18

2972 Mots
Nous traversons plusieurs couloirs jusqu’à l’aile opposée, celle réservée à la partie privée du palais. Certains courtisans que nous croisons, et que je n’ai pas encore rencontrés officiellement, me dévisagent avec curiosité. Le murmure de leurs commentaires nous accompagne tout au long de notre progression : « C’est elle ? », « Elle est bien plus belle et gracieuse que ce que les rumeurs disaient », « Plus robuste aussi. Espérons qu’elle donnera rapidement un héritier à la couronne », « Encore faudrait-il que le mariage ait eu lieu d’abord », « Vous n’avez pas entendu ? Il paraît que le Prince n’a pas attendu pour s’atteler à la tâche ». Je grimace intérieurement et me force à garder la tête haute, retenant mes répliques acerbes malgré leurs remarques désobligeantes. Après une dernière bifurcation, nous arrivons devant les portes d’un petit salon somptueux. Corinne entre la première. Elle avance de quelques pas, s’incline brièvement et se redresse. — Lady Charlotte, Votre Majesté. J’entre à mon tour et prends la place de ma servante, qui se retire discrètement dans un coin de la pièce. Je me tourne vers ma future belle-mère, à qui j’adresse une révérence respectueuse. — Majesté. — Lady Charlotte. Elle m’accueille avec un sourire chaleureux. À ses côtés se tiennent deux femmes : l’une, d’une quarantaine d’années, l’autre probablement à peine plus âgée que moi. À en juger par leurs tenues, il est aisé de deviner qu’il s’agit de personnes de haut rang. — Voici les Comtesses Roseval et Dynevor. Toutes deux se lèvent tour à tour pour m’offrir un baisemain auquel je réponds par un signe de tête respectueux. Les portes du salon s’ouvrent à nouveau, laissant entrer Aimee, suivie d’Erica, de Cassandre, de Becky, de ma mère adoptive et de mes petites sœurs. — Pardonnez notre retard, Mère. Cette étourdie de Rosemarie s’est encore trompée de direction, soupire Aimee. Sa mère lui répond d’un vague sourire. — Ce n’est rien. (Son regard se porte sur Erica, ma mère adoptive, mes amies et mes petites sœurs, toutes agenouillées en une révérence :) Mesdames, Mesdemoiselles. Relevez-vous, je vous en prie. Elles s’exécutent. La Reine fait signe aux domestiques présents d’amener deux chaises supplémentaires. En un instant, nous nous retrouvons assises en un petit cercle bien agréable. Aimee prend place dans le fauteuil à gauche du canapé, où sa mère et ses Dames sont déjà installées. Erica, ma mère adoptive et moi nous asseyons en face. Cassandre et Becky s’installent chacune sur une chaise, tenant l’une de mes petites sœurs sur leurs genoux. — J’espère que vous n’êtes pas fatiguées de votre long voyage depuis la Terre, reprend la Reine. Nous avons une longue après-midi et une soirée chargée qui nous attendent. Mais avant cela… Elle frappe dans ses mains. Une horde de domestiques surgit par une porte dissimulée derrière un tableau, les bras chargés de plateaux qu’ils déposent devant nous : salades composées, assiette de fromages et charcuteries, corbeilles de fruits, coupelles de mousse au chocolat, flûtes de Champagne et tasses de thé. — Merci, vous pouvez disposer, dit-elle. (Ils s’inclinent et quittent la pièce par la même entrée secrète.) Ce passage permet un accès direct aux cuisines, précise-t-elle. Tous les regards lâchent le tableau pour se poser sur elle. — Vous recevez souvent ici pour le déjeuner, Majesté ? l’interroge Grâce. — Officiellement, oui. (Elle nous fait signe de nous rapprocher, comme pour nous confier un secret.) En réalité, ce passage est surtout là pour me faire parvenir des petites collations quand j’en ai envie. On ne sait jamais quand une petite faim peut se manifester. (Elle nous offre un sourire complice avant de se redresser.) Bien ! Qui a faim ? ** ** À la fin du repas, nous suivons notre hôte et ses Dames dans le dédale du palais. Je laisse mon regard vagabonder autour de moi, essayant de graver un plan aussi précis que possible dans mon esprit : salle de bal à gauche, salle de réception à droite. Les portes du hall pour accéder aux jardins entre les deux. Nous faisons un tour du côté de la salle à manger, puis descendons aux sous-sols pour voir les studios d’enregistrement, avant de remonter au rez-de-chaussée, où nous empruntons de nouveau le couloir qui mène au salon, là où nous avons déjeuné, ainsi qu’un bureau privé principalement utilisé par le Roi