Chapitre Huit
Mia rentra chez elle à pied, elle avait désespérément besoin d’être seule avant de se confronter à Jessie et à ses questions.
Elle se sentait vulnérable, à vif, et elle se détestait. D’un point de vue rationnel, elle savait que le fait de réagir ainsi avec Korum lui rendait la tâche plus facile, et moins intolérable. La situation aurait été insupportable s’il l’avait répugné ou si elle avait dû feindre une passion qu’elle n’éprouvait pas. Mais la perversion de cette liaison faisait souffrir l’adolescente romantique tapie en elle. Dans sa romance, il n’y avait pas de héros, et le méchant lui infligeait des choses qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.
Après l’avoir baisée sur la table de la cuisine, il l’avait portée jusqu’à la salle de bain et l’avait lavée avec douceur. Puis, il lui avait permis de s’habiller et de rentrer chez elle, l’embrassant pour lui dire au revoir et en lui rappelant de s’habiller pour sortir et d’être prête à 18 h 30. Mia avait docilement accepté. Elle ne souhaitait qu’une chose, partir, mais son corps ressentait encore les effets de ce qui venait de se passer.
Elle se demandait ce qu’elle allait dire à Jessie. Elle souhaitait par-dessus tout ne pas l’entraîner dans toutes ces complications. Inversement, Jessie était déjà impliquée par l’intermédiaire de Jason et c’était elle qui avait involontairement rendu la situation encore plus difficile pour Mia en l’introduisant dans le mouvement anti-K.
En entrant dans son appartement, Mia eut la surprise et le soulagement de voir qu’il n’y avait personne. Jessie devait être à l’université ou sortit faire des courses.
Mia soupira et décida de profiter de ce moment de tranquillité pour appeler sa famille. Elle ne leur avait pas parlé depuis samedi, ce qui lui semblait maintenant une éternité. Vraisemblablement, ses parents pensaient qu’elle était submergée de travail si bien qu’ils s’étaient contentés de lui envoyer un ou deux textos auxquels Mia avait répondu un simple – tout va bien, bisous.
Elle alluma son vieil ordinateur et constata que sa mère l’attendait déjà sur Skype. Son père lisait au fond de la pièce. Voyant que Mia était en ligne, sa mère eut un grand sourire.
― Ma chérie ! Comment ça va ? Nous sommes sans nouvelles de toi depuis une semaine !
S’il y avait une chose dont Mia leur était reconnaissante, c’est que les Ks avaient eu un effet positif sur ses parents et sur les Américains d’âge mûr dans tout le pays. Le nouveau régime imposé par les Ks avait fait des miracles pour la santé de ses parents, guérissant le diabète de son père et abaissant le taux de cholestérol anormalement élevé de sa mère. À la cinquantaine, ses parents étaient plus minces, plus actifs et semblaient plus jeunes que jamais.
Mia sourit avec plaisir à la caméra. Ce qui lui pesait le plus dans le fait d’habiter New York était de voir si rarement ses parents. Bien qu’elle retourne chez elle aussi souvent que possible (elle se faisait toujours une fête de prendre l’avion pour la Floride aux vacances de Pâques) ils lui manquaient quand même. Elle espérait qu’un jour, peut-être après sa licence, elle pourrait retourner habiter près d’eux.
― Je vais bien maman. Et vous, comment ça va ?
― Oh tu sais c’est toujours pareil, c’est vous les jeunes qui avez des nouvelles maintenant. Tu as parlé avec ta sœur ces jours-ci ?
― Non, pas encore. Pourquoi ?
Le sourire de sa mère fut encore plus rayonnant.
― Oh ! je ne sais pas si je devrais te le dire. Mais appelle-la, d’accord ?
Mia fit un signe de tête, elle mourait de curiosité.
― Et comment ça va à la fac ? Tu as fini ta dissertation ? lui demanda sa mère.
Mia s’en souvenait à peine.
― Ma dissertation ? Ah oui ! celle de sociologie, je l’ai finie dimanche.
