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Eden La lumière tamisée du feu s’éteignant dans la cheminée caresse nos silhouettes enlacées, tandis qu’Aikon reprend la sombre histoire de Marie-Jeanne et Jean-Sébastien. Gévaudan – Ancienne province française – XVIIIème siècle En cette nuit de Samhain – selon la légende, nuit de passage où les vivants côtoient les ombres – la maison des Vorlac fourmille de monde. Les invités, somptueusement déguisés et masqués, vont et viennent entre les pièces, au rythme d’une musique mystique et entraînante. Hope – fille du chef de l’une des meutes les plus importantes, et épouse de Lycaon depuis deux ans – affiche fièrement son ventre arrondi de sa deuxième grossesse, pendue au bras de son époux. Marie-Jeanne, les joues creusées, le corps amaigri et le regard vide, déguisée en chasseuse en guise de protestation et de provocation, observe la scène à distance avec sérénité, un sourire ironique aux lèvres. A travers la pièces Barons et Baronnes, Chevaliers et Bourgeois dansent pour conjurer les morts. Profitant de l’inattention de tous, Marie-Jeanne se fraie un chemin, entre les masques figés et les rires étouffés, jusqu’aux cuisines, le cœur battant. Sous le vacarme feutré des festivités, ses pas résonnent étrangement dans le couloir de service. Une chandelle vacille. Un soufflé glacé serpente le long de sa nuque. Elle ne se retourne pas. Ce soir, les morts n’ont pas besoin d’être conjurés. Ils sont déjà là. A son plus grand soulagement, pas une âme qui vive. Les domestiques ayant fini leurs tâches plus tôt dans la soirée, les maîtres de maison leur ont accordé congé pour célébrer Samhain de leur côté. Une décision qui fait bien les affaires de Marie-Jeanne. Sans attendre, elle s’empare de deux coupes de cristal, puis verse à parts égales sa concoction dans chacune d’elles : argent colloïdal, extrait d’aconit noir et baies de sureau fermentées – un mélange discret mais mortel pour n’importe quel loup. Ses mains tremblent à peine. Aucune peur, mais de l’anticipation. Elle range soigneusement la fiole dans la doublure de sa botte, essuie ses paumes moites sur sa jupe et, le menton relevé, quitte les cuisines comme si de rien n’était. Calme. Presque légère. Presque innocente. Comme si le destin cherchait à lui facilité la tâche, elle retrouve Lycaon et Hope attablés dans la grande salle à manger. Les chandelles jettent des reflets dansants sur les dorures, les tentures pourpres et les masques posés sur les meubles comme des crânes anciens. Hope, resplendissante dans sa robe de velours noir constellée d’étoiles d’argent, rit doucement. Lycaon l’écoute, les yeux à demi-plissés. Autour d’eux, les fils de ce dernier s’amusent bruyamment, à l’exception de Sébastien, absent – sans doute occupé à trousser une domestique dans quelque pièce obscure, comme à son habitude, pour assouvir ses appétits voraces. Marie-Jeanne s’avance, la tête haute, un sourire éclatant aux lèvres, ses pas aussi souples que si elle dansait. Elle s’arrête devant eux, les coupes en main. — Beau-Papa, Belle-Maman, les salue-t-elle, respectueusement. (Dans un geste gracieux, elle leur tend les breuvages.) Pour vous. A Samhaine…et à la paix retrouvée dans la meute. — Merci ma fille, lui dit Lycaon, une pointe d’indifférence dans la voix. Son épouse fait preuve de plus de tact et de gentillesse : — Merci beaucoup, Marie-Jeanne, c’est très attentionné de votre part, dit-elle avec un sourire. Le couple trinque, les yeux dans les yeux et, un sourire aux lèvres, avale le breuvage d’une traite. Marie-Jeanne ne cille pas. Son regard reste rivé sur eux dans l’attente de la tombée du rideau. Le temps d’un instant, c’est comme si son cœur avait cessé de battre. Les effets du poison s’avèrent être progressifs. D’abord, ce n’est qu’un frisson. Un tremblement discret dans leurs mains, leurs mâchoires, un frisson de froid glissé