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4251 Mots
Eden Gévaudan – Ancienne province française – XVIIIᵉ siècle La nuit froide hivernale tombe sur la province enveloppant les forêts d’un épais brouillard. Depuis l’ombre des arbres, Jean-Sébastien Vorlac observe Marie-Jeanne Valet, fasciné par la grâce naturelle de ses gestes tandis qu’elle enseigne aux jeunes gens du village comment manier les larmes argentées pour viser juste face à un loup. — Broutilles, murmure le jeune homme pour lui-même. Marie-Jeanne lève les yeux, comme si elle avait senti sa présence. Son regard curieux, rencontre celui admirateur et méfiant de Jean-Sébastien. Après une dernière démonstration, la jeune femme met fin à la session d’entraînement. Le terrain dégagé, Jean-Sébastien la rejoint, aussi impassible que possible. Son poing se resserre fermement sur le parchemin dans sa main. — Vous m’espionnez souvent ? demande calmement Marie-Jeanne. — Je viens réclamer ce qui est dû à ma famille, rétorque-t-il sur le même ton. La jeune femme plisse les yeux, suspicieuse : — Vous voulez dire l’alliance que vous avez obtenu sans rien faire ? le questionne-t-elle avec ironie. Le jeune homme se contente de lui tendre le parchemin en guise de réponse. Elle l’attrape, non sans lui jeter un dernier regard, et déplie le document afin d’en prendre connaissance. — Je ne comprends toujours pas en quoi cette mauvaise alliance peut être bénéfique à votre famille, soupire-t-elle. Elle replie le parchemin qu’elle lui rend pour ramasser ses affaires. — Croyez-moi, par les temps qui courent, avec les attaques de la Bête, qui décime nos villages, nos réserves et nos forces, une alliance entre nos familles représente notre meilleure chance de survie à l’heure actuelle. — La combination de vos talents de soldat et de mes talents de chasseuse, soupire Marie-Jeanne, les lèvres pincées. — Ça, et le fait que votre famille va emménager sur les terres de notre baronnerie, acquiesce Jean-Sébastien. Une lueur inquiète traverse le regard de la jeune femme à l’entente de ses mots. Elle serre les dents, prête à protester, mais son fiancé attrape doucement sa main, détournant son attention. De son autre main, il glisse un doigt sous menton, l’obligeant à croiser son regard. — Vous serez en sécurité, je vous le promets. Que s’est-il passé ensuite ? ** Liv et Louison m’aident à sortir de la baignoire tandis que Fiona et Isobel s’occupent de préparer le nécessaire pour ma coiffure, mon maquillage et ma tenue. — Que s’est-il passé ensuite ? je réitère à l’attention de ma tante, une pointe de curiosité dans la voix. — Le mariage de Marie-Jeanne et Jean-Sébastien fut un événement modeste, mais solennel, poursuit ma tante. Dans un domaine isolé entre les montagnes du Gévaudan. Toutefois, même si leur mariage était un accord de convenance, il portait aussi une sorte de promesse de soutien mutuel face à l’inconnu. Je hoche la tête, concentrée sur son récit. J’enfile un peignoir à la va vite et enroule mes cheveux dans une serviette avant de la laisser me guider dans ma chambre, où elle me fait asseoir devant ma coiffeuse. — Les premiers mois furent consacrés à une discipline rigoureuse. Militaire de formation, Jean-Sébastien s’est débrouillé pour organiser de nombreux entraînements conjoints. Lorsqu’ils n’étaient pas dans les jardins à s’entraîner, ils passaient leur temps dans les forêts obscures et brumeuses à tendre des pièges et à analyser les indices laissés par la Bête. Avec le temps, la complicité sur le terrain s’est transposée aux nuits, près du feu, dans leur grande chambre à coucher, et leur intimité s’est renforcée, jusqu’à ce qu’un jour Marie-Jeanne se rende compte qu’elle attendait un enfant. — Un enfant loup ? je l’interromps. — C’est plus compliqué que ça, grimace ma tante. D’un signe de main, elle invite Liv et Louison à nous rejoindre, tandis que Fanny et Isobel s’affairent autour de ma tenue, disposant chaque élément avec une précision méticuleuse. De mon côté, je ferme les yeux et me laisse aller aux petits soins des deux servantes, l’oreille tendue, prête à écouter la suite du récit. Comme toute bonne narratrice qui se respecte, ma tante reprend son histoire, la voix