― Et tu en as commencé d’autres depuis ? lui demanda sa mère d’un ton désapprobateur. Sans attendre de réponse, elle poursuivit : Mia, ma chérie, tu travailles beaucoup trop. Tu devrais sortir et bien t’amuser à New York au lieu de rester murée dans cette bibliothèque. À quand remonte ton dernier rendez-vous avec un garçon ?
Mia rougit légèrement. Cette vieille discussion refaisait surface de plus en plus souvent maintenant. Contrairement à d’autres mères qui auraient bien aimé avoir une fille studieuse et sérieuse, la sienne préférait s’inquiéter de la vie de recluse que menait Mia.
Elle essaya d’imaginer la réaction de ses parents si elle leur avouait tout ce qui s’était passé dans sa vie amoureuse depuis les sept derniers jours.
― Maman, lui dit-elle d’un ton exaspéré, je sors beaucoup, simplement je ne t’en parle pas toujours.
― C’est ça, d’accord, répondit sa mère sans la croire. Je me souviens très bien de ton dernier rendez-vous. C’était avec cet étudiant en biologie, il s’appelait Ethan, c’est bien ça ?
Mia sourit tristement en guise de réponse. Sa mère la connaissait trop bien, ou plutôt elle connaissait parfaitement celle qu’elle était avant samedi dernier, le jour où sa vie avait basculé.
― Au fait, dit sa mère, tu es ravissante, tu as changé quelque chose à tes cheveux ?
Elle se retourna et dit au père de Mia
― Dan, vient voir ta fille, tu ne trouves pas qu’elle est ravissante aujourd’hui ?
Son père s’approcha de la caméra et sourit :
― Elle est toujours ravissante. Comment ça va ma chérie ? As-tu rencontré des garçons sympathiques ces jours-ci ?
― Pas toi, papa… gémit-elle.
― Mia, je te le répète, les meilleurs sont tout de suite pris.
Quand sa mère était lancée sur ce sujet, il n’était pas facile de l’arrêter.
― Dans un an tu auras fini tes études et alors où pourras-tu rencontrer un garçon qui te rendra heureuse ?
― En troisième cycle, dans la rue, en ligne, dans une fête, en boîte, dans un bar, au travail… Mia lui répondit en énumérant les possibilités. Écoute maman, ce n’est pas parce que Marisa a rencontré Connor à la fac que c’est le seul endroit possible.
Et l’on pouvait aussi rencontrer un extra-terrestre dans un parc, elle en était la preuve.
Sa mère secoua la tête d’un air de reproche, mais eut le bon sens de changer de sujet. Elles parlèrent de choses et d’autres et Mia apprit que ses parents avaient l’intention de partir en vacances en Europe pour célébrer leur trentième anniversaire de mariage et que sa mère espérait bientôt retrouver du travail. La conversation était merveilleusement normale et Mia y prit beaucoup de plaisir, voulant se souvenir de chaque mot au cas où ce serait la dernière fois qu’elle parlerait ainsi avec ses parents. Finalement, elle leur dit au revoir à regret et promit d’appeler tout de suite Marisa.
Elle avait dû faire de grands progrès dans l’art de jouer la comédie depuis quelques jours. Malgré son désarroi, ses parents n’avaient rien soupçonné.
Essayer de joindre Marisa sur Skype était toujours un peu compliqué, à la place Mia l’appela donc sur son portable.
― Mia, bonjour sœurette, comment ça va ? Tu as vu mes annonces sur f*******: ?
La sœur de Mia semblait extraordinairement excitée.
― Mais non, dit lentement Mia. Qu’est-ce qui se passe ?
― Oh, mon Dieu, tu es un vrai rat de bibliothèque, j’ai du mal à croire que tu ne vas jamais sur f*******:. J’ai une grande nouvelle à t‘annoncer, tu vas avoir une nièce ou un neveu !
― Oh mon Dieu ! s’écria Mia en sautant au plafond tant elle était excitée à son tour. Tu attends un enfant ?
― Eh oui ! Je sais ce que tu vas penser, je suis trop jeune, nous venons juste de nous marier, etc., etc… mais je suis tout excitée !
― Non, je pense que c’est génial ! Je suis si heureuse pour toi ! dit sincèrement Mia. Je n’arrive pas à croire que ma sœur préférée va avoir un enfant !
