de Jean Mounet-Sully à Louise Abbéma

781 Mots
de Jean Mounet-Sully à Louise AbbémaParis, vendredi 23 avril 1897 Oh Louise, votre lettre a provoqué chez moi les différentes étapes d’une colère douloureuse. Il est impossible à un homme comme moi de supporter ce que vous lui mettez sous le nez. J’ai déjà du mal à admettre les pratiques de votre genre, alors imaginer que puisse être un choix ce qui pour moi est une névrose m’est proprement intolérable. Ma vie basculerait trop si j’entrevoyais cette forme de possible attrait entre les êtres autrement que par la maladie du cerveau. Je me refuse à admettre qu’il soit permis à des femmes normales de frayer avec des femmes comme vous. Vous représentez une espèce à part, pour moi. Je ne vous méprise pas, je ne vous fais pas de procès, mais je vous redoute comme l’on redoute le vertige au bord du gouffre. Par votre mode de vie, vous sapez les fondements sur lesquels reposent les rapports entre les humains. L’attraction entre un homme et une femme préside au devenir de l’espèce, vous ne pouvez pas le nier. Vous devez vous-même l’ineffable chance d’être en vie à cette semence téméraire que vous méprisez. Vous parlez du droit à la jouissance comme un boulimique parle de la nourriture. Vous décrivez l’homme comme un jouisseur égoïste, mais vous est-il venu à l’esprit que l’amour entre un homme et une femme puisse être aussi un réel échange ? De quel droit pouvez-vous prétendre offrir davantage alors que, finalement, vous offrez bien moins par impossibilité naturelle… Ou alors en usant d’artifice, ce qui me semble encore plus malsain que le reste ! Les hommes ne sont pas tous les êtres frustes que vous décrivez. L’amour pour nous ne passe pas que par l’entrejambe et la façon dont vous parlez de nous en dit assez sur la méconnaissance que vous avez du s**e opposé. Il est possible en effet que pour bon nombre d’entre les hommes, le plaisir féminin soit très mystérieux. Il est vrai aussi que notre ardeur nous empêche souvent de prendre le temps qu’il faut pour apprivoiser votre différence. Mais où prenez-vous cette certitude que nous n’avons que notre propre jouissance en tête ? Comment pouvez-vous affirmer notre indifférence au plaisir des femmes ? Pour ma part, j’ai toujours été inquiet de la frénésie de Sarah et en même temps de son absence d’abandon total. Un jour un de ses bons mots a couru dans Paris. Elle aurait dit : « l’amour, c’est un coup d’œil, un coup de rein, un coup d’éponge ». Je l’ai ruminée cette phrase croyez-moi ! Serait-il possible que cette femme qui ouvre ses draps de manière aussi généreuse ne connaisse finalement pas l’épanouissement ? Et la question lancinante qui me taraude : Que ressentait-elle avec moi ? Un jour, après des ébats que je suis certain qu’elle désirait aussi ardemment que moi, elle m’a dit « Mon corps si frêle trouve que l’accomplissement de l’amour donne la fatigue et jamais l’amour rêvé. » Comme un imbécile, j’ai pensé que sa fragilité, son extrême minceur l’empêchait en effet d’aborder les sommets qu’elle, Sarah, me permettait d’atteindre. Je me suis contenté d’essayer de ne pas peser sur son corps si menu et il m’est d’ailleurs arrivé de casser du mobilier en me risquant à des acrobaties que ma stature ne pouvait se permettre. Les fous rires de Sarah, dans ces cas-là, résonnent encore dans ma tête. J’ai désespérément aimé cette femme, vous le savez Louise. Aimé à un point qui m’a consumé et me consume encore. Il n’y a pas un seul jour où un éclat d’elle ne m’arrive dans la tête ou dans le cœur. Il faut dire qu’elle fait tant de tapage autour d’elle, que même si je voulais l’oublier, ce serait impossible. Vous me faites entrevoir une Sarah inconnue de moi et je ne veux pas que cette vision vienne altérer celle qui m’accompagne depuis qu’elle m’a quitté. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais je sais que ma vie repose sur des convictions solides. Je sais que mon équilibre mental ne supporterait pas que j’entrouvre les fenêtres sur la part de l’inconnu que l’on héberge en chacun de nous. Mais je suis un honnête homme et j’ai un trop grand respect de la vie pour ne pas admettre qu’elle peut parfois faire emprunter à des hommes ou à des femmes des chemins que nous ne comprenons pas et qui les mènent vers un bonheur que j’accepte s’il ne nuit à personne. Je vous remercie cependant de ne plus évoquer ce que je persiste à appeler des turpitudes. Cela étant, je vous ai blessée et vous en demande pardon. Je vous sais moquée et dans l’entourage même de Sarah, on raconte que peu vous épargnent quolibets et jeu de mots. Je suis choqué qu’un auteur comme Feydau ait pu, à ce qu’il paraît, vous ridiculiser dans Le Ruban. Je n’ai pas vu la pièce, mais faire rire tout Paris aux dépens d’une femme qui fait, de plus, partie de ses relations, me semble un procédé douteux qui plaide davantage en faveur de la médiocrité que du talent. Oublions, voulez-vous, de votre côté les insinuations perfides et du mien les emportements hostiles. Jean Mounet-Sully
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