Eden
En fin d’après-midi, notre yacht entre dans le port de l’île abrupte sur laquelle se trouve le Royal Pavilion, le petit village adjacent et les boutiques construits en creux de montagne. Annaëlle, Eva et moi le regardons s’amarrer. Pêcheurs et villageois s’arrêtent respectueusement pour assister à notre arrivée. Un doux frisson me court le long de l’échine alors que les domestiques s’affairent autour de nous, prenant en charge coffres, valises et effets personnels avec une efficacité silencieuse.
Sur le ponton, un comité d’accueil s’est déjà formé, tel un éventail de figures élégantes sous le ciel doré de cette fin de journée. Comme pour l’embarquement, Aikon m’offre une main sur laquelle je m’appuie pour mettre pied à terre. Une brise iodée me caresse les tempes tandis que nous avançons, escortés par quatre gardes, mon oncle, ma tante, ma mère, mon beau-père, Annaëlle, Terrence, Eva et le prince Rhystan.
Les Conseillers Royaux de mon oncle et de ma tante – collègues de mon beau-père depuis des décennies – attendent, le dos droit, la tête haute, flanqués de leurs épouses et enfants vêtus de leurs plus belles tenues de printemps. L’un d’eux, un homme aux cheveux grisonnants et au port martial, incline la tête à notre approche, comme le veut l’étiquette. Un autre me sourit chaleureusement. Tout est feutré, cérémoniel.
À peine avons-nous pu échanger quelques formalités qu’une voix cristalline fend l’air.
— Princesse Eden !
Je me fige, me retourne… et je la vois. Effie. Petite silhouette en robe de coton froissée, pieds nues, les joues rougies par l’excitation du moment. Ses tresses brunes volent derrière elle tandis qu’elle traverse la foule.
— Effie !
J’ouvre les bras. Elle s’y jette avec la force d’un éclair, riant à gorge déployée. Je la fais tourner sur place, ses petits bras serrés autour de mon cou.
— Je suis contente de vous revoir ! s’exclame-t-elle de sa voix fluette.
— Moi aussi, ma toute belle. (Je l’embrasse sur la tempe.) Tu as encore grandi !
Elle hoche la tête, souriante. Autour de nous, les adultes esquissent des sourires attendris, les conversations se poursuivent, les voitures attendent. Un instant, c’est comme si l’île elle-même retenait son souffle, suspendue à ce simple échange. Deux silhouettes familières émergent de la foule. Alaric – solide pêcheur au teint buriné par le sel – retire prestement sa casquette de toile, gêné. Ilia, sa femme, fine et discrète, glisse ses doigts dans les siens. Ils s’inclinent respectueusement devant nous.
— Votre Altesse, souffle Alaric d’une voix rauque. Veuillez excuser l’élan de notre fille. Elle aurait dû attendre qu’on lui donne la permission de vous approcher.
— Ce n’est pourtant pas faute de lui avoir dit de se tenir sage, soupire Ilia, les yeux baissés.
Je serre Effie une dernière fois contre moi, puis la repose au sol, mon sourire intact. Alaric et Ilia se redressent lentement. Effie se glisse machinalement entre eux, leurs mains dans les siennes.
— Monsieur et Madame Cabhlach, je les salue doucement. (Ils s’inclinent une fois de plus. Je me penche vers eux, une pointe de connivence dans la voix.) Ne vous en faites pas pour cet accueil inconventionnel, je préfère mille fois l’enthousiasme sincère aux courbettes forcées. Effie est la bienvenue à mes côtés, toujours.
J’adresse un petit clin d’œil à l’intéressée, qui rayonne. Ses parents se détendent légèrement, rassurés. Aikon s’avance d’un pas, le regard posé sur eux, empreint de cette autorité calme et tranchante qui lui est propre.
— Monsieur et Madame Cabhlach, cela tombe à merveille que vous soyez ici, dit-il, d’une voix grave, coupant à travers le vent marin. Le Roi Clayton et la Reine Clara avaient l’intention de vous faire mander au palais. (Le couple échange une œillade confuse.) Nous aurions besoin de vos talents, poursuit Aikon. Alaric, pour la sélection des poissons et crustacés en vu des banquets royaux à venir. Ilia, vos doigts magiques seront précieux pour ajuster et finaliser la garde-robe de la Princesse Eden : la tenue du dîner de fiançailles, la robe du mariage et celle de la cérémonie du Lien. Nous aimerions ne faire appel qu’aux meilleurs, et si je m’en fie aux dires de votre Roi et votre Reine, vous l’êtes.