teintée d’un mélange de gravité et de fascination. La grossesse de Marie-Jeanne bouleversa la routine qu’ils avaient mise en place. D’un côté, elle, encore jeune et inquiète à l’idée de mettre au monde un enfant dans ce contexte de guerre contre La Bête. De l’autre, Jean-Sébastien protecteur et aux aguets, malgré son côté militaire. Mais les horreurs de La Bête ne les épargnaient pas. Les mois passaient, mais la créature continuait de décimer les villages, les fermes et les hameaux. Malgré la grossesse et un enfant à naître, le couple continuait de rejoindre d’autres villageois dans la forêt, traquant sans relâche la bête, dont ils espéraient avoir raison. Ma tante prend une longue inspiration avant d’ajouter : — Et puis, vint la nuit où tout bascula. ** Gévaudan – Ancienne province française – XVIIIᵉ siècle, propriété des Vorlac Marie-Jeanne se réveille en sursaut, alertée par le son étouffé des voix hurlant à travers la grande demeure. Son bras tendu, ses doigts se referment sur les draps froids et froissés. Le cœur battant, elle se lève et, enfilant une robe, se glisse par la porte entrebâillée sur la pointe des pieds. Guidée par les murmures violents, elle traverse les couloirs sombres et regagne le grand salon, où son époux et son beau-père – le baron de Clarence –, s’opposent violemment. Un bras autour de son ventre arrondi, elle prend soin de rester hors de leur champ de vision, espionnant discrètement leur conversation. — Je sais ce que vous êtes, père ! s’écrie Jean-Sébastien, sa voix tremblant de colère. Vous n’êtes qu’un monstre ! Un ancien roi fou et cruel, incapable de respecter qui que ce soit, et quoi que ce soit ! — Tais-toi, impudent ! Tu ne sais rien ! vocifère le baron. — J’en sais suffisamment pour savoir que vous avez mérité d’être maudit ! La main du baron s’abat sur la joue de son fils dans un claquement brutal qui semble suspendre le temps dans la pièce. Retenant sa respiration, Marie-Jeanne jette un coup d’œil dans la pièce. Père et fils se tiennent face à face en chien de faïence. — Tu n’as aucune idée des raisons de mon existence, ni de la façon dont les descendants des Premiers Elfes se sont servis de moi comme un leurre, détournant l’attention des Premiers Chasseurs de leur traque des Elfes et des Banshee. J’ai enduré beaucoup de choses pendant qu’eux, et cette b***e de Chimères nasillardes établissaient leurs royaumes grâce dans une dimension parallèle, créée par leurs soins avec les fontaines construites et alimentées par les lignes telluriques, crache le baron. Un silence lourd suit ces mots. Ses yeux rivés sur son fils, le baron s’éloigne de quelques pas, puis lui tourne le dos pour se servir un verre de vin. — J’ai passé la plus grande partie de mon existence à fuir, à me cacher, me transformer en cachette lors des pleines lunes, et prendre du plaisir auprès de femmes avec qui j’ai eu de nombreux enfants bâtards, voire d’hommes parfois. (Le cœur de Marie-Jeanne se serre à l’entente de ses mots.) À l’époque cette malédiction se limitait à moi et n’était pas héréditaire, poursuit le baron. — Qu’est-ce qui a changé depuis ? demande froidement son fils. Un rire sombre s’échappe de ses lèvres tandis qu’il répond avant de prendre une gorgée : — J’ai défié les Elfes. ** J’entrouvre les yeux, interrompant ma tante dans son récit : — Je croyais que le Roi Lycaon avait été transformé en loup après avoir servi de la chair humaine aux Elfes en guise de repas, je remarque. — C’est certes la manière dont Annaëlle et Eva t’ont résumé l’histoire. Mais en réalité, les faits sont un peu plus complexes. Le Premier Loup, la Bête – Lycaon –, a été créé par les Premiers Elfes dont les dons surpassaient largement ceux de leurs descendants. Après des siècles à fuir les Premiers Chasseurs – les ancêtres de Marie-Jeanne et, par extension, de tout Chasseur actuel –, Lycaon rencontra Ghrian, une jeune Elfe issue de la noblesse, et en tomba éperdument amoureux. — Et dont il s’est servi pour assouvir sa vengeance envers les Elfes, intervient Liv. Louison lui assène un discret coup de coude dans les côtes. Ma tante esquisse un sourire imperceptible avant de continuer : — Six mois après leur rencontre, Lycaon demande la main de