- Oui bien sûr, ça ne me dérange pas, en plus, les petites elles seraient contentes d’avoir un petit frère
- Je vais en parler avec lui alors t’en fais pas
Je vis les yeux de ma frangine briller, cette fille c’était un ange. Je ne savais pas si Abeng ferait de même pour moi, mais en même temps, je n’avais aucune envie de lui faire un enfant dans le dos, pas avec ce qu’on avait vécu. J’étais déjà chanceux de ne pas avoir eu d’enfant avec Nsili et je n’avais aucune ambition d’avoir encore une relation extra conjugale. Abeng souriait en nous observant, et de temps à autre elle secouait la tête. Son père quant à lui s’était assis près de la fenêtre et semblait réfléchir le regard perdu dans les nuages. Depuis son divorce, il n’avait plus personne dans sa vie, Akeng refusait de revenir à la maison pour être avec lui et au final on s’était fait une raison Abeng et moi. Surtout moi. Je voyais cette distance comme une punition que m’infligeait la vie.
Ce soir-là, j’eu encore une sacré surprise, mon ancien patron. Il avait appris que j’avais été hospitalisé et il avait décidé de venir me voir. En entrant il nous surprit en train de rire tous :
- Hé bien je suis heureux de voir que le malade rit aux éclats à l’hôpital, c’est rassurant, dit-il en rentrant
- Oh patron ! Quelle bonne surprise !
- Ah mon grand je ne suis plus ton patron, c’est ta femme qui a encore le droit de m’appeler patron
- Oui je sais, mais elle m’a dit que vous étiez en déplacement
- Oui je rentre à peine c’est ton frère Nto’o que j’ai croisé à l’aéroport qui m’a dit que tu étais un peu souffrant, il avait l’air en colère en me disant ça
- Comment ça ?
- Il m’a dit qu’il s’en voulait de t’avoir présenté à son cousin, et qu’à cause de lui tu avais des problèmes, je n’ai pas très bien compris, il dit que tu es son meilleur ami, son frère depuis le lycée, mais qu’aujourd’hui ta femme le déteste, c’est quoi cette histoire entre ton frère et toi, dis-moi
- Il n’y a pas de problème entre Nto’o et moi, j’ai été agressé par des frères de la confrérie et Abeng l’a grondé parce qu’au départ elle ne voulait pas que j’en fasse partie, ce n’est pas contre lui, mais je vous en parlerais plus longuement une autre fois
- Non mon garçon, je fais partie des Kasiks de cette confrérie et si des gens se mettent à malmener les jeunes recrues je dois le savoir et en référer au tribunal de la confrérie ou au « bourreau » si le mal est passé dans les mœurs
Le père d’Abeng demanda aux filles de sortir mais le patron lui demanda de rester avec nous. Abeng et ma sœur nous laissèrent donc entre homme. Je racontais à mon ancien patron cette sombre histoire en étant aussi précis que possible, je donnais des noms, des lieux, parlais de la première agression et de la seconde tentative qui avait eu lieu plus tôt dans la soirée. De la visite ratée avec quelques anciens de la confrérie venu me voir pendant que j’étais inconscient et la visite de l’un des jeunes qui m’avaient maintenu au sol lors de la première agression. Je lui détaillais notre discussion et la proposition que je lui avais faite. Le patron m’écouta en silence, et une fois mon récit terminé, il sortit son téléphone et composa un numéro court :
- C’est Thiam Salem, il n’est plus temps de laver encore le linge sale, vu l’état du vêtement la meilleur solution c’est encore de le bruler, réveillez « le bourreau »
Pendant qu’il disait cela, je vis le visage de mon ancien patron se fermer comme jamais, il avait l’air plus qu’en colère :
- Je ne te savais pas attiré par ce genre d’assemblée, sinon je t’aurais introduit moi-même et tu n’aurais pas traversé tout ça, me dit-il
- En réalité patron, je ne l’étais pas avant de me retrouver sans emploi pendant plusieurs mois, je ne voulais pas que toutes nos charges repose sur ma femme alors, lorsque le cousin de Nto’o nous en a parlé à lui et moi on a signé sans savoir réellement dans quoi on s’embarquait tous les deux, et en réalité il ne me serait rien arrivé si j’étais resté sur mes gardes
- Certainement, mais en même temps dans la confrérie nous sommes supposé être une famille, qui se méfie de sa famille ? Ce n’est pas un comportement normal, on est supposé se sentir en sécurité lorsqu’on est en famille non ?