et Auden. Finalement, nous arrivons dans un autre grand hall. — Et tout cela n’est que la partie privée ? demande Becky tandis que nous montons au premier étage. — Oui, répond la Reine. Le reste du palais est réservé aux membres de la Cour et à leurs familles, sauf les membres de la famille proche de notre maison, qui ont leurs appartements à cet étage. (Elle jette un regard à mes amies par-dessus son épaule :) Cela inclut bien sûr les vôtres. Nous ralentissons pour explorer les différents appartements. Des domestiques, occupés à défaire nos malles et à ranger nos affaires, exécutent une révérence sur notre passage. Kelly se serre contre moi. — Où allez-vous loger Cassandre, Becky et toi ? souffle-t-elle à voix basse. — Eh bien… La Comtesse Dynevor, qui semble avoir prêté une oreille attentive à la question, se penche vers elle et lui répond doucement : — Votre sœur sera logée à l’étage supérieur, réservé aux appartements princiers. Quant à ses Protectrices et Dames d’Atours, elles résideront à cet étage-ci, avec des passages permettant de relier tous les appartements entre eux. — Que veulent dire « Protectrices » et « Dames d’Atours » ? Je m’apprête à lui répondre, mais la voix de la Reine retentit : — Par ici, s’il vous plaît ! — Je t’expliquerai plus tard, je lui promets. Elle hoche la tête. Nous faisons demi-tour pour monter au second étage, où se trouvent les appartements princiers, tandis que le troisième étage abrite les appartements royaux. Je peux sentir mon cœur battre plus fort alors que nous approchons de la porte au fond du couloir, qui mène à l’antichambre de mes appartements, ceux de la future princesse. À peine entrées, Grâce et Kelly se précipitent dans les appartements. Mes amies et moi échangeons un regard complice avant de les suivre, nos rires se mêlant aux leurs. — Doucement les filles, nous réprimande ma mère adoptive derrière nous. Nous traversons l’antichambre et arrivons dans mon salon privé, puis dans ma chambre immense qui, à mon grand soulagement, ressemble à celle que j’ai occupée lors de notre bref séjour à Andarane. — Il y a une porte de chaque côté du lit, remarque Grâce d’une voix intriguée. Mes lèvres s’étirent en un sourire. — Celle de gauche mène à ma salle de bain, je lui explique, et celle de droite à mon dressing personnel, ainsi que l’escalier qui conduit à la chambre que Cassandre et Becky partageront. Elle se tourne vers moi, les sourcils haussés. — Comment le sais-tu ? — Parce que cette chambre a été conçue exactement comme celle que j’occupais à Andarane. — À l’exception qu’il y a une pièce supplémentaire, ajoute la Reine en nous rejoignant, suivie de ses Dames, Erica, ma mère adoptive et Aimee. (Elle tend une main à chacune de mes sœurs.) Allons voir ça de plus près. Grâce et Kelly acquiescent. Cassandre et Becky à mes côtés, je les suis, tandis que le reste de notre petit groupe nous emboîte le pas. Nous passons par le dressing, où les malles n’ont pas encore été déballées, et pénétrons dans une pièce, plus petite et plus lumineuse que les autres, qui s’avère être un cabinet privé. — C’est ici que votre sœur aînée, ainsi que Lady Cassandre et Lady Rebecca passeront sans doute la majeure partie de leur temps dans les jours à venir, explique la Reine. — On n’est pas dans la panade, chuchote Becky en se penchant vers moi. — Dans l’embarras, corrige froidement la Comtesse Roseval, nous ne sommes pas dans l’embarras. Cassandre laisse échapper un rire qu’elle tente de contenir, tandis que Becky se raidit, les joues en feu. — Qu’allons-nous faire de toutes ces heures-ci ? je demande. La Reine se tourne vers moi, un sourire bienveillant au coin des lèvres. — Rien de plus que ce que vous avez fait depuis votre intégration au Centre, jusqu’à votre arrivée ici. La Comtesse Dynevor ainsi que votre ancienne directrice, Mrs. Wannamaker, veilleront à ce que vous maîtrisiez parfaitement ce que vous avez appris en matière de danse, chant, musique, couture et broderie. (J’acquiesce.) Quant à la Comtesse Roseval, elle s’assurera de vos connaissances en Protocole, Histoire des Continents, Relations Internationales, Sciences et Langues étrangères. L’intéressée relève le menton, son regard sévère rivé sur mes amies et moi. — Et d’après ce que j’ai pu voir la tâche risque d’être très dure. — Pas autant que de devoir passer tout ce temps-là avec vous, rétorque