Ghrian. Les siens acceptèrent sans hésiter, espérant apaiser toute animosité liée à son passé tumultueux. Une nouvelle fontaine fut érigée, des terres leur furent offertes – celles où nous nous trouvons en ce moment –, ainsi qu’une vaste propriété dans le monde des humains : la demeure où tu as passé les premières années de ta vie. Je hoche la tête, l’encourageant à me raconter la suite. — Neuf mois plus tard, un grand banquet fut organisé pour célébrer la naissance à venir de leur premier enfant. Ce jour-là, les Elfes se rendirent sur les terres de Lycaon et de son épouse. Le soir même Lycaon et sa horde de fils illégitimes – imposés par leur père –, se sont moqués des Elfes en leur servant un plat à base de chair humaine et elfique. Pour les punir, les Elfes transformèrent les fils de Lycaon en loups, les bannirent de notre dimension, et jetèrent un sort sur leur lignée – ainsi que sur celle des enfants à venir de leur géniteur –, les condamnant à transmettre leurs gènes lycanthropes à leurs descendants. — Jean-Sébastien ? je demande une pointe d’appréhension dans la voix. — Étant le premier enfant du couple, il y a échappé, m’explique ma tante. (Sa voix s’assombrit, tandis qu’elle ajoute :) Du moins, jusqu’à ce que son père en décide autrement. ** Gévaudan – Ancienne province française – XVIIIᵉ siècle, propriété des Vorlac Le cœur de Marie-Jeanne se serre. L’environnement vacille autour d’elle et il s’en faut de peu pour qu’elle ne s’effondre. Un frisson glacial lui court le long de l’échine. La voix imperturbable du baron retentit à nouveau, brisant le silence pesant. — Voici la vérité, fils. Tu n’as peut-être pas hérité des gènes lycanthropes, mais la vérité n’en demeure pas moins ce qu’elle est : je suis La Bête, et tes frères sont des loups. Les mots tombent comme un couperet. Marie-Jeanne recule d’un pas, le souffle court. Sa main se raffermit instinctivement sur son ventre, cherchant un ancrage face à l’onde de choc qui déferle en elle. La vérité la frappe de plein fouet : La Bête…La Bête n’est autre que le père de son mari. Cet homme excentrique, qu’elle a toujours perçu comme un vieux baron grincheux et avide de pouvoir – mais qu’elle considère naïvement comme un allié malgré tout –, n’est autre que ce monstre, cette créature qui sème la terreur dans toute la province. — Comment avez-vous pu ? vocifère Jean-Sébastien. Marie-Jeanne sursaute, arrachée à sa torpeur. Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, Jean-Sébastien se rue sur son père, couteau en argent à la main. Tout se passe en un éclair : le baron, pris par surprise, se retrouve violemment plaqué contre le mur, la lame du couteau en argent pressée contre sa gorge par la main ferme de son fils. Un sourire carnassier se dessine sur ses lèvres : — Thomas ! Richard ! appelle-t-il. Sans le moindre bruit, les fils cadets du baron arrivent derrière Marie-Jeanne et la saisissent par les bras, la tirant de force dans la pièce. Jean-Sébastien tourne la tête, une lueur paniquée dans le regard. Profitant de son inattention, le baron de Vorlac le désarme et inverse leur position. Les deux époux tentent de se débattre, mais en vain. D’un mouvement de tête, le baron ordonne à ses cadets d’immobiliser Marie-Jeanne. Thomas lui plaque les poings de chaque côté de la tête, tandis que Richard déchire une partie de sa chemise de nuit, exposant son ventre rebondit. — Ne la touche pas ! s’emporte Jean-Sébastien. Le baron lui assène un coup en plein visage, le réduisant au silence, avant de reporter son attention sur ses fils cadets : — Faites attention à la mordre en plein ventre, autrement le venin ne traversera jamais le placenta, et le bébé ne sera jamais transformé, leur ordonne-t-il froidement. (Son regard croise celui haineux de sa belle-fille :) Ne vous inquiétez pas. Avec un peu de chance, vous vous révélerez plus résistante que feu mon épouse Ghian. Et de toute manière, vous aurez encore suffisamment de force pour assister à la décimation de votre famille, à défaut de celle de tous les chasseurs. — L’armée royale saura la vérité ! proteste Marie-Jeanne. L’ombre d’un sourire suffisant effleure les lèvres du baron, amusé par la naïveté de sa belle-fille : — L’armée