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1887 Mots
Aden Le convoi descend en procession jusqu’à l’un de nos ports privés, dissimulé dans le creux d’une crique étroite, bordée de pins et gardée par une unité de gardes. À peine le dernier véhicule garé, les instructions fusent précises, rodées, efficaces. Les bagages sont transférés à bord avec la rigueur d’un ballet bien huilé, les derniers documents, importants pour les conseils à venir, scellés à la cire royale, tandis que les membres du personnel s’activent entre les différentes pièces du yacht pour nous assurer un confort maximal. Je descends de voiture et me dirige vers celle où se trouve Eden. La portière s’ouvre. Ma fiancée en sort avec une grâce silencieuse, sa robe soulevée par une brise marine qui en fait danser les pans. Pendant un instant, le temps semble suspendu. Elle tourne les yeux vers moi et je lui tends une main qu’elle prend sans la moindre hésitation. Ses doigts se nouent aux miens alors que nous regagnons la passerelle. Ma fiancée en sort avec grâce, sa robe légèrement soulevée par le vent qui en fait danser les pans. Un sourire discret aux lèvres, je lui tends une main qu’elle prend sans hésiter. Ses doigts se nouent sans résistance aux miens alors que nous regagnons la passerelle. Les moteurs solaires s’activent dans un doux bruissement, presque organique. À bord, le Roi Clayton et la Reine Clara sollicitent une audience avec la mère d’Eden, son beau-père, mon oncle et moi. Je laisse donc ma fiancée aux bons soins d’Annaëlle et Eva qui l’emmènent sur le pont. Leurs éclats de voix, complices et légers, résonnent entre les voiles tendus du yacht, qui glisse hors du port sans heurts, direction le royaume des elfes, dont l’île principale n’est qu’à quatre heures de traversée. Nous montons sur la terrasse du pont supérieur, là où le vent est plus franc, chargé d’embruns et de lumière. De là, nous avons vu sur le pont inférieur et les filles qui se sont lancées dans une partie de L’Empreinte du Trône, un jeu elfique mêlant adresse, stratégie et répliques tirées des traités royaux. Les cartes d’alliances volent, les pièces d’obsidienne roulent sur la table, les défis sont lancés dans un cérémonial joyeusement dramatique. Sans surprise, Eden excelle à ce jeu. Elle rayonne, semble dans son élément – vive, pleine d’assurance, lumineuse, presque elfique dans sa noblesse innée. Une main sur la rambarde dorée, je l’observe un instant, puis je me détourne et rejoins le cercle restreint installé autour de la table vernie sur laquelle coupes de cristal, alcools et carafes d’eau aromatisée ont été installés. Je me sers un verre de cognac et en prends une longue gorgée. Un ange passe. Nous restons silencieux quelques minutes, jusqu’à ce que le Roi Clayton finisse par rompre le silence : — Nous avons reçu un signalement d’intrusion dans notre dimension. (Les mots tombent comme une pierre dans l’eau.) C’est ce qui a motivé notre départ vers le Royal Pavilion, ajoute-t-il. Officiellement pour nous préparer pour le mariage. Officieusement pour comprendre ce que cela signifie. — Quel type de signalement ? demande mon oncle, les sourcils froncés. — La fontaine de l’île centrale – celle fondée par la magie des Elfes, des Loups et des Banshee – a été activée il y a à peu près vingt-quatre heures. Et comme vous le savez, ces fontaines ne réagissent qu’au sang magique : elfe, loup ou banshee. Elles ne peuvent pas être déclenchées autrement. Ce qui signifie… — L’intrus ne peut être un Chasseur, je conclue calmement. Il hoche lentement la tête. — C’est exact. Toutefois, à l’heure actuelle, nous ne savons ni qui, ni quoi, a provoqué l’activation. — Ashton, intervient calmement la mère d’Eden. (Tous les regards