Aikon
Eden rive ses yeux brillants d’une lueur d’incrédulité et de douleur sur moi. Les mots s’étouffent dans sa gorge, mais elle réussit tout de même à les libérer d’une voix rauque.
— Mon père a tué le tien ? Mon père a tué l’Alpha Rickon ?
Je serre la mâchoire. Les souvenirs affluent dans mon esprit, ravivant une blessure que je croyais enfouie depuis longtemps. Bordel de merde. Olivia, je te déteste. Eden prend une lente inspiration et croise les bras sur sa poitrine, sans me lâcher du regard. Son mutisme et sa posture me défient d’ignorer sa question.
— Oui, je soupire. Ton père a bel et bien tué le mien.
Elle tressaille, mais ne vacille pas.
— Explique-moi, m’enjoint-elle d’une voix posée.
— Eden…
— S’il te plaît Aikon. J’ai besoin de savoir.
Je soupire une fois de plus tout en hochant la tête, vaincu.
— Suis-moi.
Je l’attrape fermement par la main et l’entraîne jusqu’à une des ailes les plus reculées et secrètes du palais. Nous franchissons une porte ouvrant sur un escalier en colimaçon, qui nous conduit à une petite bibliothèque ovale, éclairée par un système de bougies automatiques. Là y sont conservés les livres les plus anciens, les plus magiques. L’air y est frais et porteur d’un parfum de vieux parchemins et de cire fondue.
— Ne t’aventure jamais ici toute seule, si tu ne veux pas réveiller des soupçons infondés, je la préviens.
Nous nous asseyons autour d’une table basse, devant l’âtre éteint de la cheminée. Au centre de la table repose un grand livre à la couverture marquée par le temps. Les yeux d’Eden restent rivés sur moi tandis que je l’ouvre avec précaution.
— Ce livre est l’un des plus anciens de notre monde à l’heure actuelle, je lui explique. Ils renferment nombreux souvenirs de nos ancêtres, auxquels nous sommes libres d’accéder à tout moment.
— Comment ?
Je m’arrête sur l’une des pages et effleure une calligraphie ancienne qui semble frémir sous le contact de mes doigts.
— Comme ceci.
Je lui tends la main, l’invitant silencieusement à me donner la sienne. Un léger frisson parcourt son corps tandis qu’elle s’exécute sans broncher.
— Prête à poursuivre l’histoire de nos ancêtres ? (Elle acquiesce, les lèvres pincées, ses prunelles brillantes de solennité.) Alors allons-y.
Nos regards s’ancrent l’un à l’autre. J’appose nos mains jointes sur les pages. Une brise fantomatique s’insinue dans la pièce, agite les flammes des bougies. Le livre vibre sous nos paumes et, en une fraction de seconde, la réalité bascule.
**
Gévaudan – Ancienne province française – XVIIIème siècle
Marie-Jeanne se débat, ses ongles s’enfonçant dans la chair de ses beaux-frères, mais leur poigne de fer ne faiblit pas. Insensibles à ses coups et ses insultes, ils la traînent sans effort à travers la cour, son corps balloté comme une poupée de chiffon. Devant elle, un immense feu de joie crépite, projetant des ombres mouvantes sur les visages des convives. Les rires se mêlent aux notes d’une musique entraînante, jouée par des musiciens insouciants. Les volutes de fumée dansent dans la nuit.
Ses yeux scrutateurs glissent de l’un à l’autre de ces visages familiers. Ces visages qui, hier encore empreints d’amitié et de bienveillance, sont désormais déformés par une excitation malsaine. Ses entrailles se tordent sous le poids de leur mépris et leur dédain. Fidèle à son héritage de Chasseuse, elle leur répond d’un regard plein de haine et d’amertume.
Puis, un cri déchirant, presque inhumain, lacère l’air. Marie-Jeanne se retourne brusquement, juste à temps pour voir un loup plonger ses crocs dans la chair du fils de son oncle. Un craquement sinistre retentit alors que la bête broie son corps dans un rugissement sauvage.
— Non ! hurle-t-elle, la rage au cœur.
