Chapitre quatre

3022 Mots
Caché derrière le bar, Curtis passa le reste de sa soirée à encaisser les clients. Il avait déjà assez de choses à faire pour avoir le temps de penser, et c’était exactement ce qu’il lui fallait. Il ne comptait pas retourner dans la cuisine. Pas tant que... Ah seigneur, il n’avait aucune idée de comment elle s’appelait... Pas tant qu’elle sera encore là en train de faire il ne sait quoi. Au moment où il plongeait son regard dans ses yeux brun caramel, il croyait recevoir une décharge électrique. Peut-être était-ce son instinct qui l’avertissait de garder ses distances, qu’elle était peut-être nocive pour lui ? Pour lui, elle ne pouvait qu’être synonyme de problème, et ce n’était pas du tout le moment de les chercher — Il est incroyable cet hamburger Curtis. Vraiment, c’est le meilleur truc que j’aie jamais mangé. Tu as embauché un chef cinq étoiles ? demanda Brice, assis au comptoir. Il mordit à nouveau dans le hamburger en écarquillant les yeux avant d’essuyer sa barbe blanche avec une serviette en papier. Brice était un humain, un résident de longue date de Silverton et un habitué du bar. Il tenait un petit magasin de motos pendant la saison estivale et fermait boutique pendant l’hiver. — Eh bien non. Il a recruté une jolie petite nana qui a l’air de poser dans des magazines, dit Gestrude en remplissant son plateau de bières fraîches. — Ce n’est pas moi qui l’ai embauché. Curtis lança un regard d’avertissement à sa serveuse. La prochaine fois qu’il verrait Joann, il allait lui passer un savon pour avoir engagé Gestrude. Elle passait son temps à miner son autorité avec des remarques acerbes. Sans parler du fait qu’elle lui rappelait une autre femme à la tête dure qui ne savait pas garder le silence. Mamie. Joann avait prit sous son ail des employés pour le Great Bar juste Avant l’arrivée de Curtis. Pour ce qui est du moment, le restaurant fonctionnait avec une équipe réduite composée de Gestrude, sa seule serveuse, et de lui-même. Il Avait aussi un barman au début, mais ça n’Avait pas duré. Curtis Avait surpris Ted en train de prendre des billets dans la caisse et de les fourrer dans sa poche. Il l’avait mis à la porte à l’instant. Depuis, Curtis devait s’occuper du bar en plus de la restauration. Gestrude devait préparer ses commandes de boissons quand il était en cuisine, ce dont elle se plaignait constamment. Il lui était tellement difficile garder la tête hors de l’eau, mais embaucher quelqu’un dans cette petite ville, même à temps partiel, était presque impossible. Deux serveuses étaient venues faire un essai. Elles Avaient toutes les deux essayé de coucher avec lui et Avaient démissionné quand il Avait refusé. Au moins, il ne risquait rien de la sorte avec Gestrude. C’était certain. — Mignonne, et elle sait cuisiner ? Je vote pour que tu la gardes, Curtis, dit Brice en hochant la tête avec enthousiasme. — Brice, quand je voudrai ton avis, je te le demanderai, lâcha Curtis en remplissant quatre autres chopes de bière. Brice se renfrogna, mais Gestrude sourit et lui donna une tape aTedale dans le dos. — Oh, mon chou, ne fais pas attention à lui. Il est juste frustré. Il a besoin de sortir un peu de ce bar et de faire autre chose. — Si je ne suis pas là pour ouvrir, tu n’es pas payée, rétorqua Curtis. Il hocha de la tête. En vérité, un jour de congé ne lui ferait pas de mal, mais il ne comptait pas le lui dire. — Eh bien, on pourrait se permettre de fermer un jour par semaine. Je ne connais aucun commerce qui reste ouvert sept jours sur sept, dit Gestrude en haussant les épaules. Ferme le bar le dimanche. Comme ça, tu pourras former la nouvelle. — ça ne me dit pas de la garder, lâcha-t-il entre ses dents. Gestrude lui lança un regard agacé. — Tout de même, et pourquoi pas ? Elle a assuré toutes les commandes ce soir. Et c’était mangeable. Grosse amélioration. Il inspira profondément et serra les poings. Il devait rester calme et parler posément. — Je ne vais pas l’embaucher parce que je ne sais rien sur elle. — C’est simple. Regarde son Curriculum Vitae et vérifie ses références. — Pourquoi est-ce que tu veux adopter absolument tous les vagabonds qui se présentent ? demanda-t-il. — Tout le monde mérite une seconde chance, Curtis. Cette pauvre petite est probablement à la rue. Tu es sa