convergent vers elle.) Le loup protecteur de ma fille, poursuit-elle. Je l’ai connu lorsqu’il n’était encore qu’un préadolescent. A cette époque, nous vivions encore dans le monde des humains. J’ai rencontré ses parents, Sébastien et Jeanne. Ils descendaient directement de la branche Vorlac, née de l’union de Marie-Jeanne et Jean-Sébastien. Un silence chargé s’abat. — Tu veux dire que tu as pactisé avec cette branche rejetée ? Celle que l’Histoire a tenté d’oublier ? demande sa belle-sœur, choquée. — Oui. Et je n’en ai pas honte. Sebastian et Jeanne faisaient partie des plus belles personnes que j’aie rencontrées. Loyaux, droits et fatigués des anciens conflits. Je ne sais pas ce qu’il est advenu d’eux. A l’époque, ils étaient en première ligne. Ils combattaient les Chasseurs et protégeaient les accès à nos royaumes. Pendant qu’eux risquaient leur vie, Ashton – plus âgé qu’Eden de quelques années – veillait sur nous. Il observait Eden grandir comme un véritable gardien. Elle marque une pause, le temps pour nous de digérer la nouvelle. Une pause. Grave. Pleine. Son regard glisse vers moi, chargé d’une tendresse presque maternelle. — Ashton et les membres de la meute de La Forêt Mystérieuses se sont tous attachés à Eden, reprend-elle avec douceur. Lorsque Michael et ses sbires ont réussi à nous cerner et que nous avons été forcées de fuir, nous avons laissé derrière nous un lien que ni le temps, ni la distance n’ont su effacer. Mon cœur bondit dans ma cage thoracique. Je la fixe, le regard dur, les bras croisés sur ma poitrine, tentant de contenir les pulsions possessives de mon loup. Elles cognent contre mes côtes, grondent dans ma gorge. Son lien avec un autre mâle. Leur meute. Leur complicité. — Cet Ashton, dis-je enfin, d’une voix trop calme pour être innocente, a-t-il des intentions…plus qu’amicale envers Eden ? Elle hésite un instant avant de concéder : — Je n’en suis pas certaine, mais j’ai toujours eu le pressentiment que c’était le cas. Je bois une longue gorgée de cognac sans la quitter des yeux. La brûlure de l’alcool ne suffit pas à dissiper celle dans ma gorge. De mieux en mieux. — Quand bien même ce jeune louveteau ne représenterait pas une menace, cela ne le rend pas plus acceptable pour autant, remarque la reine Clara, la voix chargée d’une pointe de mépris. Il appartient à une meute maudite. Leur lignée est souillée par le sang de Marie-Jeanne qui coule dans leurs veines. — Eden a, elle aussi, du sang de chasseur dans les veines, rétorque froidement la mère de ma fiancée. Sa belle-sœur la fixe sans ciller. Son regard se durcit. Son visage, parfait et figé, devient tranchant comme une lame d’obsidienne. — Ainsi que du sang elfique. Pur. Et c’est cela qui la sauve. Qui permet un certain équilibre, contrairement aux descendants de Marie-Jeanne et de Jean-Sébastien, souillés dès l’utérus. Il n’y a rien à équilibrer, car tout est déjà corrompu. — Il est vrai que, dans leur cas, le venin lupin transmis par le placenta altère le sang avant même la naissance, renchérit son époux. Ce sont des anomalies…Ni tout à fait loups, ni tout à fait chasseurs. Une erreur hybride. Le silence retombe immédiatement, dense, viscéral. La mère d’Eden s’apprête à répliquer, une étincelle au fond des yeux – mais un léger geste de son mari, et un regard intransigeant de ma part la résuisent au silence. Je me lève, d’un mouvement lent, calculé. Les regards se tournent vers moi comme attirés par une gravité soudaine. Les mains croisées dans le dos, je fais les cents pas. Une colère pulse dans chacun de mes gestes. Mon regard glisse vers le pont inférieur. Eden. Cette fois-ci, elle est plongée dans une partie de cartes, entourée d’Annaëlle, Evan Terrence, Louison et Liv. Elle rit à une