Elle tente de s’échapper, mais Thomas lui assène une violente claque du revers de la main. Elle s’effondre dans la poussière, sous les rires cruels des spectateurs. Quelqu’un lui empoigne fermement les cheveux, la forçant à relever la tête. Ses yeux s’ancrent à ceux de la Bête, Lycaon, dont le corps est partiellement métamorphosé par la pleine lune.
— Acceptes-tu de te soumettre à nous ? gronde-t-il, sa voix rauque résonnant dans l’air glacé.
Silence. Les rires et la musique s’arrêtent soudainement. Lycaon raffermit sa prise sur la longue chevelure emmêlée de sa belle-fille.
— Alors ?
La réponse de Marie-Jeanne tombe comme un verdict : un crachat en pleine figure. Richard lui assène un coup de pied dans les côtes, la faisant retomber au sol.
— Quel dommage, soupire Lycaon d’un ton faussement désolé.
Il la relâche brutalement, puis se redresse, un rictus aux lèvres. Ses yeux brillent d’une lueur exaltée. La foule attend, suspendue à ses lèvres.
Il la libère, puis se redresse. Son sourire est un rictus, ses yeux brillent d’une lueur exaltée.
— Qu’on apporte les prisonniers ! ordonne-t-il d’une voix forte.
Une horde de soldats s’exécute immédiatement. À son plus grand effroi, Marie-Jeanne reconnaît les visages des siens. Ses parents, sa fratrie, ses oncles et tantes, leurs enfants…Tous sont là. Sans exception.
— Mes chers amis ! tonne la voix de Lycaon dans l’air de cette nuit d’hiver. (Tous les regards convergent vers lui.) Ce soir, nous célébrons une victoire ! L’extinction de la plus grande famille de Chasseurs, ces hommes nés des hommes, qui n’ont de cesse de nous traquer, de nous maltraiter, de nous humilier, de nous torturer depuis des générations !
Une huée générale parcourt l’assemblée. Un rugissement sauvage, presque animal. Marie-Jeanne se met à trembler malgré elle. Le regard implacable de son beau-père la transperce, savourant chaque instant de son tourment.
— Ces gens-là ont même essayé de monter mon fils aîné, mon héritier, contre nous, en poussant leur innocente fille dans ses bras ! poursuit-il avec fureur. A présent, c’est notre tour de leur rendre la pareille en leur montrant que leur fille est l’une des nôtres !
Un grondement monte dans la foule, une soif de vengeance palpable. L’ivresse de la vengeance. Des cris d’approbation fusent, et certains, déjà métamorphosés, laissent leur loup prendre le dessus, leurs babines retroussées, prêts à en découdre. Lycaon lève la main, leur intimant la retenue :
— Mes amis, vous allez avoir votre revanche ! Mais avant cela, offrons à nos anciens bourreaux un dernier spectacle ! (Les sifflements d’approbation et les hurlements frénétiques accueillent cette annonce.) Jean ! aboie Lycaon d’un ton autoritaire.
Un bruit de pas résonne sur le gravier, lourd et régulier. Une silhouette émerge lentement de la pénombre.
Le sang de Marie-Jeanne ne fait qu’un tour dans ses veines tandis que son regard se pose sur Jean-Sébastien, son mari qu’elle n’a pas revu depuis l’accouchement il y a quelques semaines, lorsque leur bébé leur a été arraché pour être confié à une famille inconnue. Un frisson d’effroi traverse son corps à sa vue. Comme pour son père et les autres loups-garous présents, la pleine lune semble avoir fait disparaître toute humanité de lui.
Jean-Sébastien s’approche docilement de son père, le visage de marbre. Lycaon se penche vers lui, et lui murmure quelque chose à l’oreille. Il répond par grondement sourd, son regard se posant sur Marie-Jeanne toujours à terre, à quelques mètres du feu. En un éclair, il se rue sur elle, lui arrachant un cri de terreur. Marie-Jeanne se débat désespérément dans une vaine tentative de le repousser. Des mains puissantes l’empoignent par les poignets, deux autres par les chevilles. Deux autres encore lui arrachent sa chemise de nuit sale, exposant son corps amaigri à la vue de tous.