sous les étoffes brodées. Puis vient la crispation, la morsure invisible qui leur déchire les entrailles. Leurs visages se tordent. Leur souffle se bloque. Hope chancelle, plaque ses mains sur son ventre gonflé, gémit, puis hurle à s’en déchirer la gorge. Lycaon, lui, tente de se lever mais ses genoux fléchissent, et il s’effondre, ses ongles labourant le bois de la table, ses dents claquants dans un râle de bête. Ses yeux – dorés, fous – cherchent Marie-Jeanne. Ses fils se jettent sur eux, paniqués. L’un tente de soulever leur père, l’autre frappe la poitrine de Hope en hurlant, comme si cela pouvait éjecter le poison qui coule dans ses veines. Leurs gestes sont désordonnés, rageurs, impuissants. Une odeur d’aconit et de vin renversé emplit la pièce. Autour d’eux, les invités restent pétrifiés dans leurs costumes d’apparat, comme si une malédiction les avait saisis. Certains reculent vers les murs, les épaules tendues, les mains tremblantes, leurs yeux cachés sous les masques de velours et de plumes, silhouettes spectrales saisies entre fascination et effroi, tandis que les fils de Lycaon beuglent : — b***e d’empotés, faites quelque chose ! Aucun ne parle. Aucun ne crie. Ils regardent. Lycaon bave, convulse, griffe l’air comme s’il voulait s’arracher la peau. Sa compagne vomit un sang noir, un cri étouffé coincé dans sa gorge. Elle s’effondre contre lui. Leurs souffles s’étranglent, se raréfient, puis s’arrêtent. Le silence qui suit est un gouffre. Il avale tout : les soupirs, les murmures, la musique lointaine. Et dans ce silence…Marie-Jeanne sourit…Jusqu’à ce que le leurre se brise. La Bête ne meurt jamais aussi facilement. Jean-Sébastien surgit dans la salle de bal, la respiration hachée, les yeux injectés de sang. Il ne parle pas. Il ne bouge pas Ses mâchoires se crispent, sa gorge pulse. Quelque chose remue en lui – ancien, impérieux, affamé. Il serre les poings. Il respire plus fort. Il sent. La malédiction, fluide, noire et ancestrale, glisse dans ses veines comme un héritage. Une fièvre héréditaire. Un legs empoisonné. Elle l’envahit, l’enlace, l’embrase. Il comprend. Il n’y a plus rien d’humain en lui. Ses yeux parcourent la salle à la recherche de la seule fautive possible. Déguisée en chasseuse. Un affront. — Toi ! vocifère-t-il, pointant un doigt griffu en direction de son épouse. (Marie-Jeanne tressaute, mais ne bouge pas.) Sale p****n ! Il se rue sur elle, les yeux brûlant d’une lueur animale. Dans un grondement sourd, il l’empoigne brutalement par les cheveux, manquant de peu de planter ses griffes dans son cuir chevelu. Elle ne crie pas. Elle ne lutte pas. Il la tire hors de la pièce, furieux, possédé, et la jette à terre dans le couloir glacé. Son dos heurte la pierre. Le souffle lui manque. Assis à califourchon sur elle, son ombre couvre son corps frêle. Ses doigts cherchent l’attache de ses vêtements, impatients de les arracher, de la réduire à néant, de la posséder comme un territoire perdu. Il croit punir. Il croit dominer. Il croit reprendre ce que la mort vient de lui voler. Malheureusement pour lui, il est trop tard…Le piège est en place. Sous lui, Marie-Jeanne garde les yeux grands ouverts, tandis que sa bête d’époux effectue sa besogne. Avant la fête, elle a pris soin d’absorber une dose de sa concoction mortelle. Inoffensif pour elle, mais mortel pour lui. Lucide. Calme. Résignée – mais pas soumise. Avant la fête, elle a pris soin d’absorber sa propre concoction… Inoffensive pour elle, mais fatale pour lui. Quand ses crocs percent sa nuque, lui arrachant un cri rauque, le poison se déchaîne. Jean-Sébastien vacille aussitôt. Son souffle se coupe. Ses mains se crispent contre elle, puis glissent. Il gémit, tremble, halète. Une écume noire perle de ses lèvres. Ses pupilles se dilatent, son corps s’arcboute dans un dernier soubresaut, avant de s’effondrer – vaincu, silencieux, grotesque. Du