Ilia écarquille les yeux. Alaric vacille presque sous le poids de l’honneur. Ils s’inclinent encore plus profondément, avec une humilité digne.
— Ce sera un honneur pour nous au-delà des mots, Majesté, souffle Ilia, la voix tremblante.
Aikon pose une main amicale sur son bras.
— Tout l’honneur est pour nous.
— Je peux venir aussi ? demande timidement Effie.
Aikon baisse les yeux vers elle, l’ombre d’un sourire aux lèvres.
— Bien sûr. Eden va avoir besoin de toutes l’aide possible pour les préparatifs.
Effie pousse un petit cri ravi, saisi ma main dans la sienne, et le cortège se met en mouvement. Derrière nous, Fiona, Isobel, Liv et Louison prennent ses parents sous leurs ailes. Annaëlle, Eva, ma mère et ma tante montent en voiture avec nous. Effie babille tout le long du trajet, heureuse et émerveillée.
À notre arrivée aux palais, nous n’avons pas le temps de franchir les lourdes portes qu’Eva et Annaëlle nous emmènent à leur suite avec l’enthousiasme de conspiratrices en mission.
— Pas une minute à perdre ! s’exclament-elles à l’unisson.
Nous traversons les galeries et arcades baignées de lumière avant d’arriver sur les jardins royaux. La lavande danse dans la brise et les arbres elfiques laissent tomber quelques pétales turquoise sur leur passage. Là, sur une petite estrade à rambardes, située sous une pergola fleurie, le peintre attend, sa palette prête, le regard concentré. Le vent joue doucement dans mes boucles. Annaëlle ajuste un pli de ma robe, tandis qu’Effie et Eva me passe une couronne de fleurs assortie dans les cheveux.
— Votre Altesse, Mesdemoiselles, nous salue le peintre en s’inclinant révérencieusement devant nous. (Aikon nous rejoint.) Majesté, vous êtes en retard de trois inspirations et deux soupirs, commente-t-il, non sans l’accueillir avec le respect qui lui est dû. Votre Altesse, Majesté, à vos places, s’il vous plaît.
Aikon glisse un bras autour de ma taille et me guide jusqu’à la petite estrade.
— Grincheux et pourtant jeune et mignon, commente Eva à voix basse, dépitée.
Je me mords la lèvre inférieure pour retenir un rire. Aikon et moi nous plaçons face au peintre. Derrière lui, Annaëlle, Eva et Effie redoublent d’inventivité pour me lancer des grimaces et prendre des poses théâtrales. Heureusement, malgré leurs tentatives pour détourner mon attention, le résultat final est sublime. Je suis assise sur un tabouret, le dos droit, les mains d’Aikon poser galamment sur mes épaules, mon regard levé vers lui. Une promesse figée dans l’or et la lumière.
Le peintre apporte une dernière touche à son œuvre et l’oncle Rhystan vient chercher mon fiancé.
— Loin de moi l’idée de gâcher les festivités, mon cher neveu, mais nous avons un Conseil Royal qui nous attend.
Aikon acquiesce.
— J’arrive tout de suite. (Il se tourne vers moi et glisse une main sous mon menton, capturant mon regard.) Je te vois au dîner.
Il m’embrasse furtivement puis, après avoir salué le peintre et les filles, suit son oncle jusqu’au palais. Les deux hommes à peine partie, Eva se met à sautiller impatiemment près du peintre.
— Maître, s’il vous plaît, peignez-nous toutes les quatre !
— Mademoiselle, j’ai un emploi du temps…
Effie s’avance d’un pas sans lui laisser le temps de finir sa phrase. Le peintre baisse les yeux vers les siens, suppliants.
— C’est d’accord, soupire-t-il. Mais je vais faire cela vite et bien !
Ramassant rapidement son matériel, il claque des doigts et nous invite à le suivre. Nous prenons place sous un grand arbre en fleurs, auquel est accroché une balançoire. Je m’assois, Effie sur les genoux, Anaëlle debout à ma droite, Eva debout à ma gauche.
Deux heures plus tard, un second portrait est achevé : trois jeunes femmes et une enfant, rieuses, capturées dans un instant de pur bonheur. Mes amies, Effie et moi prenons congés du peintre, prêtes à retourner au palais. Effie prend les devants.