Becky soutenant son regard sans ciller. Cette fois, Cassandre explose de rire. Je mords ma lèvre inférieure de toutes mes forces pour ne pas la suivre. Du coin de l’œil, je vois Aimee, les lèvres frémissantes, tenter de faire de même. La Comtesse Roseval émet un bruit offusqué. — Sont-ce vraiment là les Protectrices et futures Dames d’Atours de notre Reine en devenir ? Quel toupet ! Elle pivote sur elle-même et quitte la pièce, furieuse, rapidement suivie par la Comtesse Dynevor, qui s’incline légèrement devant nous avant de prendre congé. — Quel toupet, répète Becky, parodiant la Comtesse Roseval. Aimee et moi nous esclaffons. Nos rires résonnent dans la pièce, se mêlant à celui de Cassandre qui se plie en deux, hilare. Je tente de me calmer, mais un simple échange de regards avec mes amies me fait repartir de plus belle. — Mesdemoiselles…, tente de nous interrompre Erica. Sa voix se noie sous nos rires enfantins, qui continuent de fuser jusqu’à ce qu’une autre voix plus autoritaire nous rappelle à l’ordre : — Princesse Aimee, Lady Charlotte, Lady Cassandre et Lady Rebecca! Nous nous taisons instantanément. La Reine se place face à nous quatre, calme, mais sérieuse. — Aimee. (D’un mouvement de tête, elle ordonne à sa fille de rejoindre le reste du groupe. Puis, se tournant vers mes amies et moi. :) Je vous l’accorde, la Comtesse Roseval n’est pas des plus faciles à vivre, croyez-moi je suis bien placée pour le savoir. Cependant, en tant que Demoiselles et futures Dames de la Cour, il est de votre devoir de prendre sur vous et de lui témoigner le respect qui lui est dû. — Je suis tout à fait d’accord avec vous, Majesté. Je tressaute. Mrs. Wannamaker entre dans la pièce et se place aux côtés de la Reine, son regard sévère braqué sur nous. — Je viens tout juste d’avoir vent des attitudes de Lady Cassandre et Lady Rebecca, et laissez-moi vous dire que vous devriez avoir honte de votre comportement ! Je m’apprête à interférer, mais un simple coup d’œil de sa part suffit à m’en dissuader. Elle poursuit : — Si vous êtes ici, c’est non seulement sur invitation de la famille royale, mais aussi sur injonction du prince pour que Lady Charlotte, notre future Reine comme vous le savez, puisse être entourée le plus possible de personnes de confiance. En tant que Protectrices et futures Dames d’Atours, vous devrez la conseiller, la préparer, être responsables d’elle, et ce, aussi bien dans la vie de tous les jours que pour les événements officiels. Vous ne pourrez pas vous permettre un tel comportement face aux invités royaux et aux dignitaires. (Son regard passe de l’une à l’autre de mes amies.) Ai-je été claire ? — Oui Madame. — Bien. Mesdemoiselles. (Ses yeux se posent sur Erica et ma mère adoptive.) Mesdames. (Enfin, sur la Reine :) Majesté. Elle incline la tête et recule jusqu’à la porte par laquelle elle disparaît aussi vite que ce qu’elle est entrée. — Il y a un petit détail qu’elle a oublié de mentionner, remarque Aimee une pointe d’amusement dans la voix.(Cassandre, Becky et moi tournons la tête vers elle. Un grand sourire taquin se dessine sur ses lèvres.) Elle n’a pas parlé des soupirants de… — Aimee, l’interrompt la Reine, les yeux écarquillés, tu as promis à ton frère de rester discrète. — J’ai promis de ne pas révéler de qui il s’agissait mère. Cependant, je n’ai jamais promis de me taire quant au fait que Lady Cassandre et Lady Rebecca ont toutes deux un soupirant prêt à demander leur main. — Pardon ? Mes deux amies font un pas en avant. Aimee leur lance un regard malicieux avant de s’enfuir, riant à gorge déployée. Cassandre et Becky se lancent à ses trousses, suivies par mes petites sœurs ainsi qu’Erica et ma mère qui leur demandent en vain de revenir. — Je vois que les réprimandes de Mrs. Wannamaker ont été d’une grande utilité, soupire la Reine. Enfin, je suppose que nous pouvons les laisser s’amuser encore un peu, à condition qu’elles fassent attention à ne pas faire enrager la Comtesse Roseval. Elle ponctue sa remarque d’une grimace qui m’arrache un petit rire et m’invite à la suivre. Nous sortons de mes appartements et regagnons le grand couloir désert. Je m’apprête à emprunter le chemin que nous avons pris en montant, mais elle m’interrompt : — Il y a encore une chose que j’aimerais vous montrer avant que nous ne redescendions. Elle me fait signe de la suivre jusqu’à