête. Il m’offre un sourire en coin avant de détourner le regard, son attention rivée sur Davis et Miranda tandis qu’Olivia et moi disparaissons dans le couloir.
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