royale n’en fera rien : nous avons déjà convaincu les soldats que nous maîtrisions la situation. Ce qui est plus ou moins le cas, ajoute-t-il laissant son aspect bestial s’imposer. Maintenant ! grogne-t-il à l’attention de ses fils. L’expression de biche effarée de sa belle-fille suffit à renforcer la force incandescente, qui le hante et l’anime depuis ses premiers jours d’existence. Les crocs dévoilés, il laisse ressurgir le loup en lui, et déchire la peau du cou de son fils aîné, dont le hurlement résonne entre les quatre murs de la pièce, faisant écho à celui de Marie-Jeanne. ** — Et voilà ! Je sursaute, rappelé à la réalité par la voix de Louison. Prenant une lente inspiration, j’ouvre les yeux et fixe mon reflet dans le miroir de la coiffeuse. Une fois de plus, mes servantes ont fait un travail remarquable. Grâce au maquillage, mon visage paraît plus lumineux et moins marqué par la fatigue. Quant à mes cheveux, Louison – avec l’aide d’Isobel sur la fin –, les a coiffés en deux tresses épis soigneusement réunies en un chignon élégant. Satisfaite, je me lève et me dirige vers mon lit, où Fiona et Isobel m’attendent pour l’habillage. Je troque mon peignoir pour une fine chemise en lin, un pantalon fendu et un corset, que Fiona s’attèle à lacer avec force, pour affiner ma taille et mettre ma poitrine en valeur. Ma tante nous rejoint alors, visiblement revenues de ses rêveries. Mes sous-vêtements bien ajustés, Fiona m’aide à passer la robe : une merveille, en coton d’un blanc immaculé et d’une qualité irréprochable. Le corsage, finement serré, épouse parfaitement mes formes, tandis que les larges manches bouffantes adoucissent ma silhouette, et m’offrent une liberté de mouvement bienvenue. Les manchettes, hautes et délicatement resserrées, dévoilent subtilement la courbe de mes poignets, ajoutant une touche de grâce supplémentaire. La jupe, ample et lourde, est savamment drapée en de larges plis, et pensée aussi bien pour les longues promenades que pour les chevauchées. La garniture, ornée de délicats motifs, rehausse l’ensemble d’une élégance discrète mais impériale. Enfin, le corsage – renforcé par une épaisseur supplémentaire de tissu –, s’ajuste grâce à deux laçages latéraux, créant une ligne harmonieuse entre la taille et la jupe. Je fais un petit tour sur moi-même sous les regards approbateurs de ma tante et de mes servantes. Des applaudissements retentissent derrière moi. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule et mon regard tombe sur Terrence qui se tient dans l’embrasure de la porte. Je m’empresse de le rejoindre, sourire aux lèvres. Mon cousin en devenir incline galamment la tête tout en attrapant ma main dont il b***e le dos. — Je suis ravi de voir que notre grande blessée va mieux, me charrie-t-il. Je lui assène une tape sur le bras, ce qui me vaut un rire de sa part. Ma tante nous rejoint toujours souriante. Terrence la salue respectueusement et reporte son attention sur moi. — Le Conseiller Gaisgeach aimerait une entrevue avec toi, m’informe-t-il. J’interroge silencieusement ma tante du regard. Cette dernière incline la tête en signe d’approbation. — Nous continuerons notre leçon d’histoire tout à l’heure. Terrence redresse le dos et m’offre son bras, l’air fier et solennel. — Votre Altesse ? Je lui adresse une brève révérence tout en glissant mon bras autour de son biceps. Nous marchons côte à côte, le bruit de nos pas résonnant sur le sol, et regagnons les jardins, où la douce odeur des fleurs embaume l’air. La douce lumière du soleil s’infiltre à travers les arches extérieures, projetant des ombres délicates sur le sol. Sans grande surprise, le Conseiller Gaisgeach nous attend près de la fontaine centrale, son regard rivé sur la tablette qu’il a en main. Ses cheveux poivre-et-sel reflètent les rayons lumineux, créant un contraste avec sa tenue sombre qui renforce sa stature impressionnante. — Conseiller Gaisgeach, le salue respectueusement Terrence. L’intéressé lève les yeux. Un sourire professionnel étire brièvement ses lèvres tandis qu’il incline la tête. — Vos Altesses Royales, nous salue-t-il avec déférence. — Vous vouliez me parler, Monsieur ? je lui demande calmement. — C’est exact, Votre