sang s’écoule de sa bouche comme de sa lignée. Marie-Jeanne reste immobile un instant. Puis, elle le repousse du pied et se relève. Sans même verser une larme. Au loin, le chaos s’éveille. Les masques tombent. Des cris de fureur résonnent à travers la grande demeure, devenue une véritable hécatombe. — IL FAUT ABATTRE CETTE CHIENNE ! Elle sursaute et se met à courir. Un dernier regard vers la dépouille…un soupir…et elle s’éclipse dans la nuit noire de Samhain, disparaissant à jamais dans les tréfonds oubliés du monde des humains. ** Nous sommes interrompus dans notre discussion par des coups donnés à la porte. La voix douce, mais pressante, de ma tante s’infiltre dans la pièce à travers le bois sculpté : — Votre Altesse, Eden, ne traînez pas ! Les préparatifs nous réclament et il nous reste peu de temps avant le départ ! — Encore dix minutes, on arrive, répond Aikon. Ma tante marmonne quelque chose entre ses dents – sûrement une remarque sur notre incapacité chronique à respecter les horaires – puis s’éloigne. Aikon se tourne vers mois, son regard lubrique ancré au mien. Lentement, il incline la tête et son souffle chaud vient effleurer ma peau comme une caresse invisible. — La suite de l’histoire attendra, chuchote-t-il. Ses lèvres happent les miennes dans un b****r à la fois tendre et vorace, ponctué d’un désir à peine contenu. Nos souffles affamés se mêlent, tandis qu’il se redresse sur un coude. — J’ai envie de te goûter autrement, ajoute-t-il, ses mots absorbés par notre b****r. — Nous n’avons pas le temps, je lui rétorque, une pointe de défi dans la voix. Un grondement sourd, presque guttural remonte des tréfonds de sa poitrine : — C’est ce qu’on va voir. Il m’embrasse à nouveau – mais cette fois sans aucune retenue. L’urgence pulse dans chacun de ses gestes. Sa main glisse le long de mes flancs, descend, explore, s’impose avec une fermeté douce, presque révérencieuse, jusqu’à me pousser à me retourner. À m'offrir sur le ventre. Vulnérable. Désirable. Sa bouche se love dans le creux de mon cou, y dépose un long b****r fiévreux, avant de descendre lentement le long de ma colonne vertébrale. Ses lèvres sèment une pluie de baisers brûlants, qui glisse le long de ma peau jusqu’au creux de mes reins, puis entre mes cuisses. Ses doigts suivent le même chemin, précis et tendres, avant de se refermer sur la source vive de mon désir. Ils s’y aventurent, s’y nichent, trouvent sans mal le point exact qui me fait vibrer tout mon être. Je m’ouvre sous sa main, frémissante. Il glisse son majeur en moi – habile, lent et assuré – et explore avec une patience vorace chaque mouvement attisé par la moiteur de mon plaisir. Mon corps se cambre sous lui, avide, tendu, suspendu à cette incursion mesurée. Sa langue affamée s’invite dans la danse, m’arrachant un ronronnement rauque. Il goûte, savoure, happe chaque frémissement avec une précision dévorante. Sa langue tournoie, s’attarde, se gorge de moi comme s’il voulait m’apprendre de l’intérieur. Sans prévenir, il insère un deuxième doigt. Je gémis de plus belle, rejette la tête en arrière. Le contraste entre ses doigts enfouis entre mes plis humides et sa langue en furie me fait perdre pied. Sa main libre caresse le creux de mon dos, tandis que ses gestes s’enchaînent à un rythme effréné. Mes muscles commencent à trembler sous l’approche de l’o*****e. Alors, dans un mouvement aussi brutal que maîtrisé, ses doigts quittent mes hanches pour se refermer sur mes poignets, qu’il ramène au-dessus de ma tête, d’une poigne ferme, presque possessive, tout en se redressant au-dessus de moi. Dans le même élan, sa verge – lourde et brûlante – se cale contre mon intimité par derrière, menaçante. Un frôlement à la fois doux, redoutable et plein de promesse. Un grognement de frustration m’échappe, mais il s’éteint aussitôt, remplacé par un cri d’extase brut lorsqu’il me pénètre d’un coup de reins – puissant, entier, ancré – prêt à réclamer chaque centimètre, chaque soupir de mon être. Il se meut en moi, avec une lenteur dévorante, comme s’il voulait graver chacun de ses va-et-vient dans ma chair. — Aikon…Plus vite, je le supplie presque. Sa main libre s’empare de mes cheveux. Ses doigts s’y accrochent et tirent avec force, me forçant à basculer la tête en arrière. — Comme tu voudras, princesse, gronde-t-il. Il se retire, et sans crier gare, s’enfonce jusqu’à la garde. Je geins. Son corps collé au mien, ses mouvements deviennent plus sauvages, plus avides – un loup affamé. Sa prise sur mes poignets et mes cheveux se resserre, son souffle devient rauque. Chacune de ses poussées arrache à mon ventre une nouvelle onde. Sa main fait pression sur ma nuque. Ma tête retombe. Mes seins et mes genoux s’enfoncent dans le tapis de manière douloureuse et délicieuse au rythme de ses poussées effrénées. Mes cris se mêlent au martèlement brut de nos corps. Soudain, le plaisir monte – furieux, inéluctable. Aikon m’empoigne par la gorge, m’arrachant un halètement étranglé. Dans un mouvement fluide, il me redresse contre lui, mon dos plaqué contre son torse brûlant, ses reins parfaitement ancrés au creux de mes hanches. Sa main serre juste assez pour que je le sente, pour que je frémisse, pour que je comprenne qu’il commande – et qu’il ne me laissera jouir que lorsqu’il l’aura décidé. Ses lèvres capturent les miennes dans un b****r âpre. Son bras libre s’enroule autour de ma taille, ferme, possessif. Ses doigts s’aventurent sans détour jusqu’à notre point d’ancrage, s’attaquent à mon c******s avec une précision impitoyable. Je me cambre contre lui, haletante, incapable d’articuler le moindre mot. Sa voix fend l’air – rauque, impérieuse, tremblante de désir : — Jouis pour moi, petit ange. Je cède. Tout en moi éclate. Mon corps s’arque, crie, obéit, se libère sous son emprise. Il jouit en même temps, tel un conquérant. Nos cris se fondent dans un râle unique, profond, brut. Nos corps s’effondrent, encore ancrés l’un à l’autre. Mon corps obéit, s’arque, crie, se libère sous son emprise. Il jouit en même temps, en conquérant, et nos cris se fondent dans un seul et même râle rauque, uni. — Encore, je souffle haletante, les joues empourprées, le corps brûlant d’un désir insatiable. Aikon ricane contre ma peau. Sa main claque fermement contre mes fesses nues. — Petite gourmande, me taquine-t-il. (Je lui lance un regard noir, faussement indigné, les lèvres pincées. Il hausse un sourcil, amusé.) Aussi appétissant soit ton corps de déesse, nous avons des obligations qui nous attendent mon ange, me rappelle-t-il. Une nouvelle claque s’abat sur ma chair. Il se retire et se relève avec la grâce féline d’un prédateur repu. — Reviens…, je geins, plaintive. Il se rhabille rapidement, avant de se pencher vers moi, sa bouche toute proche de la mienne : — Ne t’en fais pas : cette nuit, je te ferai crier à t’en casser la voix. Sa bouche se referme sur la mienne. Ses mains pincent mes seins à travers mes vêtements, avec une audace calculée, tandis que ses dents mordillent ma lèvre inférieure, la maintenant prisonnière un bref instant, cruelles et tendres à la fois. Une onde de plaisir me remonte le long de l’échine. Il se redresse et s’éloigne, satisfait. — Sadique ! je m’exclame, frustrée et agacée. Son rire rauque résonne dans la pièce, chargé de cette promesse non dite qu’il tiendra parole. Il ouvre la porte et, avant de disparaître dans le couloir, me jette un dernier regard – un éclair de désir pur. Je me lève à contrecœur et sors à mon tour. A peine ai-je franchi le seuil, que ma tante me tombe dessus, impatiente. Sans plus de cérémonie, elle m’attrape par le bras et m’entraîne dans son sillage. — Nous devons faire vite, nous n’avons pas une minute à perdre ! s’exclame-t-elle tandis que nous traversons les couloirs. — Avez-vous un radar intégré