J’ouvre lentement les yeux. Le bruit des moniteurs me parvient, presque imperceptible. Je me redresse, non sans lâcher un grognement. Une main se pose sur mon bras.
— Doucement.
Je lève la tête et croise le regard de ma mère, ou plutôt de ma belle-mère.
— Où sont Grâce et Kelly ? je demande d’une voix éraillée.
— Avec les autres enfants de la Cour, sous la surveillance de la Reine et de la Princesse.
Je jette un coup d’œil à la chambre de l’infirmerie dans laquelle nous nous trouvons.
— Tu es toute seule ?
— Oui. (Elle m’aide à boire un peu d’eau et à me rallonger.) Cassandre et Becky sont avec ta grand-mère et Erica. (Elle s’assoit au bord de mon lit.) Archie est avec Auden, Alaric et ton grand-père. Ils sont en train de questionner un jeune homme qui a été arrêté ce matin.
Arrêté ce matin ? Je regarde la petite horloge accrochée au mur. Trois heures. Ma mère appuie sur la sonnette près du lit. Elle m’embrasse sur le front et s’écarte, et laisse la place à l’infirmière qui vient d’entrer. Celle-ci prend mes constantes en me posant quelques questions basiques.
— Vous avez de la chance d’en avoir réchappé. Peu de personnes peuvent se vanter d’avoir survécu au Pog a Bhais, dit-elle d’une voix vive. (Je la fixe, intriguée.) Le b****r de la Mort, traduit-elle. Le poison le plus mortel qui soit.
Un frisson désagréable me parcourt le long de l’échine.
— Bien. Je vais chercher le médecin et de quoi manger pour vous deux.
Elle sort de la pièce. Ma mère reprend sa place à mes côtés.
— Il va y avoir du changement, m’informe-t-elle. Avec ce qui s’est passé, et en accord avec ses parents, Auden a décidé de t’attribuer deux gardes personnels pour aider Archie, le temps qu’il devienne officiellement Veilleur.
— Les autres Candidates risquent de trouver cela bizarre, je soupire.
— Tu ne logeras pas dans la même aile du palais qu’elles.
— Quoi ?
L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres face à ma réaction :
— Tu logeras dans l’aile Ouest réservée à la famille royale, à leurs proches et aux invités de marque.
— Avec Grâce, Kelly et toi ?
— Non. Nous habitons l’un des deux pavillons du palais, avec les familles de Cassandre et Becky qui, elles, logent dans l’aile Ouest du palais. L’autre pavillon est occupé par Archie, sa famille et celles de Max et Tobby.
— C’est réconfortant de voir à quel point vous êtes traités comme des inférieurs par rapport aux membres de la Cour, je marmonne.
— Crois-le ou non, ces pavillons nous ont été attribués à notre demande. Nous voulons que vous appreniez à voler de vos propres ailes. Et puis, nous ne sommes pas si loin, ajoute-t-elle.
— Pas faux.
— Il y a autre chose.
Je la questionne silencieusement du regard. Elle mordille sa lèvre inférieure, hésitante :
— Je ne sais pas si j’étais supposée attendre qu’Auden soit là…
Mon cœur s’emballe d’appréhension.
— Maman, dis-moi.
— D’accord… (Elle serre un peu plus fort ma main dans la sienne, son regard plongé dans le mien, et ajoute. :) Tu vas loger dans les appartements de la princesse. Pas ceux de la princesse Aimee, précise-t-elle rapidement en voyant mon air perdu, mais ceux de la future princesse.
Un drôle de frisson me parcourt l’échine à l’entente de ces mots. Les appartements de la future fiancée et épouse d’Auden. Mes futurs appartements.
**
La discussion avec ma mère finie et mon estomac rempli, mes servantes m’accompagnent jusqu’à la petite salle de bain où elles s’affairent à me rendre plus présentable. En moins d’une heure et demie, je suis lavée, vêtue, coiffée et maquillée. Si ce n’est les légers cernes encore visibles sous mes yeux, rien ne laisse deviner que j’ai frôlé la mort. Comme d’habitude, elles ont fait un travail remarquable.
