de Louise Abbéma à Jean Mounet-Sully

814 Mots
de Louise Abbéma à Jean Mounet-SullyParis, mercredi 14 avril 1897 Vous attendez ? Vous attendez quoi ? Des excuses ? Des excuses parce que j’ose vous proposer une autre lecture de votre ressenti ? Votre colère tendrait à prouver que j’ai raison. Des excuses pour vous avoir traité en homme intelligent ? Pour avoir cru l’espace d’un instant que l’art vous avait ouvert le cœur et les yeux ? Nous sommes peut-être des inverties, des tribades, des pédérastes et dernièrement des « homosexuelles », mais nous sommes avant tout des êtres humains capables d’aimer, de chérir, de souffrir, de respecter, et ce, sans doute mieux que dans l’amour dit normal. Vous vous dites écœuré. Parce qu’un échange amoureux entre deux personnes de même s**e est bien plus dégoûtant que le viol d’une enfant ? Bien plus révoltant que laisser sa semence dans le ventre d’une femme sans se soucier qu’elle ait à subir une injection d’acide ou pis, le passage obligé par les terribles aiguilles ? Bien plus obscène que le spectacle des tueries de nos chers soldats ? Que savez-vous des souffrances qu’il faut endurer pour s’accepter telles que nous sommes, des moqueries et des basses humiliations ? Des frustrations et de la solitude ? Oui, c’est vrai que nous épargnons au monde « correct » la mise bas d’enfants que nous ne parvenons pas à faire entre nous. Et alors, monsieur Mounet ? À la différence du vôtre, notre ventre pourrait accueillir ce petit que nous rêvons peut-être aussi d’avoir à aimer. Chaque menstrue nous rappelle notre renoncement à cet espoir. Avez-vous, ne serait-ce qu’une petite idée de ce que représente ce manque pour nous ? Que savez-vous de ce qui se passe dans la tête des femmes sinon ce que vous y reportez de vos propres sentiments dans ce que vous croyez être une traduction et qui n’est qu’un misérable produit de substitution. Vous êtes heurté par l’idée qu’une femme puisse connaître des désirs multiples. Vous n’arrivez pas à concevoir que l’envie de l’homme puisse ne pas exclure l’envie d’une femme. Savez-vous seulement ce qu’est le désir au féminin ? Vous vous contentez tellement souvent, vous, les hommes, de quelques râles et de quelques soubresauts pour vous enorgueillir d’une virilité qui n’a pour but que votre propre extase. Et que dire des fleurs de macadam à qui il vous semble tout à fait normal de tout demander, à commencer par avaler la fumée5, puisque en échange d’une petite pièce elles peuvent vous faire des choses qu’on ne demande pas à la maison… Vous ne dégustez les formes féminines que pour la satisfaction de vous offrir de la chair fraîche et vous êtes capables de vous conduire comme des goujats dès lors que la nature imprime à nos courbes ses propres lois de la pesanteur. Vous pétrissez plus que vous ne caressez, car vous n’imaginez même pas, le plus souvent, qu’une femme ait beaucoup plus de potentiel de jouissance que la visite impériale d’un phallus exigeant. Et vous vous étouffez à l’idée que des femmes puissent rechercher du plaisir autrement que dans vos bras ! On ne devient pas invertie, c’est vrai. Bien souvent, on naît comme cela et on finit par l’apprendre à ses dépens. Mais l’amour que l’on donne et l’amour que l’on reçoit n’ont rien à envier à celui qu’on partage entre personnes de s**e opposé. La conquête de l’autre repose sur le même désir. Seule l’envie de donner du plaisir est plus forte dans notre cas, je crois. Nous ne sommes pas des guerrières, même si, comme vous le rappelez si délicatement, on m’a affublée du grade d’Amiral ou de celui de Général. La seule victoire que nous recherchons est celle d’un moment partagé d’échanges de murmures à l’oreille, d’une humble recherche des désirs de l’autre, capable de vaincre ses défenses pour arriver à la faire parvenir à l’extase. Histoire d’entrevoir l’espace d’un instant le paradis qui, paraît-il, nous sera refusé. En quoi cela diffère-t-il de ce que devrait être l’amour entre un homme et une femme. Hormis le fait que les conséquences ne brailleront pas neuf mois plus tard ? Et allez-vous me faire croire, Monsieur Mounet, que chaque plongeon de votre attribut n’a eu d’autre but que de repeupler la Terre ? Vous nous rêvez en dépravé(e)s ou en malades mentales. Cela est plus commode que d’accepter que l’Amour puisse être multiforme. Et ne vous en déplaise, on peut avoir du goût pour les deux sexes sans pour autant être dégénéré(e)s ou décadent(e)s. Avez-vous remarqué que le mot convention se termine comme le mot prison ? Celles qui refusent de se laisser enfermer dans un modèle réducteur peuvent en effet s’affranchir des principes d’une société qui entend bien légiférer jusque dans le lit des citoyens. Il faut cependant, pour le faire, avoir dépassé la sclérosante morale érigée par qui déjà ? Ah oui ! par les hommes ! Donc je ne vous présenterai pas davantage d’excuses que je ne vous en demanderai de m’avoir traitée de folle. Accepter notre orientation sexuelle ne se traduit pas par une haine de l’homme à la différence de ce que vous éprouvez pour nous. Moi, je ne vous méprise pas, Mounet-Sully. J’ai répondu à vos lettres et à vos craintes avec toute l’honnêteté dont je suis capable. Si cela vous déplaît, tant pis ! Et n’allez pas non plus vous mettre dans le crâne que je joue les « chiennes de garde » auprès de Sarah ! Et je suis fière de signer, L’Amiral-Général Abbéma 5. Avaler la fumée : argot du xixe siècle pratiquer une f*******n.
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