Je me dis en moi-même que le patron avait raison, et que s’en vouloir pour le mal que d’autres vous avaient fait n’était pas un comportement normal non plus. Le père d’Abeng était d’accord avec lui sur ce point précis. Pendant qu’on parlait encore le téléphone de mon patron sonna :
- Oui, c’est moi qui ai demandé qu’on te réveille
- L’étendue des dégâts
- Des têtes doivent tomber « bourreau » cette souillure ne peut être lavée que dans le sang
- Le niveau des contrevenants
- Anciens, jeunes recrues, et tu trouveras certainement de cette saleté sur les mains de certains Kasiks
- Le traitement
- Une purge de niveau 1
- C’est radical
- Je sais, mais il faut restaurer la confiance des victimes, certains ont perdues des membres de leur famille, d’autre ont été brutalisé ou ont été obligé de laissé des proches se faire brutalisé, le tribunal et le conseil de discipline risquerait de faire s’instaurer un sentiment d’impunité au sein des contrevenants, il nous faut penser aux victimes
- Je comprends, vos directives sont des ordres, une purge de niveau 1 requise par le Kasik « T » pour la branche du Gabon, vous saurez ce qui se passe et me direz quand m’arrêter
Le patron me regarda, et sourit :
- D’ici quelques semaines tes frères et toi pourrez enfin recommencer à vivre sans craindre quoique ce soit de la confrérie à laquelle vous appartenez, écoute je vais te laisser, le docteur m’a informé que tu sortais demain alors je passerais te rendre visite à la maison
- Bien patron
- Ah non, maintenant tu m’appelles Kasik, il semble que nous fassions partie de la même famille, aller fils prends soin de toi
- Merci Kasik, du fond du cœur
Pendant plusieurs mois après ça, des informations bizarres nous parvinrent régulièrement, plusieurs hauts responsables de plusieurs entreprises de la place étaient morts dans des conditions plus que louches. Un homme influent de la ville était mort au volant de sa voiture alors qu’il rentrait chez lui à une heure indue, un autre s’était électrocuté en faisant des travaux chez lui, et la liste était longue. Quelques-unes des jeunes recrues qui m’avaient agressé s’étaient pendues en prison. Chaque semaine dans l’union il y avait des faire-part de décès en quantité non négligeable. Entre ceux qu’on retrouvait morts chez eux sans cause apparente et les autres qui tombaient malade et mourraient sans que les médecins aient pu établir un quelconque diagnostique c’était le chaos.
Au sein de la confrérie personne ne comprenait rien, un jour je reçu la visite de Nto’o, il était passé me voir pour prendre de mes nouvelles et il se réjouit qu’Abeng ne soit pas là. Et moi je n’avais pas le cœur de lui dire qu’elle était là, mais passait tout son temps dans son petit jardin derrière la maison, à s’occuper de ses fleurs :
- Salut frangin, fit-il en prenant place près de moi autour la table de jardin
- Salut frangin, comment tu vas ?
- Ecoute depuis que je sais que tu vas mieux, je vais un peu mieux, ces lâches ont préféré se suicider en prison plutôt que d’assumer leurs actes, ça me donne envie de vomir
- Hey tranquille, tout va bien, ils n’ont pas eu le temps de me toucher cette fois
- Je suis désolé, et encore plus parce que ta femme… je l’adore cette fille et qu’elle soit en colère contre moi… tu n’imagines pas ce que ça me fait, là où les autres copines des frangins sont égoïstes et chiante, ta femme elle nous a toujours acceptée, tu te rends compte que même si tu n’étais pas là, elle nous recevait comme de la famille sans faire de manière…
- T’en fais pas elle n’est plus en colère, coupais-je
- Tu en es sûr ?
- Oui, puisque je te le dis,
- Ça me rassure, écoute quand j’étais en galère c’est l’une des rares personnes sur lesquelles je pouvais compter, le nombre de fois qu’elle m’a dégottée des solutions qui m’ont sauvées la mise… le nombre de fois qu’elle m’a dépannée avec du fric ou un conseil…
- Je sais, et elle est désolée de s’en être prit à toi comme ça tu sais,
Nto’o se tut un instant :
- Tu as constaté ce qui se passe en ce moment ?
- Non de quoi tu parles ?