Nous passons récupérer l’antipoison que je dois prendre pendant une dizaine de jours, puis quittons l’infirmerie. Mes deux nouveaux gardes personnels nous attendent à la sortie. À ma grande surprise, ils sont aussi aimables que professionnels. Contrairement à d’autres gardes, je trouve cela facile de discuter avec eux tout en incluant Corinne, Ayleen, Isla dans la conversation. Ce n’est qu’à notre entrée dans l’aile Ouest qu’ils retrouvent leur sérieux implacable.
Mes servantes et moi les suivons jusqu’à l’étage où se situent les appartements d’Auden, de sa sœur et les miens. Nous pénétrons dans ce qui semble être un salon privé. Je prends un moment pour explorer la pièce et me familiariser avec l’endroit.
Face à la porte, deux grandes fenêtres ornées de lourds rideaux encadrent un secrétaire, au-dessus duquel est accroché un tableau. À gauche, une vaste cheminée devant laquelle se trouvent un tapis, un canapé, deux fauteuils et une table basse. De part et d’autre, des étagères encastrées regorgent de bibelots et de presque tous les livres que j’avais au pensionnat. Un rire discret m’échappe lorsque mes yeux tombent sur une peluche familière : Monsieur Lapin.
— Mademoiselle Grâce a personnellement veillé à ce qu’il soit placé ici, m’informe Corinne.
Je souris :
— Cela ne m’étonne pas d’elle.
Je poursuis mon inspection, passant près d’une petite table de jeux et d’un piano, avant de franchir la porte menant à la chambre à coucher. Dès que j’entre, les mots me manquent. À ma gauche, des fenêtres semblables à celles du salon privé dominent une coiffeuse sur laquelle sont disposés de nombreux produits de beauté. Face à moi, au centre du mur, trône un grand lit à baldaquin paré de draps en soie et de coussins moelleux.
— La porte à gauche du lit donne accès à votre salle de bain, m’informe Corinne. Celle à droite mène à votre dressing personnel, qui comporte un passage secret pour vos Dames d’Atours afin qu’elles puissent rejoindre discrètement leur propre chambre.
Je hoche la tête, tandis que mon regard continue de scruter la pièce. C’est alors qu’un détail attire mon attention : l’ensemble de la pièce est décoré dans des tons neutres, sobres, à l’exception des rideaux, des draps et des coussins.
— Bleu aigue-marine, je murmure pour moi-même.
— Pardon ? demande Corinne en levant un sourcil, intriguée.
Je lui jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, un sourire à peine perceptible aux lèvres :
— Le tissu des rideaux, des coussins et des draps est d’un bleu aigue-marine, je dis, comme la pierre de naissance du prince.
— C’est…
— Exact.
Je sursaute. Auden entre dans la pièce, le sourire aux lèvres. Je m’approche de lui et me laisse aller entre ses bras. Un sentiment de soulagement m’envahit alors qu’il me serre contre lui. Le bruit de la porte me fait savoir que mes gardes et mes servantes se sont retirés pour nous laisser seuls. Il m’embrasse sur le front tout en resserrant son étreinte.
Sa voix apaisante résonne à travers sa poitrine :
— Comment te sens-tu ?
— J’ai déjà connu mieux. (Je relève la tête.) Ma belle-mère m’a dit que vous aviez réussi à attraper le responsable. (Il acquiesce. Des images de ce parfait inconnu m’embrassant de force me reviennent en tête. Je frisonne.) A-t-il dit pourquoi il a fait ça ?
— Des histoires de famille.
— Des histoires de famille ? je répète en fronçant les sourcils.
— Ce jeune homme n’est pas n’importe qui. Il fait partie de la famille Woods. (Son regard grave plonge dans le mien :) De ta famille. (Il marque une pause, prend une longue inspiration et poursuit :) En te donnant le b****r de la Mort, il espérait « sauver l’honneur de la famille » en évitant que l’une des descendantes de feu Sebastian, qui s’est battu pour que les siens ne soient plus jamais associés aux Tremblay, « ne devienne pas la future c***n du prince héritier ».