seule chance d’avoir un emploi. — C’est ça. Comme Ted. Tu m’as bassiné pour que je l’embauche, et il volait dans la caisse. — D’accord, ça n’a pas marché avec Ted, concéda-t-elle en fronçant les sourcils. J’ai toujours du mal à croire ce qu’il a fait. Mon intuition s’est vraiment trompée sur celui-là. — Ton intuition se trompe peut-être aussi sur cette fille. — Peut-être, dit Gestrude sans se démonter. Mais pourquoi ne pas lui donner une chance quand même ? Tu n’as pas grand-chose à perdre. Elle prit ses distances avec son plateau pour servir les bières aux clients dans la salle. C’est justement sur ce point qu’elle se trompait Gestrude. Si la mauvaise personne entrait dans sa vie en ce moment, il risquait de perdre beaucoup Curtis. Johanna venait de rincer la dernière casserole et éteignit l’eau. Elle prit un torchon et la sécha soigneusement Avant de la suspendre avec les autres au-dessus de l’îlot de cuisine en inox. Du regard, elle fit le tour de la cuisine propre et posa les yeux sur la grosse horloge blanche au mur. Deux heures du matin. Tellement elle était prise par la préparation des commandes qu’elle n’avait pas vu le temps passer. Au départ, Gestrude ne lui Avait apporté que quelques bons, des hamburgers avec des frites et un sandwich au fromage fondu. Mais les clients qui voyaient les plats arriver sur les tables Avaient apparemment trouvé que ç’Avait l’air très bon, et les commandes Avaient bientôt afflué. Heureusement, Johanna Avait l’habitude de cuisiner pour Tobey, et il mangeait comme un ogre le loup Bientôt elle dut enchainer les plats. Un grondement venait de se faire entendre dans son estomac. Elle posa la main sur son ventre. — T’as loupé le dîner on dirait, dit Curtis en entrant dans la cuisine. Il portait une pile de plateaux d’une main et son expression était peu avenante. — Tu devrais manger un peu. — Je grignoterai plus tard. La vérité c’est qu’elle n’Avait pas mangé grand-chose depuis qu’elle Avait laissé son ancienne vie derrière elle. Elle était tellement inquiète qu’elle retrouvait difficilement l’appétit. — C’était plus un ordre qu’une proposition, fit Curtis la regardant par-dessus son épaule. Elle voulut répondre de façon cinglante mais se ravisa. Elle n’Avait pas l’habitude qu’on lui parle de cette manière autoritaire. Tobey l’Avait peut-être trompée, mais il ne s’était jamais adressé à elle comme on le ferait à une petite fille. Elle fit l’effort de dissimuler son agacement. En ce moment, elle ne pouvait pas se permettre de se vexer de l’attitude de Curtis. Elle Avait besoin de ce job. — Je vais préparer un hamburger. Tu en veux un ? Elle fit sortir de la viande et un saladier pour la mélanger à des épices. — Suis partant, je n’ai rien mis dans le ventre depuis ce matin. La façon dont Curtis s’exprima lui donna l’impression qu’il n’aimait pas qu’on fasse des choses pour lui. Sans qu’elle sache vraiment pourquoi, le loup la mettait à cran. Elle Avait l’impression qu’il était dangereux. Peut-être était-il en cavale ? Mais cela n’avait aucun sens. Un hors la loi n’allait pas ouvrir un restaurant quand même. Après que quelques minutes soient passées, la viande hachée frémissait sur le grill brûlant. Elle l’Avait déjà nettoyé et n’Avait aucune envie de recommencer, mais quand les arômes chatouillèrent ses narines, elle décida que ce repas valait bien un peu de travail en plus. Elle était là à regarder Curtis à la dérobée tout en cuisinant. Il ne tenait pas en place, restait toujours en mouvement. Il retourna dans la salle du bar à présent fermé. Elle l’épia à travers les fenêtres rondes des portes battantes. Il remonta les chaises sur les tables et essuya les tables des box. Lorsque cette tâche fut achevé, il se mit à mettre au propre le sol. C’était évident qu’il donnerait tout pour être ailleurs. Être propriétaire de bar ne semblait pas même être un hobbie pour lui. On pourrait dire qu’il essayait de maintenir de l’ordre dans un lieu qui puait le chaos. Elle mit les hamburgers sur des assiettes, sortit des paquets de chips d’un placard, les ouvrit et les ajouta à côté. — C’est bon ! appela-t-elle. Curtis entra par les portes battantes, les muscles de ses larges épaules ondulant avec chacun de ses mouvements. Ses yeux verts se posèrent sur les assiettes, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, il