Altesse. — Et de quoi s’agit-il ? Il me tend la tablette à laquelle je jette un coup d’œil, intriguée. — Je ne serai pas long : je tenais simplement à vous faire part des décisions prises pour le portrait de fiançailles. (Ses yeux jonglent entre mon visage et l’écran sur lequel il ouvre un dossier :) Il sera réalisé en fin de journée dans les jardins du Royal Pavilion de votre oncle et votre tante. Je hoche la tête, le regard baissé sur les différents plans et photos qui défilent. Je sens mes lèvres s’étirer en un sourire fugace, mélange de curiosité et d’une légère appréhension à l’idée de découvrir cet endroit que je n’ai encore jamais vu. — Ce choix semble parfait, je remarque en relevant la tête. Le Conseiller acquiesce : — Oui le cadre y est idyllique, et l’atmosphère en fin de journée, avec la lumière tombante, est parfaite pour capturer l’essence des moments importants. Tout ce que vous aurez à faire, c’est être à la hauteur de l’instant. — Aucun problème, je lui assure avec un sourire masquant mon appréhension. Il incline la tête, les yeux brillant d’une lueur scrutatrice et sérieuse : — Comme tout portrait de fiançailles, effectués depuis les premiers mariages entre êtres puissants, celui-ci aura pour but de refléter la puissance et l’unité de la couronne avec le Royaume des Elfes, et celui des Banshee dans une certaine mesure, insiste-t-il. L’image que vous projetterez aujourd’hui aura des répercussions bien au-delà de ce tableau tant sur la manière dont vous représenterez l’avenir aux côtés de notre Alpha, que sur la façon dont les gens vous percevront. — Autre que comme la fille de Michael Foley, je présume, je rétorque avec ironie. Le Conseiller lève un sourcil, mais ne semble pas perturbé par ma remarque. — Faîtes ce qu’il faut de votre côté, et le monde verra bien plus que votre nom, Votre Altesse. L’avertissement sous-jacent ne m’échappe pas : tenez-vous en à ce que l’on vous demande de faire. Je le fixe un instant, mon regard ancré au sien scrutateur. — Bien, finit-il par dire en baissant finalement les yeux sur sa tablette, si cela vous convient, nous en avons fini. J’acquiesce, silencieuse. Terrence se penche vers moi, l’ombre d’un sourire aux lèvres : — Tu devrais voir ta tête : on dirait que tu es sur le point de partir au combat, épée brandie, chuchote-t-il. Je lui assène un coup de coude discret dans les côtes, lui arrachant un ricanement. — Vos Altesses, dit le Conseiller en prenant congé. Nous le regardons s’éloigner, puis nous reprenons la direction du château en profitant de cette fin de matinée ensoleillée pour passer sous les galeries à arcades des jardins. Terrence se lance dans une conversation légère, évoquant son petit-déjeuner avec Eva et Annaëlle, toutes deux ravies du voyage à venir. — J’ai même eu ouï-dire que le mariage pourra être organisé au Royal Pavilion, si l’endroit te plaît, ajoute-t-il complice. Je souris à moitié, mais mes pensées s’égarent alors que mon regard se pose sur une silhouette familière au loin. Je m’arrête, les sourcils froncés, reconnaissant immédiatement la démarche fluide et l’élégance d’Aikon. Mon cœur bondit, un élan instinctif de bonheur, jusqu'à ce que mes yeux se posent sur la femme à son bras : Olivia. L’air autour de moi s’alourdit, me comprimant la poitrine. Je sens mon souffle se bloquer tandis qu’un froid glacial envahit mes veines. — Eden ? (Terrence m’observe avec curiosité.) Tout va bien ? J’esquisse un sourire forcé : — Oui, oui. Je viens juste de me rappeler quelque chose. Sans lui laisser le temps d’investiguer davantage, je lui fais un signe rapide, et m’éloigne dans la direction qu’ont emprunté Aikon et Olivia. J’accélère le pas, guidée par une intuition impérieuse. J’avance parmi les courtisans sans leur prêter attention, suivant à distance la silhouette de mon fiancé et de supposée ancienne amante. Après quelques détours infructueux sous les galeries, je finis par les apercevoir à nouveau. Ils s’engouffrent ensemble dans un petit bâtiment de pierres, dont la porte est dissimulée par des plantes grimpantes. Mon cœur tambourine violemment dans ma poitrine. Retirant mes escarpins, je m’approche de la porte par laquelle ils viennent de disparaître. Même