— Les histoires de famille, je ris une pointe d’amertume dans la voix.
Le bruit des trompettes retentit. Auden et moi tournons la tête. Je me détache de lui, bien que je n’aurais pas été contre la possibilité de passer encore un peu de temps dans ses bras.
— Ça va être l’heure, annonce-t-il calmement.
— L’heure de… ?
Une lueur mêlant colère et détermination parcourt son regard tandis qu’il baisse son visage vers moi. J’attrape le bras qu’il me tend et m’y cramponne.
— Ce rebelle ne verra pas un nouveau jour se lever.
L’un contre l’autre, nous sortons dans le couloir, entourés par nos gardes qui nous escortent jusqu’à la salle du trône, où se tient mon assaillant, flanqué de deux autres gardes. Mon cœur tambourine et mon estomac se tord dans tous les sens. Auden fait signe à ceux qui nous accompagnent de rester près des portes et me conduit discrètement vers Cassandre et Becky, dans un coin de la pièce, d’où nous pourrons voir la scène sans être dérangées. Nous échangeons une étreinte, soulagées d’être réunies toutes les trois.
— Je reviens, souffle Auden.
J’acquiesce. Il rejoint l’estrade où l’attendent son père, sa mère et sa sœur. Un silence de plomb s’empare de la grande pièce. Je la parcours du regard dans l’espoir de voir des visages familiers. Archie se tient dans un coin à l’opposé de nous. Auden lui fait signe d’approcher. Le futur condamné émet un rire moqueur en le voyant. L’un des gardes lui assène un coup derrière la tête.
Auden prend la parole :
— Iwan Woods, pour tentative d’assassinat en vers Mademoiselle Charlotte Woods et complot contre la famille royale d’Andarane, je vous condamne à recevoir le b****r de la Mort. (Les murmures parcourent l’assemblée.) Avez-vous un dernier mot ?
— À vrai dire, oui. (Il se relève. Son regard passe d’un visage à l’autre, jusqu’à se poser sur moi. Les lèvres étirées en un sourire provocateur qui me fait froid dans le dos, il ajoute :) Je regrette de ne pas t’avoir baisée…Princesse.
La consternation s’empare de la salle. Les deux gardes chargés de le surveiller lui assènent des coups dans les jambes, le forçant à s’agenouiller. Il grogne. D’un mouvement de tête, Auden fait signe à Archie d’avancer. Ce dernier s’exécute calmement, malgré la lueur de colère qui brille dans son regard. Iwan tente de se débattre. L’un des gardes lui tient fermement les bras tandis que l’autre lui pince le nez et lui ouvre la bouche de force.
Archie débouchonne une fiole :
— Gum faigh Spioradan Nature trocair ort, crache-t-il .
Que les Esprits de la Nature puissent avoir pitié de toi. Il lui déverse le contenu de la fiole dans la gorge. D’un mouvement sec, Iwan se libère de l’emprise des gardes et se relève en riant narquoisement.
— Êtes-vous sûr que c’était le b****r de la…
Il s’interrompt, les yeux exorbités. Le souffle erratique, il porte la main à sa gorge. Ses jambes cèdent. Le corps parcouru de spasmes, il vomit. Du sang s’échappe de son nez et de sa bouche. Son corps tremble violemment. Des cris d’agonie s’échappent des tréfonds de sa gorge. Mes tympans me vrillent. Le décor se floute autour de moi tandis qu’il continue de vomir des geysers rouges. La nausée me gagne. Je m’empresse de quitter la salle et de regagner les jardins. Les voix de mes gardes résonnent derrière moi de manière indistincte.
La tête me tourne, je vacille. L’un d’eux crie que je vais m’évanouir. C’est ce que je pense aussi, au lieu de quoi, je rends le contenu de mon estomac.
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