ma tante ? je la taquine. Elle me pince doucement le bras, en guise de réprimande affectueuse. Je ris. Nous entrons dans mes appartements où, comme à leur habitude, Fiona, Liv, Louison et Isobel m’attendent déjà. Les trois dernières m’escortent aussitôt vers la salle de bain pendant que la première supervise la dernière étape des préparatifs de mes bagages. — Tout doit être aussi parfait que possible, insiste ma tante. L’ambiance est fébrile. Tout s’enchaîne à une vitesse affolante. Isobel me déshabille, puis Louison m’aide à me glisser dans la baignoire. L’eau chaude et la mousse délicate apaisent mes muscles encore brûlants du désir d’Aikon et de ses foutreries. Liv, elle, virevolte autour de moi avec une précision presque chorégraphiée : lavage, shampoing, rinçage. Puis vient la coiffure – chef-d’œuvre d’élégance et de légèreté. Mes cheveux sont relevés en un chignon sophistiqué, orné de fines feuilles d’or ciselées qui captent la lumière comme des éclats d’été. Quelques mèches s’en échappent, caressant doucement ma nuque. Le maquillage sublime mes traits : mes yeux noisette prennent une profondeur presque elfique, sauvage et mystérieux, cerclés d’ombres douces. Un soupçon de rose tendre colore mes joues, tandis que mes lèvres arborent la teinte veloutée d’un fruit mûr prêt à être cueilli. L’habillage, enfin, s’impose comme l’étape maîtresse. Fiona, qui vient de fermer la dernière malle, prend les choses en main. Ses doigts habiles serrent fermement mon corsage, ajustant les lacets avec une rigueur presque militaire. — Fiona, il est tout à fait possible d’être à la mode sans arrêter de respirer, je râle, le souffle court. — Peut-être, mais personne n’a jamais dit que la beauté devait être confortable. Et puis…Altesse, vous devriez voir la silhouette que ce corset vous fait. Avec un sourire complice, elle m’attrape par le bras et me fait pivoter vers le miroir accroché à mon armoire. Je reste figée un instant devant mon reflet. Le corsage soutient et réhausse ma poitrine avec une fermeté et une générosité qui ne laissent place à aucun doute. — Une vraie déesse, souffle discrètement ma servante en chef, satisfaite. Elle m’aide à revêtir une robe royale de printemps – un véritable hymne à la nature et aux pouvoirs anciens des elfes. Le tissu, aussi léger qu’une brise matinale, se décline en nuances de vert mousse, de jaune pâle et de corail éclatant, rappelant les sous-bois baignés de lumière et les premières fleurs sauvages au printemps. Des broderies complexes – d’entrelacs et de vrilles végétaux, ponctuées d’or et d’argent – serpentent soigneusement du corsage à la taille. La traîne fluide effleure le sol dans un mouvement aérien, comme une feuille portée par le vent. — Magnifique, murmure ma tante, une lueur fière et admirative dans le regard. Elle m’embrasse doucement le front et me pince la joue dans un geste presque maternel. Nous sortons de mes appartements, suivis de mes quatre servantes. Dans les couloirs, l’effervescence est à son comble. A quatorze heures tapantes, les bagages sont chargés dans les voitures. Le cortège s’organise, majestueux et solennel. Mon oncle Clayton et le Prince Rhystan – tous deux imposants et élégants dans leurs tenues officielles – sont les premiers à nous rejoindre. Terrence, Annaëlle et Eva les suivent de près. Mon oncle s’approche, son regard clair, d’ordinaire perçant et strict, adouci d’une tendresse rare. Il m’attire brièvement à lui et dépose un b****r sur chacune de mes joues. — Tu es resplendissante, ma chère nièce. Ce corsage ferait pâlir plus d’une noble, toutes Cours confondues. — Je souris, touchée : — Merci, mon oncle. Nous échangeons un sourire dans une connivence silencieuse, faite de respect mutuel. Puis il s’efface d’un pas, laissant place au Prince Rhystan. Droit comme un soldat, sa posture est impeccable, presque intimidante si l’on ne connait pas la chaleur