De retour dans ma cabine, je prétends être fatiguée et demande gentiment à mes servantes et à Archie un peu de tranquillité, afin de me reposer. La porte refermée derrière eux, j’attrape les journaux de Sebastian Woods et commence à les feuilleter, curieuse de découvrir leur contenu.
Le premier commence avant la Guerre Infinie, à l’époque où Jonathan et Sebastian élaboraient encore leurs plans pour renverser le système. Le style est simple et agréable, si bien qu’en deux petites heures à peine, je le referme et passe au suivant. Celui-ci s’avère plus difficile. L’époque du Chaos Mondial, qui a entraîné la guerre, est relaté avec une telle précision qu’il m’arrive, par moments, de m’y croire vraiment. Le récit s’arrête sur la naissance du réseau secret fondé par Sebastian et Jonathan. Je referme le journal d’un coup sec, tout en inspirant et expirant lentement, puis j’attrape le troisième, qui couvre les premières opérations menées par Jonathan, Sebastian et leurs hommes, jusqu’à la division des deux amis.
Un drôle de frisson me parcourt l’échine tandis que je lis les dernières pages :
Je dois reconnaître que Jonathan a été bien plus futé que moi sur ce coup-là. Il savait très bien que je lui en voulais pour son coup bas : non seulement il a imposé des gens comme lui à la tête de chaque pays-continent, mais en plus il a pris la décision de mettre en place des Epreuves, prévues tous les vingt-cinq ans, afin de former le futur souverain ou la future souveraine aux côtés de l’héritier ou de l’héritière de chaque royaume.
Il savait que cela allait me pousser à partir, et il s'est donc débrouillé pour trouver une druidesse prête à unir nos deux familles pour l’éternité. Selon lui, cette union se produira d’ici cent cinquante ans, à travers deux de nos descendants. Selon moi, ce n’est rien de plus qu’un simple mensonge pour me manipuler. Je ne m’en étais pas rendu compte jusqu’à présent mais Jonathan Tremblay est bien plus beau parleur et manipulateur que je ne l’avais imaginé. En plus d'être druide. Depuis des siècles, lui et les siens vivaient dans l’ombre, attendant patiemment la chute des humains pour prendre le pouvoir.
Malheureusement, je ne l’ai compris trop tard, une fois les Régimes Pourris renversés et la victoire en poche. Jonathan m’a proposé un poste avec tous les privilèges qui l’accompagnaient, en signe d’amitié et de gratitude pour mon aide pendant la guerre, mais il n’en est absolument pas question. J’ai ma fierté, contrairement à d’autres, et je ne l’échangerais pour rien au monde.
De plus, Marie-Jeanne et moi avons décidé de partir le plus loin possible de cette Nouvelle Cour. Ni elle ni moi n’avons l’intention de nous soumettre à des êtres qui attendaient que les humains s’anéantissent entre eux pour régner en maîtres. Jamais. Nous ne nous sommes pas battus pour nous retrouver sous le joug de chefs encore plus puissants.
Et puis, il est hors de question que le Coup planifié se réalise. Je sais qu’à l’heure actuelle, l’avenir est incertain et que rien ne peut me dire avec certitude que le sort fonctionnera. Mais s’il marchait et s’avérait véridique, cela serait un échec cuisant.
Heureusement, rien n’est encore joué. Marie-Jeanne, les rares personnes prêtes à protester à nos côtés, et moi-même avons décidé de nous battre. Encore. Peu importe le temps que cela nous prendra.
Que la Dernière Querelle commence.
Je referme le journal d’un coup sec. Ma voix résonne aux quatre coins de la pièce :
— Quel enfoiré !
Me levant d’un bond, je sors de ma cabine et monte au niveau trois, bien décidée à obtenir des explications, peu importe si Mr. c*****d de service est occupé à tremper son biscuit ou non. Tiens, quand on parle du loup…Le voilà qui vient dans ma direction. J’accélère le pas, le visage ferme. Son regard soulagé se pose sur moi.
— Charlotte…
Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase. Le journal ouvert à la bonne page, je le lui plaque sur le torse, furieuse. Quelques personnes se retournent, mais je les ignore.
L’amertume est palpable dans ma voix :
— Vous vous êtes bien payé ma tête, en fait.
— Charlotte…
— C’était tout calculé !
Son visage se fige, comme sculpté dans le marbre. M’attrapant fermement par le bras, il m’entraîne de force dans sa cabine dont il claque la porte. Je sursaute, surprise par sa brusquerie.
— Asseyez-vous, m’ordonne-t-il d’une voix impérieuse.
Je m’assois sans protester sur le coffre au pied de son lit. Il s’agenouille devant moi, le regard grave.
— Notre union n’était pas calculée.
Je ne peux retenir un rire moqueur :
— Vous allez me faire croire que je ne sais plus lire maintenant ? je demande, acerbe.
— Ce n’est pas une question de savoir lire ou non. (Il s’interrompt et me tend le journal, que je prends calmement.) C’est une question de savoir lire entre les lignes. Ici, poursuit-il en pointant le deuxième paragraphe sur l’avant-dernière page, « cette union se produira à travers… ».
— « Deux de nos descendants », je termine à voix basse.