l’étage supérieur, où se trouvent les appartements du couple royal. Un frisson me parcourt tandis que nous franchissons les portes. Mon regard se perd furtivement autour de moi. Après l’antichambre, nous entrons dans un grand salon privé aménagé pour que le couple puisse se retrouver en toute intimité, loin des regards. — Par ici. Elle ouvre une porte sur la gauche et nous nous engageons dans un escalier en colimaçon, sous lequel se trouve encore une porte. — Le cabinet privé, m’explique-t-elle tout en poussant celle devant nous. Elle s’écarte un peu afin de me laisser passer. A peine ai-je franchi le pas que mon regard émerveillé balaie la pièce. La chambre de la Reine, véritable sanctuaire de luxe et de sérénité. Un lit à baldaquin, drapé de soies délicates aux teintes riches, trône majestueusement contre le mur du fond. De chaque côté, des tables de nuit accueillent des lampes tactiles et des bouquets d’iris violettes dans des vases en cristal. Face au lit, une grande cheminée en marbre blanc dont l’âtre est éteint à ce moment de la journée. À gauche, une immense fenêtre surplombe les jardins, offrant une vue dégagée jusqu’à un fleuve scintillant à l’extérieur de l’enceinte du palais, et sur lequel les rayons du soleil se reflètent. Près de cette fenêtre, une porte mène à une antichambre plus petite, qui sert de garde-robe, tandis qu’à droite, une coiffeuse délicatement sculptée complète l’ensemble. L’ensemble respire une ambiance à la fois raffinée et accueillante, mêlant élégance et confort, comme un cocon où il est possible de se retirer loin des regards du monde extérieur. — Cette porte mène à la chambre des Dames d’Atours ainsi qu’à une nurserie, m’indique la Reine en pointant une autre porte contre le mur de droite. Et celle à gauche du lit mène à la salle de bain. C’est alors que j’en remarque encore une autre à droite contre le même mur. — Et celle-là ? Elle esquisse un sourire. — Vous allez voir. M’attrapant par la main, elle m’entraîne avec elle jusqu’à la fameuse porte. Cette dernière donne sur un second escalier en colimaçon, qui mène à une mansarde. Ou plutôt, devrais-je dire, une mansarde luxueuse. De forme ovale, meublée d’un lit à baldaquin, d’une coiffeuse ornée d’un grand miroir, d’une armoire sculptée, d’un piano simple, d’un échiquier élégant, ainsi que d’étagères accueillant quelques livres soigneusement disposés et d’une petite cheminée éteinte. La pièce est à la fois simple et chaleureuse, avec des murs ornés de délicates tapisseries qui racontent des histoires anciennes et folkloriques. Je fais quelques pas à l’intérieur, intriguée. — Qui loge ici ? — Vous. Dès que vous serez enceinte. Mon cœur fait un bon dans ma poitrine. Je me tourne vers elle, confuse : — Pourquoi ? (Une lueur incertaine parcourt son regard.) Pourquoi devrai-je loger ici ? — Êtes-vous certaine de vouloir connaître la réponse ? Le suis-je ? Pas forcément. — Oui. Elle s’approche de moi et prend mes mains dans les siennes. — Une fois que vous attendrez votre enfant, ce sera à moi, en tant que votre prédécesseuse et femme expérimentée, de prendre soin de vous pendant qu’Auden continuera de s’occuper des affaires du Royaume. — Et où logera-t-il ? — Dans ses appartements jusqu’à ce que vous puissiez être de nouveau ensemble. — Pourquoi devrons-nous être séparés ? je demande me forçant à garder mon calme. — Une vieille tradition qui, selon les dires, augmente les chances de donner naissance à un enfant en bonne santé. Je ris, amère. Chez moi, dans mon ancien village, une femme enceinte n’était pas obligée de dormir séparée de son époux. Ils pouvaient continuer à s’aimer sans que cela impacte la santé de leur futur enfant. Encore l’une de ces traditions absurdes de la Cour. Un simple moyen supplémentaire de montrer la domination de l’époux sur son épouse. Mon cœur se serre malgré moi à l’idée que cela implique. — Il prendra maîtresse, n’est-ce pas ? — Je ne sais pas. La décision lui revient. (Elle m’adresse un sourire et m’embrasse le front.) Bien. Retournons auprès des autres. Je hoche la tête. Elle sort de la pièce. Jetant un dernier coup d’œil autour de moi, je lui emboîte le pas. Le bruit sinistre de la porte de ma future prison ne cesse de me marteler le crâne tandis que je m’en éloigne le plus rapidement possible. ** ** ** ** **
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER