— Carlie ! Carlie !
Je grogne et me retourne, le visage enfoui dans l’oreiller. Mon lit s’affaisse légèrement tandis que quelqu’un s’amuse à sautiller sur la place vide à côté de moi.
— Carlie, réveille-toi !
— Grâce, je râle, laisse-moi… (J’ouvre subitement les yeux et me redresse dans mon lit.) Grâce ! Kelly !
Mes petites sœurs éclatent de rire et se laissent tomber sur le matelas. Je les attrape et les serre fort contre moi.
— Carlie…
— On étouffe.
Je m’esclaffe, dépose un b****r sur leurs fronts et les relâche. Des bruits de pas résonnent dans la pièce. Corinne apparaît face à nous, les poings sur les hanches, les yeux plissés.
— Je savais que je vous trouverais là, mes chipies.
— Nous voulions voir Car…Euh Charlotte, dit Grâce d’une voix timide.
— Elle voulait voir Charlotte, la rectifie Kelly, moi, je voulais attendre maman.
Grâce lui lance un regard offusqué.
— Cafteuse.
— Les filles ! je les réprimande.
L’ombre d’un sourire effleure le visage de Corinne. Une lueur attendrie traverse son regard.
— Aller, venez. La moitié des domestiques du palais doit être en train de vous chercher.
Mes sœurs me jettent un regard incertain auquel je réponds d’un sourire rassurant.
— On se voit tout à l’heure.
Elles descendent du lit et donnent docilement la main à Corinne.
— Et soyez sages ! je m’exclame tandis qu’elles sortent de la pièce.
— Promis !
Je lève les yeux au ciel et sors de sous la couette. J’enfile ma robe de chambre en m’approchant vers l’une des fenêtres, à travers laquelle la lumière du soleil filtre doucement. Mon regard se pose sur plusieurs voitures en train de franchir les portes du palais. Je les observe se garer l’une après l’autre. Des jeunes filles en descendent, aidées par les chauffeurs. Une pointe de culpabilité m’envahit en voyant leurs tenues. Certaines viennent certainement de la classe paysanne ou minière. Il est même probable qu’elles aient fréquenté le même Centre que moi. Mais j’étais si absorbée par mes propres soucis et les récents bouleversements dans ma vie que je n’y ai guère prêté attention.
— Carlie ?
Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Auden entre dans la pièce, vêtu seulement d’une chemise de corps et d’un bas.
— L’aube n’a pas eu raison de toi ? je demande en haussant un sourcil.
Il rit, m’attrape par la taille. Je me laisse aller contre lui, sourire aux lèvres. Nous échangeons un bref b****r.
— Après les évènements d’hier, je me suis dit qu’une matinée plus détendue ne pourrait pas nous faire de mal.
— Sage décision.
Il prend ma main et me guide jusqu’à mon lit, sur lequel nous nous laissons tomber, mon corps à moitié allongé sur le sien. Je m’appuie légèrement sur son torse.
— Quel est le programme du jour ?
— Eh bien… (Il glisse un bras sous sa tête, l’autre autour de ma taille.) Petit-déjeuner en tête-à-tête, puis politique pour moi, accueil des potentielles Candidates et cours pour toi.
— Tu es sûre que c’est une bonne idée que je m’en occupe ?
— Ne t’en fais pas, ça va bien se passer.
— Mmmmf.
De petits coups donnés à la porte nous tirent de notre bulle.
— Petit-déjeuner.
Il m’embrasse la commissure des lèvres et se redresse. Deux servantes, dont je ne connais pas le nom, entrent dans la pièce.
— Vos Altesses, nous saluent-elles.
Auden attrape le plateau posé sur le chariot.
— Merci, mesdemoiselles.
Elles nous adressent une révérence avant de se retirer. Auden revient s’installer à mes côtés sur le lit. Je lui lance un sourire tandis que nous nous installons, le plateau entre nous. J’attrape un croissant fourré au chocolat et croque dedans à pleines dents.
— Mmm… (Je me laisse glisser contre la tête de lit, les lèvres étirées en un sourire satisfait.) J’aimerais que tous les matins ressemblent à celui-ci.
— Si tel est votre désir, chère future épouse, je m’assurerai à ce qu’il y en ait beaucoup d’autres.
Je ris. Il nous sert deux verres de jus d’orange, prenant soin de ne pas en renverser sur les draps de soie froissés. Il se penche vers moi, le regard pétillant.