— Attrapez-moi si vous le pouvez, chantonne-t-elle en s’élançant entre les arbres et arbustes fleuris, ses tresses au vent.
— Ne t’inquiète pas pour ça, on arrive ! la prévient Eva.
Sans plus de cérémonie, elle s’élance, hilare, vite imitée par Annaëlle. Je les observe un instant, avant de me mettre à courir à mon tour, mes jupons relevés pour ne pas trébucher, mon rire clair résonnant entre les haies taillées.
Une partie de cache-cache improvisée s’ensuit entre les plantes, les arbres, les parterres de fleurs, la roseraie, les statues anciennes et les pergolas noyées de chèvrefeuille. Les gardes, en retrait, échangent des regards amusés sans interrompre notre jeu. Pendant quelques précieuses minutes, le protocole s’évanouit au profit d’une insouciance presque enfantine.
De retour au palais, les robes froissées et les joues rougies, nous entrons dans le vestibule. Nous nous empressons de regagner nos appartements respectifs avant d’être surprises ainsi. Les parents d’Effie étant occupés, je la confie aux bons soins de Liv et Louison pendant que Fiona et Isobel m’aident à me préparer pour le dîner. Une douce odeur d’écorce de cannelle, de bois blond et de fève tonka envahit mes sens. Je me glisse dans l’eau chaude, un sourire d’aise aux lèvres.
Une troisième servante, dont je ne connais pas le nom, se joint à nous en renfort. Profitant de l’inattention des autres, elle s’agenouille derrière moi, le temps de démêler et traiter ma longue chevelure épaisse. Son souffle effleure légèrement ma peau alors qu’elle se penche en avant, la bouche proche de mon oreille :
— Rendez-vous dans le Solarium après le dîner, aux douze coups de minuit. Il vous y attendra.
Mon cœur bondit entre mes côtes. Avant que je ne puisse lui poser la moindre question, elle se relève, exécute une révérence et sort de mes appartements. Une bouffée d’anticipation me submerge subitement, mêlée d’une chaleur familière et d’un bonheur que je n’ai pas ressenti depuis longtemps. Ashton est là. Quelque part.
Fiona et Isobel m’aident à sortir du bain et m’emmitouflent dans un peignoir léger. Comme à leur habitude, leurs gestes sont doux, experts et maîtrisés. Les doigt d’Isobel glissent dans mes cheveux encore humides pour les tresser en une couronne vaporeuse, tandis que Fiona ajuste ma robe légère, presque céleste, cousue d’étoiles fines et pâles comme la lumière d’une aurore.
— Tout juste complétée par les doigts de fée d’Ilia, m’informe ma servante en chef.
Je fais un tour sur moi-même, sourire aux lèvres. Mon reflet m’arrête net. Dans le grand miroir encadré d’or pâle, une jeune femme me rend mon regard – à la fois la même et différente de celle que j’étais ce matin. Mon chignon vaporeux est constellé de petites perles irisées. Un maquillage subtil et lumineux souligne mes traits sans les effacer, laissant entrevoir la fraîcheur de la jeune fille que je suis encore. La robe épouse mes formes sans les trahir. J’ai l’air d’une promesse. Une fiancée en devenir. Une future épouse.
Les portes de mon salon privé s’ouvrent me sortant de mon observation. Effie tournoie sur elle-même, en riant, et sautille jusqu’à moi.
— Princesse Eden, gazouille-t-elle. Vous savez quoi ? J’ai été invitée à dîner avec les enfants de la Cour ! C’est le fils du conseiller Camden qui a demandé si je pouvais venir !
Elle m’encercle les jambes de ses petits bras. Je lui caresse les cheveux, attendrie par son enthousiasme enfantin.
— Allons-y, ma petite demoiselle d’honneur, je lui dis.
Elle acquiesce vivement et attrape ma main, souriante. Derrière nous, mes servantes nous escortent jusqu’au pas de la porte.
— Que la soirée vous soit douce à toutes deux, nous souhaite Liv.
Effie la remercie d’une petite courbette. La porte se referme derrière nous. Nous faisons un bout de chemin ensemble à travers les couloirs plongés dans le début de pénombre de cette soirée printanière. Lorsque nous arrivons dans le hall, un jeune garçon aux cheveux clairs attend, droit comme un prince miniature.