cachée sous sa carapace. — Votre Altesse, dit-il en inclinant brièvement la tête. Vous sentez-vous mieux depuis l’entraînement ? — Oui, j’acquiesce. Je m’en suis bien remise, merci. L’ombre d’un sourire complice effleure ses lèvres : — Olivia n’a pas un mauvais fond, mais elle peut être une vraie épine dans le pied quand elle s’y met. Si tel est le cas, n’hésitez pas à faire appel à vos talents, pour lui rappeler où est sa place. (Un éclat de malice traverse ses iris, comme s’il savait pertinemment à qui il parlait.) Elle comprend mieux quand on parle son langage, ajoute-t-il plus bas. Je hoche la tête, un sourire en coin prêt à naître sur mes lèvres, mais une voix grave et familière m’interrompt ma réplique : — Mon cher Prince Rhystan, toujours aussi diplomate à ce que je vois. (Je me retourne, intriguée, et mon cœur s’emballe. Une silhouette, à la fois imposante et familière, se détache de l’agitation ambiante. Mon sourire s’agrandit, irrésistible.) Vos conseils ressemblent davantage à ceux d’un démon, qui donnerait des cours de diplomatie, qu’à ceux d’un prince. — Lord Ackles ! je m’exclame. Je me jette dans ses bras sans la moindre hésitation. L’odeur familière de cuir, de feu de bois et d’encens ancien m’envahit aussitôt, réveillant une chaleur douce dans ma poitrine. Il me serre fort contre lui, dans un rire franc et vibrant. — Il va vraiment falloir que je trouve une solution pour te faire comprendre que Papa ou Castiel ferait très bien l’affaire, dit-il d’un ton faussement dépité. Je me détache de lui, mon sourire toujours accroché aux lèvres. — Va pour Castiel, alors. Mais juste pour ce soir. Il lève théâtralement les yeux au ciel, mais je vois bien à l’éclat discret dans son regard qu’il est touché. A ses côtés, ma mère esquisse un sourire tendre – ce sourire-là, rare et pudique, qu’elle ne réserve qu’à nous et à leurs enfants. Nous échangeons une longue étreinte, douce et enveloppante, de celles qui disent plus qu’aucune parole. — Ricky, Cici et Lily ne sont pas avec vous ? je demande en la relâchant. — Non, me répond-elle. Ils sont restés bien sagement au domaine, entre les mains expertes de leurs précepteurs et gouvernantes. Je grimace malgré moi. Connaissant le caractère volcanique de Ricky et des deux tempêtes blondes qui l’accompagnent, ils vont leur donner du fil à retordre. — Toutefois, s’il s’avère que le séjour au Royal Pavilion se rallonge, alors ils nous rejoindront. A condition qu’ils n’envoient pas une réclamation officielle avant. Ricky menace déjà d’organiser une rébellion éducative. Je laisse échapper un rire franc en imaginant la scène : Ricky, debout sur une chaise, haranguant les autres enfants et les domestiques comme un général en campagne. Du Ricky tout craché. Alors que mon rire s’atténue, un mouvement attire mon attention : je me retourne et aperçois Aikon qui s’approche d’un pas tranquille, l’allure décontractée, sa veste de cérémonie négligemment jetée sur l’épaule, comme si le protocole lui-même se pliait à son style. Il n’a rien perdu de son aplomb. Au contraire, chaque détail semble orchestré pour en souligner la souveraine assurance. À sa gauche, la Reine avance avec la grâce de ses femmes qui ont fait de l’élégance un art politique. Ses yeux passent brièvement sur nous, posés, bienveillants, puis elle se penche vers l’un des deux conseillers qui les suivent avec le calme digne de leur fonction. D’un geste fluide, notre petit groupe s’incline dans une révérence respectueuse. Moi la première. Quand je relève la tête, le regard d’Aikon accroche le mien. Le monde se rétrécit un instant à ce seul échange silencieux Sa gestuelle et son sourire – assurés et chargés de ce qui s’est passé entre nous – me font rougir jusqu’à la racine des cheveux. Sans hésiter, il fait un pas vers moi et m’embrasse tendrement devant tous. Sa proximité, la chaleur de son corps, la facilité désarmante