— Rien ne dit qu’il s’agissait forcément de nous. Cela aurait très bien pu concerner ma sœur, Aimee, et votre frère Dylan. Cependant, par l’accord passé avec votre père et mon statut d’aîné, il s’avère que, oui, nous sommes ces deux descendants. Rien n’était prédit ou calculé.
Je plisse les yeux, suspicieuse.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui.
Je vois. Je soupire et referme le journal, le posant à côté de moi.
— Donc, si je comprends bien, notre mariage n’est rien de plus qu’un accord politique.
— Comme n’importe quel mariage organisé entre deux familles importantes, oui.
— Je n’aurais pas pu rêver mieux, je dis d’une voix sarcastique.
Je me lève et me place près de la grande baie vitrée, resserrant mon châle autour de mes épaules. Mon regard se perd sur la mer paisible. Auden se poste face à moi, les bras croisés dans le dos.
— Je comprends que ce n’est pas évident, dit-il. (Sans rire.) Mais n’oublier pas que vous n’êtes pas seule…
— Savez-vous la raison pour laquelle mes parents… (Je m’interromps et corrige :) mon père n’a pas pu épouser ma mère biologique ? je le coupe.
Il inspire, en s’humectant les lèvres, puis ancre son regard hypnotisant au mien :
— Vos grands-parents paternels travaillaient pour la famille Moailrian, celle de votre mère.
— Et c’est pour cela que mes grands-parents maternels se sont opposés au mariage ?
— Ça, et le fait que votre père était apparenté à Sebastian Woods, dont les descendants avaient pris l’habitude de vivre en clandestinité, jusqu’à ce que les parents de votre père prennent la décision d’en sortir.
— Et je suppose que cette décision n’a pas plu à mon père.
— Exact, acquiesce-t-il. Ce qui ne l’a pas empêché de vivre une idylle amoureuse secrète avec votre mère pendant plusieurs années. Lorsque vos grands-parents maternels l’ont découvert, ils ont accepté de ne pas renvoyer votre père et ses parents, à condition que la relation s’arrête-là.
— Mais ça n’a pas été le cas.
— Non. Votre mère est tombée enceinte une deuxième fois. Vos grands-parents ont donc mis leur menace à exécution. Etant donné qu’il craignait des répercussions de la part de votre père, nous avons fait venir Dylan et votre mère à la Cour, où vous êtes née. Plusieurs années se sont écoulées, et votre père s’est manifesté. Il s’était marié entre temps, et lui et sa nouvelle épouse tenaient à vous récupérer coûte que coûte. Vos grands-parents, mes parents et moi-même avons passé un accord avec eux…
— Comme quoi mon père et sa femme pouvaient nous récupérer, Dylan et moi, à condition que nous vivions dans un village choisi par vos soins, je continue, ce qu’ils n’ont pas fait, comme vous me l’avez expliqué hier soir.
— C’est ça. Quant à la suite, vous la connaissez.
J’acquiesce. Je ne peux réprimer le soupir qui s’échappe de mes lèvres, tandis que je ferme les yeux et me laisse aller contre la vitre. Bon sang, quel bazar ! Auden s’approche de moi. Son souffle tiède effleure ma peau. Je rouvre les yeux. Il attrape mes mains et entrelace ses doigts aux miens, me faisant frémir malgré moi.
— Comme je vous le disais, vous n’êtes pas la seule à porter ce bagage. Nous sommes deux.
— Mais à quoi cela peut-il bien nous servir si nous nous retrouvons coincés dans un mariage dont nous ne voulons pas ?
— C’est l’impression que vous en avez, car les souvenirs ne vous sont pas encore revenus ; mais je peux vous assurer que vous en voulez de ce mariage. (Ses lèvres s’étirent en un sourire presque imperceptible, alors qu’il ajoute :) Depuis qu’on vous a annoncé que vous alliez devenir une princesse lorsque vous aviez cinq ans.
J’émets un rire furtif, l’humeur soudainement plus légère.
— Et vous ?
Son visage se durcit à l’entente de ma question:
— Il s’agit d’un mariage pour notre royaume avant tout. Afin d’apporter la paix entre les Tremblay et les Woods une bonne fois pour toutes. Vous ne vous en souvenez probablement pas encore, mais il y a quelques années, je vous avais dit que je ne pouvais me permettre un mariage d’amour. Si je veux rester maître de moi-même, il faut que je puisse garder les idées claires, ce qui veut dire zéro attachement, zéro sentiment. (Il s’interrompt quelques instants.) Cela n’a pas changé depuis.
— D’où notre altercation de tout à l’heure, je conclus.
— Oui.
Je me détache de lui, mon regard toujours ancré au sien :
— J’en ai suffisamment entendu comme ça.
Je fais demi-tour, prête à sortir de la pièce, mais il ne m’en laisse pas l’occasion. A peine lui ai-je tourné le dos qu’il m’attrape par le poignet et tire dessus doucement, me forçant à lui faire face. Levant les yeux, je me perds une fois de plus dans l’océan émeraude dangereux des siens. Sa poitrine monte et descend dans des mouvements rapides.
— Il y a autre chose dont vous ne semblez pas vous souvenir. (Il libère mon poignet et attrape mon visage, sans lâcher mon regard.) Ça.
Il m’embrasse.
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