Marisa, qui avait maintenant 29 ans, menait exactement la vie dont Mia avait toujours rêvé. Elle s’était mariée avec un type formidable qui l’adorait, leur mariage était heureux, elle habitait à une heure de route de leurs parents en Floride, elle enseignait la musique dans une école primaire, et maintenant elle attendait un enfant. Rien ne manquait à sa vie pour être parfaite et Mia était vraiment heureuse pour elle. Et si elle sentait un soupçon de jalousie, peut-être davantage qu’un soupçon d’ailleurs, elle ne lui permettrait jamais de faire irruption dans le bonheur de sa sœur. Ce n’était pas la faute de Marisa si la vie de Mia avait été complètement chamboulée depuis la semaine dernière.
Elles continuèrent à bavarder, Mia apprit tout ce qu’il fallait savoir sur la nausée et les envies des trois premiers mois de grossesse puis Marisa dut raccrocher parce que sa pause du déjeuner était terminée. Mia la laissa partir, la gaieté de sa voix lui manquait déjà. Puis elle décida d’utiliser le temps qu’il lui restait pour travailler.
Une heure plus tard, Mia avait fini ses exercices de statistiques et commençait à jeter un coup d’œil à son manuel de psychologie infantile quand Jessie arriva.
― Mia ! s’exclama-t-elle avec soulagement en la voyant blottie sur le canapé. Oh Dieu merci, j’étais tellement inquiète quand tu n’es pas rentrée hier soir. J’ai aussi appelé Jason, mais il m’a dit que tout allait sans doute bien et qu’il ne fallait pas m’inquiéter pour toi. Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce que John t’a dit quelque chose d’utile ?
Mia la regarda fixement, une fois de plus elle se demandait jusqu’à quel point elle pouvait se confier à Jessie qui était sa meilleure amie depuis trois ans.
― Oui, dit-elle en prenant son temps et essayant de trouver une réponse qui réconforterait Jessie.
― Eh bien, qu’est-ce qu’il t’a dit ? Et où étais-tu la nuit dernière ? Avec ce K ?
Mia soupira et trouva une histoire crédible.
― Eh bien, John m’a plus ou moins dit que parfois les Ks s’intéressaient aux humains de cette manière. D’habitude, ça ne dure pas, ils se lassent de ces liaisons et passent vite à quelqu’un d’autre. Donc, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Il suffit de lui faire plaisir et d’en profiter tant que ça dure.
― Profiter de quoi ? De coucher avec un K ? Jessie écarquillait les yeux tant elle était choquée.
― Exactement, lui confirma Mia. Il y a pire, tu sais. En plus, il m’emmène dans des endroits agréables. Ce soir, nous allons chez Bernardin.
― Attends une minute, Mia. Tu couches avec lui maintenant ? Jessie avait haussé la voix d’un air incrédule. Mais tu n’as jamais été avec quelqu’un avant et maintenant, tu me dis que tu as déjà perdu ta virginité avec lui ?
Mia rougit. Elle était gênée. Effectivement, elle n’avait plus rien d’une vierge. Sa rougeur était un aveu, Jessie lui dit avec douceur.
― Oh, mon Dieu ! Comment ça s’est passé ? Il ne t’a pas fait mal au moins ?
Mia rougit de plus belle.
― Jessie, dit-elle d’un ton éperdu, je n’ai vraiment pas envie d’en parler en détail. On a fait l’amour, c’était bien, et maintenant s’il te plaît on peut parler d’autre chose ?
Jessie hésita et accepta à regret. Mia voyait bien que son amie mourait de curiosité, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas continuer longtemps à faire bonne contenance. Mia souhaitait plus que tout au monde dire à Jessie ce qui qui s’était passé, toute cette pénible affaire, lui révéler ses terribles craintes de finir comme esclave sexuelle ou d’être prise en train d’espionner pour la résistance. Mais si elle le faisait, il était vraisemblable qu’elle l’exposerait aussi au danger et c’était la dernière chose qu’elle voulait.
Le mensonge n’était pas un lourd prix à payer pour assurer la sécurité de ceux qu’elle aimait.
