À mon plus grand soulagement, mes servantes ne protestent pas lorsque je leur demande une tenue, une coiffure et un maquillage simples, mais élégants. La robe qu’elles me choisissent est d’un blanc brillant, ornée de fines roses brodées en doré sur le jupon et le corsage. Quant à ma coiffure, Ayleen boucle soigneusement mes cheveux avant d’attacher quelques mèches en un demi-chignon tressé, tandis qu’Isla m’applique un maquillage léger. Elle complète le tout avec un masque blanc, dont le contour des yeux est assorti à la teinte des roses.
— Et voilà.
Je jette un coup d’œil rapide à mon reflet dans le grand miroir de la coiffeuse.
— C’est parfait, je dis avec un sourire. Merci à toutes les deux.
Elles me le rendent en s’inclinant légèrement. On frappe à la porte.
— J’y vais ! s’exclame Corinne depuis la salle de bain.
Le bruit de ses talons résonne sur le carrelage puis le parquet. Elle ouvre la porte à un jeune homme, sans doute un domestique à en juger par son uniforme.
— Pour Lady Charlotte.
Corinne attrape la boîte qu’il lui tend, le remercie et referme la porte. Derrière moi, je peux entendre Ayleen et Isla pouffer discrètement tandis qu’elle nous rejoint, les joues rougies.
— Tout va bien ? je lui demande en ouvrant la boite.
Elle acquiesce, les lèvres légèrement pincées. Je lui jette un regard sceptique, puis baisse les yeux. Ma respiration se coupe quelques secondes sous l’effet de la surprise. J’attrape le premier écrin, qui contient ni plus ni moins la paire de boucles d’oreilles que la Reine portait lors de son premier bal, il y a des années. Je les mets d’une main tremblante, et sors le deuxième écrin. À l’intérieur, une chaîne en argent, ornée d’un pendentif représentant deux symboles de l’infini, entrelacés dans un cœur et sertis de petites pierres – nos couleurs, à Auden et moi.
— À ce rythme, le prince aurait plus vite fait d’annuler les Epreuves et vous demander directement en mariage, lance Ayleen.
— Ayleen, souffle Isla sur un ton de réprimande.
Je ris intérieurement. Il faut dire qu’elle n’a pas tout à fait tort. J’attrape la chaîne et l’attache autour de mon cou, et laisse mes doigts errer sur le pendentif, mon regard rivé sur mon reflet dans le miroir. Les trompettes retentissent, annonçant l’heure des festivités. Je me lève et lisse rapidement mon jupon. Mes servantes m’accompagnent jusqu’à la porte.
— Passez une bonne soirée, me disent-elles en chœur.
Je leur adresse un dernier sourire avant de regagner le grand escalier en marbre. La porte se referme derrière moi. Mon cœur bat à tout rompre alors que je pose la main sur la rambarde. Mon être entier frémit d’impatience et d’appréhension au fur et à mesure que je descends les marches, d’un pas lent et mesuré.
— Lady Charlotte ?
Je sursaute. Un jeune homme à la carrure forte et au visage masqué s’avance vers moi, un sourire au coin des lèvres. Je lui fais face, confuse.
— Qui êtes-vous ? je le questionne. (Mon regard balaie les alentours. À ma plus grande inquiétude, aucun garde ne semble être dans les parages. Nous sommes seuls.) Qui êtes-vous ? je réitère calmement. (Aucune réponse.) Monsieur, je vous sommerais de…
Les mots se bloquent dans ma gorge alors qu’il attrape mon visage et plaque de force ses lèvres contre les miennes. Je le repousse fermement, les joues brûlantes de colère. Une lueur victorieuse traverse son regard, tandis que je m’essuie la bouche du revers de la main. Sans un mot, il s’incline et s’éloigne, me laissant seule et confuse.
**
Dès que j’approche de la salle de bal, Auden est là, prêt à m’offrir son bras. Je m’y appuie, souriante, tentant tant bien que mal de chasser l’image de l’inconnu du couloir. Nous franchissons les portes de la salle de bal d’où fusent rires, conversations et musique. Mon cœur s’emballe et mes joues s’empourprent alors que nous faisons notre entrée. Tous les regards se tournent à notre passage. Je resserre ma prise sur le bras d’Auden et avance la tête haute, comme si de rien n’était.
Nous progressons jusqu’au centre de la pièce. Auden se penche vers moi, une lueur amusée dans le regard.
— Prête à leur en mettre plein la vue ? chuchote-t-il.
— Tu n’as pas idée à quel point.