— Aux futurs petits-déjeuners comme celui-ci.
Nous trinquons.
— Aux futurs petits-déjeuners comme celui-ci.
**
À la fin du repas, Auden se retire juste avant l’arrivée de mes servantes. Je les laisse faire leur travail, en essayant tant bien que mal de masquer mon appréhension. Malgré le petit-déjeuner exquis, une boule de nervosité s’installe dans le creux de mon estomac à l’idée de la journée qui m’attend.
— Votre robe du jour a été conçue spécialement par votre styliste personnelle, m’annonce Ayleen en ouvrant une grande boîte posée sur mon lit.
Un sourire étire mes lèvres à la mention d’Eliane. J’attrape la robe, à la fois simple et raffinée, qui symbolise à la perfection mon passé et mon futur. La couleur du tissu fait subtilement référence aux tenues habituelles de la classe minière. Eliane a décidément pensé à tout.
Je passe la robe et me tourne dos à Ayleen, qui ferme délicatement les boutons du corsage le long de ma colonne vertébrale. Le son des trompettes me parvient au loin.
— Il est l’heure, ma Lady, annonce Corinne.
Je jette un dernier coup d’œil à mon reflet dans le miroir. Prenant une profonde inspiration, je sors de ma chambre, le dos droit et la tête haute. Je quitte l’aile Ouest pour regagner la partie centrale du palais. Gardes, domestiques et courtisans me saluent au passage. Je leur réponds d’un signe de tête ici, d’un sourire là, tout en avançant vers les jardins, où m’attendent les Candidates. Parmi elles, je reconnais celle qu’Auden a congédiée hier soir après son affront. Je baisse les yeux sur son badge.
— Constance Campbell, je dis d’une voix impassible.
Nous nous toisons brièvement, juste assez longtemps pour que les autres se place en demi-cercle autour de moi. Les gardes ouvrent les portes. Je détourne lentement le regard et laisse mes lèvres s’étirer en un sourire à la fois doux et factice. Plusieurs grandes tables rondes, entourées de chaises, ont été placées aux quatre coins du jardin. A notre entrée, les nouvelles arrivantes se lèvent. Du coin de l’œil, j’aperçois Davis, Miranda et quelques photographes qui s’affairent tout en veillant à ne pas nous déranger. Les deux groupes échangent une révérence de convenance. Derrière moi, j’entends certaines jeunes filles aisées chuchoter. Je leur lance un regard sévère qui les fait taire instantanément.
L’une des jeunes filles face à nous s’avance. Je jette un coup d’œil rapide au prénom écrit sur son badge : Elizabeth.
— Au nom de la famille Tremblay, je vous souhaite la bienvenue à la Cour d’Andarane, je dis d’une voix calme.
— En mon nom et celui de mes camarades présentes, je vous remercie, ma Lady.
Nous échangeons un sourire. Les présentations formelles faites, les jeunes filles se répartissent autour des différentes tables. À mon plus grand soulagement, seules Constance et deux de ses amies restent à l’écart, montrant clairement leur refus de se mélanger aux autres.
— Tant pis pour elles, ce n’est pas nous qui allons regretter ces pimbêches, souffle l’une des jeunes filles de la classe minière.
Je l’observe amusée, puis suis Elizabeth. En tant que chefs, elle et moi circulons entre les tables pour veiller à ce que tout se passe bien. Un groupe de musiciens s’installe dans un coin pour nous jouer des airs doux tandis que les conversations et les rires se multiplient. Les domestiques vont et viennent entre le palais et les jardins, apportant mets et rafraîchissements.
— À ce que l’on dit, vous êtes notre future souveraine, murmure ma camarade à voix basse de sorte que seule moi puisse l’entendre.
Je lui jette une œillade, perplexe :
— Comment le savez-vous ?
— Nous en avons été informées lors du trajet pour venir jusqu’ici. (L’ombre d’un sourire apparaît sur ses lèvres.) En ce qui nous concerne, nous ne pouvons pas dire que la nouvelle ne nous a pas enchantées, bien au contraire. Et cela est un grand honneur pour nous de savoir que nous allons aider l’une des nôtres à se préparer pour son ascension sur le trône.
— Merci.
— Je vous en prie, c’est…
Une explosion résonne au loin, nous arrachant à notre conversation. Le sol vibre sous nos pieds. Les tables, les tasses et les assiettes tremblent dangereusement. Un garde se retourne vivement vers nous, les yeux écarquillés, prêt à réagir.