— Votre Altesse, me salue-t-il avec tout le sérieux d’un futur noble. (Puis, se tournant vers Effie :) Mademoiselle ?
L’intéressée exécute une nouvelle courbette, les joues légèrement rougies. Son cavalier lui tend un bras qu’elle accepte avec fierté. Je l’embrasse brièvement sur le front et les regarde s’éloigner, un sourire aux lèvres. Leurs silhouettes s’évanouissent dans le halo doré des lanternes, comme un fragment d’innocence suspendu dans le soir.
C’est alors que je le sens, avant même qu’il ne touche ma peau : sa présence dense, magnétique. Mon cœur ralentit, puis repart plus fort, reconnaissant son rythme dans le sien. Je me retourne doucement. Aikon s’avance à pas feutrés, drapé d’élégance et de puissance. Ses yeux émeraude capturent les miens sans détour.
—u es magnifique, me complimente-t-il d’une voix douce et rauque.
Il m’embrasse furtivement et m’offre son bras que je prends, le cœur battant. Nous franchissons les portes de la salle à manger. A notre entrée, les conversations s’arrêtent net, suspendues. Notre présence attire curiosité et convoitise.
J’observe la pièce – véritable joyau d’opulence – alors que nous avançons jusqu’à la table centrale. Des colonnes de marbre noir veiné d’or, des tapis brodés aux couleurs des différentes puissances surnaturelles, des lustres enchantés, qui flottent silencieusement au-dessus des longues tables de bois sacré, ornent la pièce.
Nous nous inclinons face à mon oncle et ma tante. Ils nous invitent à nous asseoir aux places d’honneur puis, d’un claquement de doigts, il invite les musiciens à entamer la musique. Flûtes, harpes et tambourins s’accordent aussitôt sur des airs joyeux qui résonnent aux quatre coins de la pièce.
Des danseuses surgissent, se mêlant aux domestiques qui vont et viennent entre les tables avec les différents plats du banquet. Ce dernier relève du prodige : un audacieux mariage entre les traditions ancestrales et l’innovation des palais modernes – pains d’épeautre fumants au miel noir et à la fleur de sel, potages de châtaignes sauvages et truffes blanches, cerf rôti à la broche, faisan au romarin, agneau des montagnes bleutées, purée de racines d’orchidées, gratins de courges à la crème d’amarante, carpaccio de langoustines aux éclats de citron noir, mousse d’avocat glacée et perles d’algues au vinaigre de sureau. Pour couronner le tout, assortiments de fromages, tartes pavot-citron et fondant au chocolat cœur caramel.
Les verres se remplissent de vin aux reflets opalins et de sirop d’ambroisie aux propriétés euphorisantes. Une lueur amusée dans le regard, l’estomac rempli, Aikon m’invite tel un noble guindé, et m’entraîne sur la piste. Je ne peux me retenir de rire aux éclats, alors que nous nous lançons dans un quadrille, suivi d’une valse.
Nous restons un moment, parfois enlacés, parfois séparés, parfois virevoltant ou encore volant. Compliments et applaudissements nous accompagnent au fil de la soirée. Au moment de retourner nous asseoir, j’entends les douze coups de minuit sonner au loin.
Alors que nous nous rasseyons pour un énième verre de vin, je pose une main sur le bras d’Aikon.
— Je suis fatiguée, je souffle sobrement.
Mon cœur se serre à l’idée de lui mentir à moitié. Il hoche la tête avec cette courtoisie tranquille qui le caractérise, une lueur tendre dans le regard.
— C’est tout à fait normal, intervient mon oncle Clayton, qui semble m’avoir entendu. Après les derniers jours que tu viens de traverser, c’est un miracle que tu sois encore debout. Si tu veux te retirer pour te coucher de bonne heure, ma chère, n’hésite pas.
J’acquiesce, reconnaissante, puis reporte mon attention sur Aikon.
— Va mon amour, ton oncle à raison. Il faut que tu te reposes. (Il se penche vers moi et m’embrasse doucement le front, avant d’ajouter d’une voix plus basse :) Je te rejoindrai tout à l’heure.
Un doux frisson me court le long de l’échine sous la chaleur de son souffle et la sensualité de sa voix. Frémissante, je me lève, souhaite la bonne soirée à mon oncle, ma tante, ma mère et mon beau-père, puis quitte la salle à manger direction le Solarium. Mes pas feutrés résonnent à peine sur le marbre, léger écho aux battements de mon cœur qui tambourine d’anticipation.