- De la confrérie frangin, les gars mœurs en masse, ça en devient effrayant, d’ici quelques temps nous ne serons plus qu’une poignée, le pire c’est que plusieurs anciens sont morts, et j’ai entendu dire que le premier ancien a été démit de ses fonctions et c’est un Kasik qui viens de l’étranger qui va assurer la transition en attendant de trouver quelqu’un localement pour le remplacer
- C’est plutôt une bonne nouvelle
- Oui, il a laissé la dérive se faire sans intervenir, et ce n’est pas un bon point pour lui, il y a des enquêtes de moralité sur les anciens, et sur les Kasiks, ainsi que certaines nouvelles recrues et je crois que toutes ces morts c’est le résultat de ces enquêtes
- Tu crois ?
- J’en suis sûr, même si c’est vrai que tuer les gens est un peu extrême moi je suis d’accord avec ce qui se passe. On n’aurait pas pût rester au sein de ce système avec des types auxquels on aurait juste infligé une petite tape sur les doigts, et puis cela servira de leçon au reste de la famille, ceux qui passeront à travers les mailles du filet, feront profile bas car au moins ils sauront désormais ce qu’ils risquent
J’observais mon ami pendant qu’il parlait et je culpabilisais, moi qui pensais être seul au monde j’avais une famille plus grande que ce que je pensais. Et chacun d’entre eux avait été choqué par ce que j’avais vécu. Malgré les épreuves, je pouvais dire que j’étais heureux. Ma femme avait laissé tous ces mauvais souvenirs de côté, elle m’avait pardonnée à moi aussi. Mes sœurs étaient désormais plus présentes dans nos vies, le père d’Abeng avait rencontré quelqu’un, le jeune médecin qui s’occupait de moi à l’hôpital, une jeune femme bien. Mon boulot me rendait heureux, et j’apprenais à connaitre mon nouveau frère Nguess, Abeng et sa femme étaient devenue très proches, une bonne chose.
Je gardais notre sombre passé commun sous silence parce que je ne suis pas sûr que ma femme lui aurait pardonné aussi facilement si elle avait sût. Je voulais croire que les choses pouvaient aller mieux et avec un peu de chance que le temps nous aiderait à oublier tout ça. Mais il fallait se rendre à l’évidence. Nous n’en avions pas encore fini avec notre « famille ». Au-delà de ce qui s’était passé après le réveil du « bourreau », il nous fallut affronter les Kasiks venus de l’étranger. Des interrogatoires avaient été prévus et commenceraient par les victimes.
Revenir sur ce que nous avions vécus, dans quelles conditions, dénoncer ceux qui nous avaient infligés ces maux, et expliquer les raisons pour lesquelles nous avions gardés le silence. Pour certains, au vu des « dommages » subit, le statu de membres allait être remis en question, non pas par la confrérie mais par la recrue. Si on ne se sentait pas le cœur à refaire confiance à la « famille » il nous était offert une opportunité de partir. Sans rien craindre, de personne. Le serment d’allégeance allait être modifié durant la grande assemblée. Les différents organes qui régissaient la confrérie allaient être présenté à tous, afin qu’en cas de problème les jeunes recrues ne se retrouvent plus à la merci de leurs référents ou d’un ancien, ou de qui que ce soit d’autre de la « famille ».
C’était une bonne chose. Du moins c’est ce que je pensais moi, les contrevenants devaient certainement se dire que c’était tout de même trop cher payé. Mais malheureusement personne ne leur demandait leur avis. Et on trouvait même qu’ils en avaient trop fait, trop dit etc… alors les Kasiks avaient décidés de les faire taire une bonne fois pour toute. Sur ce sujet je préférais garder le silence aussi avec Abeng. Cette histoire de rentrer dans une confrérie avait déjà été difficile à digérer, puis il y avait eu l’agression… lui parler encore de ce qui se passait en ce moment, ce serait un peu trop.
Je me réjouissais déjà de sa décision de ne pas me quitter, elle avait cependant insistée pour que je la laisse partir en voyage avec son amie et patronne. La cousine de Mori. C’était pour moi un moindre mal, surtout que cela n’avait jamais été source de conflit. Elle pouvait bien voyager, et voir du pays ce n’était pas une mauvaise chose. Et peut-être consentirait-elle à aller voir ma tante en Côte d’Ivoire un jour. Ce voyage, je l’appréhendais tout de même, non pas que je pensais qu’il puisse être à l’origine d’un nouveau drame, non. Simplement, ma femme elle avait toujours été à mes côtés, et cela depuis si longtemps que je ne me souvenais pas de la dernière fois que j’étais resté seul, pendant une période si courte soit elle, alors un mois entier.