remarque d’Annaëlle, sa main vole sur les cartes, impérieuse et vive. Elle est insouciante, magnifique. Et elle est à moi. Je retourne près de la table, dans le plus grand des calmes, et pose mes mains à plats sur la surface vernie. — Que les choses soient claires, je dis avec une fermeté qui ne souffre aucune contestation, il n’y aura pas de place pour deux loups dans la vie d’Eden. Peu importe la pureté du sang ou les vieilles rancunes. Dans moins de trois jours, Eden sera officiellement mon épouse, ma Luna. A partir de là, Ashton ne représentera plus aucune menace sur ce plan. (Je jette une œillade furtive au pont inférieur avant de poursuivre :) Ashton sait-il que nous avons volontairement oblitéré toute trace des Valet et des Vorlac dans la mémoire des humains ? La mère d’Eden hoche la tête, les lèvres pincées. Je soupire. — Je suppose que cela vaut aussi pour le plan de réappropriation des zones humaines parallèles à nos îles surnaturelles – notamment celle parallèle à l’île centrale, le cœur même où convergent nos lignes telluriques. — Oui, confirme-t-elle, sa voix basse, presque un murmure. Il sait presque tout. Je ferme les yeux et me pince l’arête du nez pour empêcher la tempête qui gronde en moi de tout emporter. — Dans ce cas, il faut absolument que nous le retrouvions, et l’empêchions d’approcher Eden avant de l’avoir renvoyé dans le monde des humains. (Je rouvre lentement les paupières, mon self-control retrouvé.) Dès que ce sera fait, nous détruirons les fontaines restantes dans le royaume des Elfes, le royaume des Banshee et sur l’île centrale. — Vous pourrez compter sur notre soutien, m’assure la Reine Clara, un éclat glacial dans la voix. Son époux hoche lentement la tête en signe d’accord. — Nous nous chargerons de celle sur nos terres. Nous en recueillerons l’énergie, puis nous enverrons un bataillon faire de même avec celle de Tur Nan Bean Si. Pour l’île centrale, nous pourrons nous y rendre dès le lendemain de La Nuit du Lien. Ainsi, les dons d’Eden seront à la fois décuplés…et stabilisés. — Je m’en approprierai une partie, comme convenu, je poursuis, la voix empreinte d’une détermination farouche. La mère d’Eden m’observe longuement, les yeux plissés, une accusation muette brûlant dans le regard. — Vous avez l’intention de brider ma fille ? s’enquiert-elle sans détour. — Ce n’est pas une question de la brider, répond calmement le Roi Clayton. C’est une question de protection et de victoire. (Il se redresse, s’éclaircit la gorge et poursuit :) Eden est l’un des pions les plus précieux sur cet échiquier complexe du pouvoir. Nous ne pouvons pas nous permettre qu’elle devienne celui de son père. Si Michael la récupérait, ce ne serait pas seulement un royaume qui tomberait. Ce serait l’équilibre tout entier. La magie dans son essence même. Un silence de plomb s’abat sur l’assemblée. Je prends une lente inspiration, mes doigts légèrement crispés sur la table. Je me relève avec toute la majesté que je possède. Au fond de moi, mon loup grogne son approbation. Une fois de plus, les regards convergent dans ma direction, suspendus à mes lèvres. Lorsque je prends la parole, ma voix est dure, tranchante : — Michael ne touchera pas à un cheveu sur la tête d’Eden. Il ne la possédera pas. Eden n’appartient qu’à elle-même – mais bientôt, elle sera mienne, corps et âme, par le mariage et par le lien. Si son s****d de géniteur veut tenter quoi que ce soit, il devra d’abord me passer sur le corps. L’assemblée hoche respectueusement la tête, dans un silence solennel. Un grondement sourd s’élève des tréfonds de ma gorge, comme si mon loup lui-même approuvait mes paroles. — Mar sin biodh e. Ainsi soit-il. ** ** ** ** **
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