Au bout de dix bonnes minutes à arpenter les couloirs, l’oreille tendue pour détecter le moindre bruit suspect, j’atteins enfin le Solarium. L’endroit semble toujours aussi beau et irréel que dans mon souvenir. Une bonne dizaine de miroir créer un effet de mirage d’un bout à l’autre du lieu.
Les fleurs magiques descendent le long des murs et s’enroulent autours des colonnes anciennes, démultipliant les odeurs exotiques. Les fougères luminescentes et les rosiers suspendus aux branches d’eucalyptus s’ouvrent sur de petites lumières. Au centre, la fontaine murmure, alimentée par une source différente des sources telluriques ce qui n’empêche pas l’eau de scintiller de mille feux.
Je ferme les yeux et prends une lente inspiration. Quelque part, un frémissement attire mon attention. Je rouvre les paupières. Mon regard s’ancre à l’un de ceux que je reconnaitrais entre mille. Ashton, le visage rieur, se tient tout près de moi. Sa silhouette longiligne glisse dans l’éclat du bassin, derrière un rideau de lierre, semble se rapprocher, puis s’éloigner avant de disparaître.
— Ashton ? je chuchote.
Un écho. Une main se pose sur mon épaule. Je me retourne. Ses bras, plus musclés que la dernière fois, se referment sur ma taille et me font tournoyer sur place. Je ris, il me serre contre lui.
— Toujours aussi légère, princesse.
— Ashton…
Nous restons ainsi face à face encore quelques minutes, puis il recule d’un pas, ses yeux brillants d’une insolence familière.
— J’ai entendu parler de votre venue. Certains commerçants locaux se sont rendus sur l’île centrale pour vendre et acheter des produits. Même si elle n’est pas la plus habitée de toutes, il y a suffisamment de personnes qui y vivent pour que les rumeurs aillent bon train…Surtout quand il s’agit de la Louve Blanche et de fiançailles royales. (Il tend la main, effleure ma joue du bout des doigts. Son mouvement se répercute à l’infini dans les miroirs.) Je n’ai pas voulu attendre, poursuit-il, sa voix plus qu’un murmure. J’avais envie de te revoir, depuis le temps. J’ai donc suivi mon instinct.
J’esquisse un sourire :
— Toujours aussi, impulsif à ce que je vois.
— Ou alors loyal. Tout dépend de l’angle.
Un doux silence s’installe entre nous. Ses doigts se referment délicatement sur mon menton, tandis que son regard, assombri, reste parfaitement ancré au mien.
— Eden…viens avec moi, ce soir, fuis.
Mon cœur se statufie entre mes côtes.
— Ashton…
— Tu n’as pas besoin de tout ça. Cette Cour, ces titres…ça ne te ressemble pas. Tu es née libre. Sauvage. Vivante. (Je baisse les yeux, mais une impulsion de sa main me force à les relever.) Dis-moi, franchement, depuis toutes ces années, tu crois qu’ils te voient vraiment ? Qu’ils t’aiment pour toi ? Aikon, sa meute les Elfes, les Banshee…Ils te veulent pour ton sang, ta lignée. Une arme contre leur pire ennemi, rien de plus. (Je tressaille, frappée en pleine figure.) Tu le sais, insiste-t-il, calmement. Au fond de toi, tu l’as toujours su.
Un ange passe. Seule la fontaine continue de couler, telle une douce mélodie entêtante. Mes yeux plongés dans les siens d’un bleu cristallin, je laisse les souvenirs d’enfance refaire surface : le temps que nous avons passé à jouer ensemble, à apprendre ensemble…Toutes les fois où il n’a pas hésité à mettre sa propre vie en danger pour me protéger. S’il le fallait, il le referait sans hésiter… Il en est hors de question.
— Je ne peux pas, je dis en secouant la tête.
Je tente de me libérer de son étreinte, mais elle se resserre.
— Pourquoi ?
— Michael et ses sbires courent toujours dans le monde des humains. Venir avec toi, maintenant, reviendrait à te mettre en danger. À vous mettre en danger.
— Nous savons nous défendre.
— Peut-être, mais cette option n’en demeure pas moins un risque que je refuse de prendre. Je ne pourrais pas vivre avec votre mort sur la conscience.