si l’ombre menaçante de l’endroit et l’odeur d’humidité me mettent mal à l’aise, je ne peux ignorer cette tension viscérale qui m’incite à les suivre. A peine ai-je franchi la porte, que celle-ci se referme dans un bruit sourd, me plongeant dans une pénombre oppressante. L’atmosphère y est presque suffocante et un frisson glacé me court le long de l’échine. Une main sur le mur froid, je progresse lentement dans ce dédale aux allures de sous-terrain. Des bruits de voix parviennent à mes oreilles, étouffés, mais distincts. Je m’y accroche comme à un fil d’Ariane, mon souffle saccadé trahissant mon anxiété. Chaque pas m’enfonce un peu plus dans un monde où la lumière et les apparences se dissipent, laissant place à une réalité plus crue. Finalement, j’entre dans une petite pièce exiguë, mal éclairée, où mes yeux se posent sur Aikon et Olivia, en pleine action. Je reste figée sur le seuil, témoin malgré moi d’une scène que je n’aurais jamais voulu voir. Leurs corps s’entrelacent avec une fluidité qui me glace le sang, dans un abandon total, parfaitement étrangers à ma présence. Leurs respirations saccadées se mêlent l’une à l’autre, créant une harmonie sensuelle avec leurs bruits de plaisir qui se réverbèrent contre les murs. Leurs gestes sont sans ambiguïtés, parfaitement clairs dans leur symbolique. Tout dans cette pièce me crie que je ne devrais pas être là, mais il est déjà trop tard : tout est déjà trop réel, trop tangible. L’air semble devenu plus dense, et un malaise profond m’envahit. Malgré ce sentiment d’intrusion, cette impression d’être une spectatrice non désirée, je reste là, incapable de détourner le regard. Puis, comme si un fil invisible venait d’être rompu, Aikon tourne la tête, ses yeux rencontrant les miens. — Bébé, geint Olivia la voix tremblante…Qu’est-ce que… (Elle s’interrompt, levant les yeux à son tour. Une lueur cruelle traverse son regard :) Ooops…Nous ne sommes plus seuls. Le silence tombe, lourd et presque palpable. Aikon se détache d’elle sans détourner son attention de mon visage. Derrière lui, Olivia me lance un sourire méprisant, presque victorieux. — Sale chienne ! je gronde. Sans comprendre ce qui se passe, l’incompréhension laisse place à une fureur pure. Une vague de colère déferle en moi. En un éclair, je fonce vers Olivia, dont le visage m’écœure profondément, et la saisit par les épaules. Dans un cri sourd de frustration, je la projette violemment contre le mur. Le bruit de son corps qui heurte le béton me secoue, et je la regarde tomber au sol, ébahie par ma propre violence. Elle se relève avec lenteur, comme si la douleur avait déjà disparu, contrairement à son sourire narquois et son air méprisant. — Pas mal, Eden. Mais tu peux faire mieux, lance-t-elle une pointe de défi dans la voix. — Liv, ferme-là ! aboie Aikon. — Quoi ? se défend l’intéressée, l’air faussement étonnée. La meute s’attend à ce que sa nouvelle Luna soit à la hauteur, non ? Aikon lui jette un regard glacial, un éclair d’agacement dans les yeux. Ceux d’Olivia passent de l’un à l’autre de nos visages avant de s’arrêter sur celui de mon fiancé. S’approchant de lui, elle glisse une main sur son torse à moitié dénudé, un sourire aguicheur sur les lèvres. Puis, sans un mot de plus, elle se détourne et se dirige vers la sortie. La main appuyée contre le mur, elle pivote vers moi, comme si une idée soudaine venait de lui traverser l’esprit : — Au fait Eden, il faudra que tu me racontes un jour ce que cela te fait de t’envoyer en l’air avec le puissant loup, en sachant que tu n’es autre que la fille biologique de l’assassin de son père. Ses mots me percutent de plein fouet. Mon cœur s’arrête. Mon sang se glace dans mes veines. Je reste figée, incapable de réagir, tandis qu’elle disparaît dans l’ombre. Quelques instants plus tard, le claquement lointain de la porte résonne dans le silence oppressant de la pièce. Aikon s’approche de moi. Je lève lentement la tête, le visage livide, les lèvres tremblantes. — Mon père a tué le tien ? (Les mots s’étouffent dans ma gorge, mais je réussis tout de même à les libérer d’une voix rauque.) Mon père a tué l’Alpha Rickon ? ** ** ** ** **
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