J’entrevoyais de longues soirées seul devant la télé. Et même si j’étais tenté de chercher les moyens de les combler, je me disais qu’en dehors des soirées comme le vendredi et le samedi où j’avais déjà des programmes, je m’efforcerais de passer mes soirées chez moi. Ce serait une bonne chose. Peut-être que je comprendrais un peu mieux ce que vivait mon épouse qui ne sortait presque jamais de chez nous en dehors de son boulot. Après le départ de Nto’o, je restais encore dans le jardin. Ma femme avait créée un petit espace à elle derrière notre maison, elle y passait beaucoup de temps. Elle y avait planté des fleurs et quelques légumes bien choisis. Je savais qu’elle s’y trouvait, mais je n’avais pas le courage d’aller lui tenir compagnie.
Je me disais qu’elle avait le droit d’avoir son espace à elle. Un endroit sans moi. Un endroit où elle pouvait mettre de côté toutes ses mauvaises pensées, et se concentrer sur ce qui lui faisait du bien. Je restais là, les yeux fixés sur la route et les pensées à des lieux de là. Je me sentais seul. J’avais besoin de parler avec quelqu’un de tout ce qui m’arrivait, mais je savais que je ne pouvais pas en parler avec Abeng. C’était la première fois. Je pris mon téléphone et appelais ma jumelle :
_ Salut frangine !
_ Hoo mon frérot, comment tu vas ?
_ Mal… j’ai besoin de parler à quelqu’un mon cœur, je ne suis pas rassuré…
_ Tu sais que je suis là pour toi, dis-moi ce qui ne va pas,
_ Je ne sais pas comment te dire ça, je me sens mal, j’ai l’impression que ma femme ne m’aime plus je…
_ Tout doux frangin, tu sais ce qui parle là ??
_ Non, vas-y parle
_ C’est ta culpabilité, il faut que tu laisses toi aussi tout ça derrière toi, pardonnes-toi frangin, ta femme elle prend le temps de guérir mais ce n’est pas facile, et pourtant elle ne t’en veut pas, et elle n’a pas l’intention de te quitter
_ Tu crois… ??
_ Je ne crois pas j’en suis sûre, les choses ne vont pas encore bien mais c’est en bonne voie non ???
J’y repensais quelques minutes. Elle avait raison. Entre Abeng et moi, ce n’était pas encore comme avant, mais certaines choses allaient effectivement mieux. J’avais toujours été de nature impatient et encore plus avec ma femme et ce bien avant qu’elle ne le soit. Et là, il me fallait accepter qu’elle avait besoin de temps, et que cela ne dépendait même pas d’elle. Tout ceci l’avait affectée si profondément qu’il était illusoire de lui demander des réponses claires maintenant. Je devais m’y faire. Alors à défaut de parler à ma femme, je parlais à ma sœur. Je lui confiais mes craintes et doutes concernant la confrérie, ce que j’y avais subi. Ce sentiment d’insécurité qui minait mon quotidien depuis ma deuxième tentative d’agression. Mes fréquentes visites à l’hôpital, afin de savoir si j’allais bien, et si je n’avais pas attrapé une MST, ou autre chose du même genre.
J’avais la conscience chargé à cause de toutes ces épreuves que j’avais imposées d’une certaine façon à ma famille, et à cause de ma conduite envers ma femme. Pendant que je parlais, je laissais échapper quelques larmes. Je ne voyais aucun moyen de me faire pardonner, aucun moyen de guérir moi-même. Et le temps passait, je vivais en faisant semblant d’aller bien alors qu’en fait j’allais de plus en plus mal. Ma sœur m’écoutait en silence et de temps à autre elle me rassurait. Elle m’expliquait que c’était toujours plus dure de ce pardonner à soi-même, surtout lorsqu’on avait blessé des proches. Et puis elle m’affirma que le bonheur de ma famille dépendait de mon aptitude à tirer un trait sur tout ça. Il était impossible de demander pardon si on ne pouvait se pardonner à soi-même. Comment saurais-je qu’Abeng m’avais pardonné, si je ne m’étais pas déjà pardonné à moi-même.