La peur la cloue sur place, ses muscles tremblent dans leur moindre fibre tandis qu’on la retourne de force. Un bruit de ceinture, de pantalon qui se baisse. Des mains douces et calleuses, qu’elle reconnait comme celles de son époux, s’agrippent à ses hanches et écarte ses cuisses de force. Il la pénètre d’un coup sec, lui faisant arcbouter le dos. A sa plus grande détresse, une vague de désir l’envahit malgré la brutalité de l’acte. Leurs corps se heurtent avec violence, au rythme des grondements de Jean-Sébastien et des gémissements involontaires, qu’elle peine à retenir.
Une colère sourde s’élève parmi les siens. Des larmes de honte lui brûlent les yeux tandis qu’ils hurlent : — Chienne ! — Traîtresse ! — Chienne ! — Chienne ! — Chienne !
Jean-Sébastien continue de la culbuter sans pitié, comme ensorcelé, parfaitement insensible à la cohue autour d’eux.
— Faites-moi taire ces mécréants, qui n’ont rien compris aux aphrodisiaques elfiques, ordonne Lycaon, d’un ton théâtralement las.
Les loups ne se font pas prier. Leurs silhouettes massives, aux yeux luisant d’une lueur vengeresse, fondent sur les Chasseurs. L’un des oncles de Marie-Jeanne tente de s’enfuir, mais un loup lui saute à la gorge, l’entraînant au sol dans un gargouillis écœurant. Une femme pousse un hurlement avant d’être projetée contre un tronc, son crâne éclatant sous l’impact.
Marie-Jeanne assiste à la scène, impuissante, son corps soumis à la douleur et au plaisir charnel en même temps. Autour d’elle, la fête reprend. Les rires cruels se mêlent aux cris d’agonie, la musique couvre les râles d’expiation. Le c*****e – le m******e des siens, de son sang, écrasés et égorgés sous ses yeux – se transforme en un simple divertissement, un spectacle parfaitement orchestré.
Au milieu du chaos, une silhouette trône dans l’ombre, une coupe de vin rouge en main, le visage figé dans une expression de satisfaction glaciale. Lycaon. Ravalant sa peine et sa douleur, Marie-Jeanne ancre son regard à celui de son beau-père, son bourreau, qui lève son verre comme pour trinquer à sa santé.
— Je ne ploierai pas ! tente-t-elle de hurler.
Les mots restent coincés dans sa gorge. La Bête détourne son attention pour s’intéresser au spectacle sanglant et chaotique. « Je ne ploierai pas », se répète-t-elle intérieurement, alors que son corps est sur le point de sombrer dans les abysses du plaisir charnel. Jamais.
**
La main d’Eden glisse de la mienne. En un instant, nous revenons dans notre monde, secoués. Eden bascule en arrière sous le choc. Je lui attrape le bras avec douceur et l’aide à se redresser lentement.
— Quel…Quel monstre, souffle-t-elle d’une voix tremblante. Ce qu’il a fait…
— Crois-moi, il n’a pas été plus monstrueux que les Chasseurs avec les loups. (Son regard embué de larmes se lève vers moi, m’invitant silencieusement à préciser ma pensée.) Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Chasseurs n’étaient pas tous pragmatiques comme Marie-Jeanne, qui appliquait simplement la technique du traquer-tuer. Certains prenaient plaisirs à tourmenter leurs proies… Chacun à leur manière.
— Comme mon père avec le tien ? demande-t-elle d’une voix blanche.
J’acquiesce lentement, l’esprit envahi par des souvenirs sombres, glaçants. Des images de mon père empoisonné à petit feu par Michael Foley avant d’être brûlé vif, s’imposent à moi. Je secoue vivement la tête, tentant de les chasser de mon esprit.
— Nous ne pouvons pas nous marier, murmure Eden.
Je tourne aussitôt la tête vers elle.
— Je te demande pardon ?
— Nous ne pouvons pas nous marier, réitère-t-elle son regard plongé dans le mien. Ce serait malsain. Injuste. Surtout pour toi.
— Eden…, je grommelle.