— ILS ONT REUSSI À FRANCHIR LA PROTECTION DES…
Une balle l’atteint en pleine poitrine. Son corps sans vie s’effondre au sol, tandis que d’autres détonations éclatent tout autour de nous. Les balles fusent sans discernement. En un instant, la musique, les rires et les conversations cèdent la place à la panique. Les plateaux se fracassent sur le sol, les tables basculent, les chaises volent dans la confusion générale.
Elizabeth et moi nous retrouvons prise au piège au milieu d’une foule désorganisée qui tente de fuir vers l’intérieur du palais. J’attrape sa main dans la mienne, la serrant de toutes mes forces. Un coup d’œil par-dessus mon épaule m’apprend l’inimaginable : un groupe d’une vingtaine de personnes, des Anarchistes, fonce droit sur nous.
Mes yeux balaient frénétiquement la scène à la recherche de Davis, Miranda et leur équipe. Quelqu’un m’agrippe le bras avec force, m’arrachant à la cohue.
— C’est quoi ce bord…
Je m’interromps, soulagée de me retrouver face à mon meilleur ami. Avec une rapidité déconcertante, il trace un demi-cercle dans les airs. Un bouclier protecteur se matérialise autour de nous.
— Viens.
Sans perdre de temps, il m’entraîne à travers les couloirs jusqu’à l’aile Ouest. Les bruits sourds des explosions et des tirs nous parviennent de manière lointaine, étouffés par la protection magique et le son strident des sirènes. Un frisson glacial serpente le long de ma colonne vertébrale. Archie me conduit jusqu’aux appartements d’Auden. Il dissipe le bouclier, puis me saisit par les épaules, le visage grave.
— Dressing mur du fond. Pousse la planche à gauche de la porte, tu accèderas à une pièce sécurisée.
— Arch, qu’est-ce que…
Il m’étreint brièvement et ressort aussi vite que nous sommes entrés. Des gardes et des Veilleurs surgissent dans le couloir, leurs ordres se confondant dans le chaos.
Archie me jette un dernier regard avant de disparaître :
— Fais ce que je te dis !
Je secoue la tête et m’empresse de me plier à ses instructions. Je m’engage dans le dressing et pousse la planche du mur du fond, révélant une petite cage d’escaliers. Des coups de feu résonnent plus loin. Prenant une longue inspiration, je replace soigneusement les vêtements pour camoufler l’entrée, et referme la porte derrière moi.
Mon cœur bat à tout rompre dans le silence aussi assourdissant que le chaos que je viens de fuir.
— Charlotte ?
Une lueur perce l’obscurité. Le visage d’Auden apparaît à la lumière d’une lampe torche. Je gravis les escaliers en courant et me jette dans ses bras. Il m’enlace, enfouissant son visage dans mes cheveux.
— J’ai eu si peur, dit-il.
— Moi aussi.
Nous échangeons un b****r fébrile avant de nous relâcherf. Mon regard parcourt la pièce sombre et exiguë : un lit dans un coin, une salle de bain sommaire, des vivres entassés ici et là.
— Où sont nos proches ? je demande.
— Ils ont été répartis dans différentes cachettes secrètes comme celle-ci.
— Ma mère et mes sœurs ?
— Avec Cassandre, Becky, Dylan, et tes servantes dans les chambres de tes futures Dames d’Atours. C’est pour ça que j’ai voulu que tu sois conduite ici, pour éviter que vous soyez trop serrés.
— Bien pensé.
Je m’assois au pied du lit, les jambes tremblantes. Mon regard se pose sur un bureau encombré de livres et d’un ordinateur dont l’écran affiche plusieurs images du palais, captées par des caméras de sécurité.
— Toutes les cachettes sont reliées au système de surveillance secondaire que j’ai ici, m’explique Auden. Le principal a été désactivé.
Je soupire. Les images confirment ce que je redoutais : la situation est loin d’être sous contrôle. Auden referme l’ordinateur et vient s’asseoir à mes côtés.
— Ne t’en fais pas. Ce n’est qu’une question de temps avant que les gardes et les Veilleurs ne viennent à bout de ces Anarchistes. En attendant… (Il attrape mon menton, un sourire conspirateur aux lèvres malgré son regard fatigué.) Je pense savoir comment nous occuper en attendant.
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