avec laquelle il défie l’étiquette me font perdre l’équilibre intérieur. Il s’éloigne à peine et m’offre son bras avec une aisance naturelle. Je m’y appuie, le cœur cognant follement entre mes côtes. — Notre escorte est-elle au complet ? demande-t-il. — Oui, répond mon beau-père. Il ne manque plus que les tambours de guerre, et nous serons bons. — Mon cher, évitez de lui donner de mauvaises idées, je vous prie, soupire ma mère. — Connaissant mon neveu, il serait tout à fait capable d’en faire venir un escadron juste pour le style, remarque le Prince Rhystan, les sourcils levés. Aikon les observe, faisant mine de réfléchir : — Maintenant que vous le dites, je ne sais pas si je ne devrais pas le faire. Quelques rires fusent autour de nous. Aikon esquisse un sourire avant de se tourner vers sa mère et les Conseillers pour prendre congé. L’un après l’autre, nous en faisons de même, notre légèreté momentanée aussitôt tempérée par les exigences du protocole. — Nous vous rejoindrons d’ici quarante-huit heures, comme prévu, annonce la Reine d’un ton calme. La meute sera prête, et les équipes resteront coordonnées en notre absence. Le palais ne s’effondrera pas…normalement. Je souris poliment, mais ne peux réprimer une grimace fugace à l’idée de voir Olivia rôder autour de nous pendant les préparatifs du mariage. Rien que d’imaginer ses manigances entre deux essayages ou cérémonies me serre presque le ventre. Comme si elles avaient deviné le fil de mes pensées, Annaëlle et Eva surgissent à mes côtés, leurs robes légèrement relevées, les cheveux un peu décoiffés par leur empressement. Elles s’inclinent brièvement devant la Reine, puis se tournent vers moi, leurs yeux pétillant d’excitation. — On te kidnappe officiellement pour le trajet ! s’exclame Annaëlle. — Tu es à nous maintenant ! ajoute Eva avec un clin d’œil complice. Qans me laisser le temps de protester, elles m’attrapent chacune un bras et m’arrachent, hilares, à l’étreinte d’Aikon. Il les laisse faire, les lèvres fendues en un sourire entendu. Dans un éclat de rire partagé, les filles m’entraînent vers l’une des voitures. Nous grimpons à l’intérieur, bientôt rejointes par ma tante et ma mère, rayonnantes d’une élégance tranquille. Terrence ferme la marche et prend place sur le dernier siège libre. — Mesdemoiselles, vous auriez pu laisser notre future Luna faire le trajet jusqu’au port avec son fiancé, les admoneste-t-il d’un ton faussement sévère. Eva balaye la remarque de son frère d’un geste de la main. — Il aura tout l’après-midi…et toute la nuit pour l’avoir pour lui. Je manque de m’étouffer, les joues en feu. Terrence lève les yeux au ciel, désabusé, tandis qu’Annaëlle tente d’étouffer un fou rire en le camouflant derrière une quinte de toux – sous le regard réprobateur de sa mère. — Il serait peut-être bon de laisser la future mariée tranquille, commente ma mère. Tante Clara approuve d’un hochement de tête, avant d’ajouter d’un ton plus pragmatique : — J’espère que la météo ne virera pas avant notre arrivée. Ce serait dommage qu’un orage vienne troubler les préparatifs des festivités. La conversation dérive doucement vers l’organisation du mariage : les fleurs déjà choisies, les couturières en attente, les invités qui afflueront dès que j’aurai donné mon aval pour choisir le Royal Pavilion comme lieu de noces…Mon être entier frémit à cette idée. Mon mariage. Dans moins de trois jours. Je laisse mon regard dériver vers la fenêtre. Le paysage défile paisiblement. Les arbres s’épaississent autour du chemin, refermant lentement leur voûte sur notre passage. Le château, majestueux, s’efface peu à peu, englouti par la densité de la forêt. Une pointe d’émotion me serre la gorge. Lorsque je reverrai ses murs, je ne serai plus une simple princesse. Je serai une épouse. Une Luna. Une future reine. ** ** ** ** **
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