Il rit. Du coin de l’œil, je remarque les musiciens qui se mettent en place. Auden glisse un bras autour de ma taille et attrape ma main droite, tandis que je pose la gauche sur son épaule. Les premières notes résonnent autour de nous. Mon regard ancré au sien, je me laisse guider, me fiant aux mouvements de son corps. D’un signe de la main, il invite les convives à se joindre à nous. En quelques secondes, nous voilà perdus au milieu de dizaines d’autres couples. Les lèvres d’Auden s’étirent en un sourire simple et sincère.
— Te souviens-tu de la première fois où nous avons dansé ici, étant enfants ? me demande-t-il en nous faisant tournoyer.
Je secoue négativement la tête.
— Quelque chose me dit que je n’arrêtais pas de te marcher sur les pieds.
— Crois-le ou non, mais c’était tout l’inverse. (Il m’embrasse discrètement au coin des lèvres, attirant l’attention de quelques curieux.) En tous les cas, il y a du progrès depuis. (Sa prise se raffermit autour de ma taille.) Je suis heureux que tu sois enfin là.
La valse terminée, les musiciens enchaînent avec une volte. Je rejoins les autres femmes de façon à former un cercle au centre de la piste, tandis que les hommes nous entourent. Les premières mesures, rythmées et enjouées, s’élèvent dans la salle. Auden et moi échangeons un regard complice. J’entends les autres danseurs et convives faire des éloges sur ce qu’ils qualifient « d’alchimie » entre nous, alors que nous tournons et rencontrons les couples voisins. L’euphorie s’empare de moi.
Les portées s’enchaînent, et tout semble disparaître autour de nous. Ses bras puissants se referment autour de ma taille pour me soulever trois fois de suite. Nos regards ne se quittent pas. Son visage rayonne de bonheur, malgré le masque qui dissimule ses yeux. Il me repose doucement au sol et, me tirant à lui, scelle ses lèvres aux miennes sous une pluie d’applaudissements.
Lorsqu’il se détache de moi, j’ai la tête qui tourne et le cœur qui bat à tout rompre. Je m’appuie une fois de plus sur son bras et le laisse me conduire auprès de Cassandre, Becky, et deux jeunes hommes que je ne reconnais pas. Cassandre s’empresse de faire les présentations : Ezra McMillan et Kit McGregor, les meilleurs amis d’Auden. Je leur adresse une révérence à laquelle ils répondent par un signe de tête respectueux. Du coin de l’œil, je peux voir les visages de Cassandre et Becky s’illuminer. Elles sont visiblement aux anges.
— Allons-nous asseoir, propose Auden.
Nous nous dirigeons vers une table située légèrement en retrait des autres. Prenant une grande inspiration, je me cramponne un peu plus à son bras. Il baisse la tête vers moi, perplexe.
— Ça va ?
— O…
Non. Un spasme v*****t secoue soudainement mon corps. Mon estomac se contracte. La bile me brûle la gorge et la bouche. Mon corps se met à trembler de façon incontrôlable. J’essaie de reprendre ma respiration. Mon regard paniqué croise celui d’Auden qui m’étreint fermement la taille, juste avant que je ne m’effondre au sol.
— Cod Dearg ! s’exclame-t-il d’une voix forte.
Code rouge. Les cris retentissent de toutes parts, mêlés aux ordres donnés par Auden. Des gardes et d’autres personnes s’affairent subitement autour de nous. Je tente de discerner leurs visages, mais en vain. Auden s’agenouille de façon à pouvoir placer ma tête sur ses genoux.
— Ça va aller, murmure-t-il en prenant ma main dans la sienne.
Il ferme les yeux et commence à prononcer des paroles presque inaudibles. Malgré le voile qui brouille ma vision, je perçois un halo lumineux émaner de lui pour m’envelopper, suivi d’une douce chaleur. Mon corps se calme. Les spasmes faiblissent puis cessent complètement, et mon estomac semble plus léger. Le halo s’éteint.
— Il faut faire vite.
Quelqu’un lui tend deux fioles. Il vide le contenu de la première d’un trait avant de coller la seconde contre mes lèvres tout en glissant une main sous ma tête.
— Bois.
Je m’exécute, l’esprit déjà à moitié ailleurs. Un liquide froid coule le long de mon œsophage jusque dans mon estomac.
— Voilà.
Je laisse ma tête retomber. Ma respiration s’apaise. Auden me soulève dans ses bras, comme si je ne pesais rien. Sa voix me parvient au loin, tandis que je succombe lentement à l’appel du sommeil, bercée par les mouvements de son corps.
— On l’emmène à l’infirmerie.
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