— Je ne fais que dire la vérité ! Nos ancêtres se déchirent depuis des générations ! Mon a tué le tien sans la moindre pitié ! Quant à moi, on ne sait pas ce que je vais devenir ! (Elle ricane amèrement, une pointe d’hystérie dans la voix.) On ignore encore ce que je vais devenir. Tout ce qu’on sait, c’est que je représente un danger pour vous tous. Si mon père…
Sentant la panique monter en elle, j’attrape son visage et scelle fermement mes lèvres aux siennes. D’abord surprise, elle finit par se détendre et se laisser aller à une étreinte aussi douce que brève. Son corps enfin relâché, je me détache lentement d’elle, gardant son visage entre mes mains.
— Mon amour, je veux que tu comprennes une chose : toi et moi ne sommes pas nos ancêtres, et je t’interdis de ne te voir que comme la fille de Michael Foley, car tu es bien plus que ça. Si ce n’était pas le cas, mon père n’aurait jamais risqué sa vie pour aider ta mère à échapper à Michael et aux Chasseurs. N’oublie pas qu’il s’est sacrifié pour elle, simplement parce qu’il la considérait, avec ma mère, comme une amie précieuse. Une sœur. Pendant que les et ses hommes se battaient aux côtés de ton oncle maternel et des siens, avant ta naissance, nos mères œuvraient dans l’ombre pour sceller une alliance durable. Un mariage de protection, mais aussi de renouveau, entre toi et moi.
— Aikon…
— Laisse-moi finir, je lui intime doucement. ( Elle soupire discrètement, mais ne proteste pas.) Quand je t’ai vu pour la première fois, le lendemain même de ta naissance, je n’étais qu’un enfant certes… Mais à l’instant même où j’ai posé les yeux sur toi, j’ai ressenti quelque chose. Un lien que je n’arrivais pas à expliquer. Une promesse, peut-être. Je ne sais pas. Mais ce dont je suis certain, c’est que ce lien entre nous va bien au-delà d’un simple contrat ou d’un devoir. C’est bien plus que ça. C’est la raison pour laquelle je suis ici, avec toi. Pour t’aimer, te protéger et, je l’espère, nous débarrasser une bonne fois pour toutes de la menace que représente ton père et ses sbires.
Un frisson la parcourt, et ses paupières papillonnent imperceptiblement, comme si mes paroles la touchaient au plus profond d’elle-même.
— Gu beatha, gu bas, souffle-t-elle du bout des lèvres. A la vie, à la mort.
— Aye.
Je scelle une fois de plus mes lèvres aux siennes, comme une promesse silencieuse. Ses doigts doux et frais glissent derrière ma nuque, tirant légèrement pour rapprocher mon visage du sien. Je l’enlace sans interrompre notre b****r, et l’aide à s’allonger sur le tapis, me plaçant au-dessus d’elle. Ses mains glissent le long de mon torse jusqu’à mon pantalon qu’elles débouclent et abaissent doucement, exposant mon membre dressé à l’air ambiant de la pièce.
Un grognement de désir m’échappe. Je laisse mes mains remonter sous le bas de sa robe, longeant ses hanches, effleurant sa peau délicate. Mes doigts se dirigent vers sa culotte, que je lui retire, avant de caresser son point sensible, la faisant frémir. Ses plis intimes se mouillent, prêts à m’accueillir. Je retire ma main et guide ses jambes autour de ma taille, inclinant son bassin. Je l’effleure, puis la pénètre lentement, dans un mouvement profond.
L’enivrement prend possession de nos corps enchevêtrés, qui ne forment plus qu’un. Notre b****r s’approfondit tandis que nous nous mouvons en parfaite harmonie. Le roulement de mes hanches l’élève délicieusement, arrachant à ses lèvres des soupirs qui se mêlent à mes râles, étouffés par notre b****r brûlant. Je saisis ses mains, entrelace mes doigts aux siens avec une infinie tendresse et les remonte au-dessus de nos têtes.
— Je t’aime, murmure-t-elle contre mes lèvres.
Je relève lentement la tête, et colle mon front au sien, nos regards ancrés l’un à l’autre.
— Je t’aime aussi, princesse. A nis agus gu siorruidh.
Maintenant et pour toujours.
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