Sa mâchoire tressaute, contrariée.
— Tu préfères donc prendre le risque de mener une vie qui ne te correspond pas ?
Je soupire :
— Ashton…
— Eden, je te connais, mieux que personne. Et toi aussi. Tu n’es pas faite pour les chaînes dorées, les trônes ou même les serments creux. Regarde-toi ! Tu brûles trop pour te laisser enfermer dans une prison dorée, étouffée par la soie, à servir de trophée que l’on exhibe aux yeux de tous pour montrer la victoire sur l’ennemi !
Je fais un pas en arrière, piquée au vif. J’essaie de nier, de protester – mais rien ne sort. Chacun de ses mots semblent déchirer quelque chose sous ma peau. Mes poings tremblent. Ma gorge se serre. Une part de moi s’interroge. Il est vrai que certains, au sein de la meute d’Aikon, ne me voit que comme la potentielle Louve Blanche ou, pire, le rejeton de ma mère, né de son union catastrophique avec Michael Foley, l’ennemi public numéro un. Aikon ne semble pas se fier aux apparences. Mais, après tout, peut-être cache-t-il seulement bien son jeu…
Sentant mon combat intérieur, Ashton attrape mon visage. Sa bouche se rapproche bien trop à mon goût. Son souffle caresse mes lèvres me faisant frissonner.
— Tu n’es pas qu’un simple objet, Eden, tu es bien plus que ça. Je refuse de les laisser te traiter de ainsi et de te regarder t’éteindre sans rien faire. (Ses pouces caressent tendrement mes pommettes, tandis qu’il ajoute :) A mes yeux, tu es comme un membre à part entière de ma meute, Eden. Je me fiche que tu sois la Louve Blanche ou non. Tu es toi. Et rien que ça, c’est bien suffisant pour ma meute et moi.
— Ashton…
Il ponctue sa phrase d’un sourire furtif et, sans crier gare, m’embrasse. Sa prise sur mon visage se raffermit. Instinctivement, je glisse mes bras autour de ma taille, me rapproche de lui. Il mordille ma lèvre inférieure, insinue sa langue dans ma bouche. Son b****r est fiévreux, brutal, empli d’une honnêteté pure. Je lui réponds. Juste un instant. Un battement de cœur. Une étincelle du passé que nous n’avons jamais eu, puis je me détache de lui, haletante.
Avant que nous ne puissions dire quoi que ce soit, un sifflement aigu fend l’air. Dans un grondement sourd, il me tire contre lui par pur réflexe et le choc éclate. Sourd. Brutal. Il vacille, une balle plantée dans le bras.
— Ashton ! je m’écrie.
Je n’ai pas le temps de m’agenouiller à côté de lui. Déjà des bras puissants me soulèvent. Je me débats en vain. Mon oncle et ma tante s’interposent, impassibles. Aikon arrive à son tour, encadré de deux gardes. Ils s’abattent sur Ashton et le frappent de toutes leurs forces, malgré mes cris.
— Tais-toi, aboie ma tante d’une voix glaciale.
Elle m’attrape par le bras et m’entraîne de force, tandis que mon oncle se joint aux gardes et à Aikon, le regard noir, impitoyable. Des lianes magiques apparaissent autour de ses poignets et de ses chevilles, ce qui me laisse penser que l’un des gardes maîtrise la terre.
Ashton lève la tête, un sourire narquois aux lèvres, malgré son coquard et sa lèvre fendue. Son regard provocateur s’ancre au mien. Sa voix retentit, rauque et déchirée :
— Au fait, t’ont-ils seulement parlé de leurs…
Une liane supplémentaire jaillit et lui entravent la bouche. Aikon lui assène un nouveau coup dans l’estomac, lui arrachant un grognement.
— Aikon, stop ! je m’interpose.
Il se retourne, une lueur sauvage dans les yeux. Mon cœur s’emballe. Il gronde d’une voix sourde, féroce :
— Dans ta chambre. Maintenant.
Je tressaute. Il sort à grandes enjambées, sans un dernier regard pour moi, suivi des gardes et de mon oncle qui trainent Ashton dans l’ombre. Je reste là, figée, jusqu’à ce que ma tante me tance d’un regard sec. Je n’ai pas le choix. Le cœur serré, je me dirige vers mes appartements. Derrière moi, les talons de ma tante claquent comme la promesse d’une sentence imminente.
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