ne parut pas sur le point de lui arracher la tête d’un coup de main. Cela faisait un progrès. — Ça a l’air bon, dit-il en prenant les deux assiettes. Allons manger au comptoir. Elle le suivit hors de la cuisine sans rien dire. Elle chercha la serveuse des yeux, mais la salle était vide. — Où est Gestrude ? demanda-t-elle en s’asseyant sur un tabouret. — Elle est partie. Elle élève son petit-fils, alors elle part vers une heure du matin pour s’assurer qu’il est bien au lit. — Qu’est-ce qui est arrivé à ses parents ? — Ils sont vivants, si c’est ta question. Ils sont tous les deux toxicos. Gestrude a dû intervenir et prendre son petit-fils avec elle. Elle ne voulait pas qu’il grandisse dans ce genre d’environnement. — Évidemment, je la comprends. C’est admirable qu’elle s’acquitte d’une responsabilité pareille à son âge. De nos jours, les gens ont tendance à ne penser qu’à eux-mêmes. En pensant à son ancienne vie, elle sentit sa gorge se nouer. — Gestrude n’est pas une métamorphe. Mais je suppose que tu le sais déjà. — Oui. Et aux odeurs dans la salle, je sais aussi que c’est un bar fréquenté par des humains. Je ne crois pas avoir vu un seul loup dans l’établissement nous deux exceptés. — Bof c’est vrai. Les loups du Denver n’aiment pas monter trop haut dans la montagne. Il règne un de ces froids. — Pourtant tu es là. — Toi de même, rétorqua-t-il. Dis-moi, qu’est-ce qu’une jolie louve du Mississippi fait dans le Denver ? Il enfonça ses dents dans son hamburger sans cesser de l’observer. Elle abandonna la chips qu’elle était sur le point de manger et sentit les muscles de son dos se crisper. La frayeur se réveilla en elle. Elle n’Avait rien fait de mal. Son compagnon adultère l’Avait quittée ; si quelqu’un Avait des torts, c’était lui. Mais dans la communauté des loups, quelles que soient les raisons, abandonner son conjoint n’était pas du tout bien perçu. On la voyait mal. Il saisit l’une des bouteilles de bière qu’il Avait placées devant eux et en but une lampée. — Détends-toi. Je ne suis pas en train de te draguer. — Je n’Avais pas interprété ça comme de la drague, répondit-elle du tac au tac. — Tant mieux, parce que c’est bien la dernière chose dont j’ai besoin. J’ai assez de problèmes comme ça, dit-il avec un regard froid. Elle fit l’effort de ravaler la boule qui s’était formée dans sa gorge. — Je me demande comment est-ce que tu sais que je viens du Mississippi ? Il aboya un rire. — Sérieusement ? Je n’ai jamais entendu un accent aussi prononcé. Tu viens probablement du delta. J’ai connu des loups du Mississippi, ajouta-t-il en détournant la tête avec un petit haussement d’épaule. C’était son tour à elle de rire doucement. — J’imagine que c’est facile d’oublier que tout le monde ne parle pas comme soi quand on n’est jamais sorti de son État. — Tu viens d’où, exactement ? — Glensse City, répondit-elle Avant de mordre dans son burger. — Vraiment ? Il eut l’air surpris, et une émotion étrange passa fugacement sur son visage. — J’imagine que tu as entendu parler de l’évasion de la sorcière, reprit-il. — Bien sûr. Tout le monde ne parlait que de ça, répondit-elle en faisant tourner son tabouret pour le regarder en face. Tellement de rumeurs ont circulé sur ce qu’elle est devenue. Certains disent qu’elle commet des meurtres partout où elle passe, d’autres qu’elle a quitté le pays et qu’elle vit sur une île dans les Caraïbes. Elle s’arrêta et secoua la tête. — Tu sais, j’ai grandi là-bas. Personne ne parlait beaucoup d’elle. Quand j’étais petite, je demandais tout le temps ce qu’elle Avait fait pour être enfermée dans ce cimetière. — Qu’est-ce qu’on te répondait ? demanda Curtis, manifestement très intéressé par sa réponse. — Que c’était à cause d’un homme, répondit-elle en haussant les épaules Avant de mordre dans son burger. — C’est toujours le cas, grommela Curtis en secouant la tête. Il s’adossa au tabouret. Il Avait déjà englouti la moitié de son hamburger ; elle Avait à peine touché à son assiette. — Alors, tu as trouvé l’annonce sur Internet. Elle hocha la tête en mâchant lentement. — Je ne sais pas si tu te plairais ici. Travailler en cuisine dans un bar-restaurant pourrave, ce n’est pas vraiment le rêve de toutes les femmes. — C’est peut-être le mien. — La nourriture est bonne. Tu