Avant de pouvoir continuer à travailler, Mia fut interrompue par la sonnette de la porte d’entrée. En ouvrant, elle eut la surprise de voir sur le palier une élégante femme d’âge moyen et un jeune homme très à la mode, mais vêtu d’une manière extravagante. Le jeune homme tenait à la main une housse presque aussi grande que lui.
― Oui ? dit-elle d’un air méfiant, s’attendant à ce qu’ils lui disent qu’ils s’étaient trompés d’appartement.
― Mia Stalis ? demanda la dame avec un léger accent anglais.
― Oui, c’est bien moi, répondit Mia.
― Parfait ! dit la dame. Je m’appelle Bridget et voici Claude. Nous sommes des stylistes personnels de Saks 5e Avenue et nous sommes venus transformer votre garde-robe.
Mia comprit ce qui se passait.
En essayant de contrôler sa mauvaise humeur, elle leur demanda :
― C’est Korum qui vous a envoyés ? Je croyais qu’il m’offrait seulement une robe pour sortir ce soir ?
― C’est bien lui. Et voici votre robe. Nous allons vérifier qu’elle vous va comme il faut et ensuite nous prendrons d’autres mesures.
Le ton de Bridget était prétentieux, à moins que ce ne soit l’impression donnée par son accent anglais.
Mia inspira profondément.
― D’accord, dit-elle. Entrez !
À ce stade de la conversation Jessie était sortie de sa chambre et observait ce qui se passait avec beaucoup d’intérêt. Mia ne voulait pas faire une scène pour quelque chose d’aussi dérisoire.
Ils entrèrent et Claude ouvrit la housse d’un geste majestueux.
― Oh la la ! dit Jessie d’un ton respectueux, il me semble que j’ai vu cette robe au défilé…
C’était vraiment une belle robe, son étoffe bleue irisée semblait flotter à chaque mouvement. Elle avait des manches trois-quarts ce qui était parfait s’il faisait un peu frais au restaurant et elle semblait arriver juste au-dessus du genou. Mais elle semblait minuscule et Mia se demanda si elle arriverait à l’enfiler.
Elle alla dans sa chambre pour l’essayer. En dansant devant son miroir, elle fut surprise de voir qu’elle lui allait comme un gant. Elle n’était pas décolletée devant, mais plongeait très bas dans le dos si bien qu’elle ne pouvait pas mettre de soutien-gorge avec. Mais elle était si bien conçue qu’elle avait des bonnets intérieurs et que quelqu’un de la taille de Mia pouvait la porter sans soutien-gorge. La jeune femme qu’elle aperçut dans le miroir ne se contentait plus d’être assez jolie, elle était vraiment sexy et chacune de ses formes délicates était bien mise en valeur et très avantagée par cette robe.
Intimidée, Mia sortit de sa chambre pour montrer la robe à son public. Claude et Bridget exprimèrent leur admiration et Jessie siffla en la voyant.
― Écoute, Mia, tu es géniale ! s’exclama-t-elle en l’examinant sous toutes ses coutures.
― Tenez, dit Bridget dont le ton s’était radouci. Voici des bas et des chaussures pour aller avec.
Elle tenait des bas de soie noire et une paire d’escarpins Louboutin très sobres. Quand elle les eût mis, Mia s’aperçut que c’était encore une fois exactement sa taille. Elle se demanda comment Korum était aussi bien renseigné. Si c’était elle qui avait choisi, elle n’aurait même pas essayé cette robe, persuadée qu’elle était bien trop petite. Encore sous le charme, Mia autorisa Bridget à prendre ses mensurations.
Elle vérifia l’heure et fut surprise de voir qu’il était déjà six heures ce qui lui laissait une demi-heure pour se préparer ; mais elle n’avait pas besoin d’autant de temps puisqu’elle était déjà habillée. Ses cheveux étaient toujours aussi bien coiffés, elle n’avait besoin que de se maquiller. Deux minutes plus tard, c’était fait, deux couches de mascara, un nuage de poudre pour cacher ses taches de rousseur et un peu de miel rosat teinté sur les lèvres. Mia était contente d’elle, elle s’installa sur le canapé pour continuer de travailler en attendant que Korum vienne la chercher.