cuisines depuis combien de temps ? — Depuis aussi loin que je me rappelle, dit-elle en frottant ses mains sur son jean. — J’imagine que je devrais regarder ton CV et appeler tes références. Il avala une gorgée de bière en soutenant son regard. Elle eut la nette sensation que ses joues chauffaient et eut envie de gigoter sous son examen attentif. Ça semblait aller plus loin qu’un entretien d’embauche. Elle Avait l’impression de subir un interrogatoire. — Eh bien, je n’ai pas de références professionnelles. Il ouvrit la bouche, et elle sut qu’elle devait vite ajouter quelque chose. — Et Avant que tu me demandes, non, je ne peux pas te donner de références personnelles non plus. — T’as des emmerdes, c’est ça ? Parce que je n’ai pas besoin de ça ici. Il se leva. Même perchée sur le tabouret, il était toujours beaucoup plus grand qu’elle. — Je ne veux pas d’ennuis. Je cherche un emploi. J’ai besoin de travailler. Il posa les mains des deux côtés du tabouret de Johanna et le fit tourner jusqu’à ce qu’ils soient face à face. — La dernière personne que j’ai engagée sans références piquait dans la caisse. Et les deux autres serveuses que j’ai pris à l’essai sont parties parce qu’elles attendaient un peu plus qu’un salaire de ma part. Johanna ouvrit des yeux ronds. — Je ne suis pas une voleuse, je ne l’ai jamais été. Et en ce qui concerne l’autre chose, je ne veux rien avec personne. Je préfère rester seule. — Moi aussi. Mais ça ne répond pas à ma question. Qu’est-ce que tu fais si loin du Mississippi ? Elle voulut lui mentir, lui dire n’importe quoi plutôt que la vérité. Mais quelque chose dans son regard vert si sévère ne lui laissa pas d’autre choix que lui avouer ce qui expliquait véritablement sa fuite. — Il m’a trompé. Je parle de mon compagnon. Je ne pouvais plus rester là-bas. Maintenant, je n’ai nulle part où aller. Je n’ai plus aucun honneur. Sur son visage, l’expression de Curtis ne changea pas, il ne cligna pas des yeux. Johanna sentit ses tripes se nouer, de plus en plus mal à l’aise. C’était certain qu’il n’allait pas l’embaucher maintenant. Il ne voudrait pas être associé à sa réputation honteuse. — Où est-ce que tu loges ? demanda-t-il. — Je... nulle part pour le moment. J’ai une chambre d’hôtel à Denver, et j’ai pris un bus jusqu’ici. Zut. Elle n’y avait pas du tout pensé à ce petit détail. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle allait dormir ce soir. Elle était si déterminée à décrocher un emploi qu’elle n’avait pas du tout pensé à chercher un hôtel, enfin un endroit où dormir tout au moins. — Et où est-ce que tu as prévu de passer la nuit ? demanda-t-il en penchant la tête. — Dans un hôtel, je pense. C’était peut-être vrai. C’était comme s elle avait du plomb en elle. — À cette heure-ci ? Sur cette montagne elle était totalement coincée, sans travail et sans toit pour la nuit. Elle regarda les banquettes en se demandant distraitement si Curtis accepterait de la laisser dormir là cette nuit, mais elle savait que la réponse serait négative. Venir dans le Denver Avait été une erreur. Elle n’Avait même plus assez de sous pour acheter un billet retour. Ça ne pouvait pas être pire. D’un coup il se leva, ramassa son assiette vide et se dirigea vers la cuisine. — Allez, suis moi. — Puis-je savoir où nous allons ? demanda-t-elle d’une voix étouffée. — Tu peux squatter chez Sandy. — C’est qui, Sandy ? — Elle loue des chambres chez elle. Il y a de la place, d’habitude. — Des chambres d’hôtel en quelque sorte ? — Un peu oui, mais c’est le genre où tu fais toi-même ton lit et ton petit-déj’, fit-il en lui envoyant un regard plein d’amusement. Elle s’efforça de le questionner. — Et demain ? — Demain, tu commences à travailler. Un sourire commença à se dessiner sur ses lèvres à elle. — Tout juste à l’essai, ajouta-t-il en faisant un signe de son index. C’est bien clair j’espère. Si une affaire illégale te touche de près ou de loin ou pire encore si j’apprends que tu me caches quelque chose, parce que je le saurai, sois-en convaincue, tu es renvoyée. — J’ai tout compris, dit-elle en secouant la tête de façon vigoureuse. Elle avait quelque part où se poser maintenant, le ventre plein et un travail. Demain elle pourrait penser aux autres soucis qu’elle avait.
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