Johanna Fox comprima son gros sac en toile noir contre ses seins avec dans la perspective de s’en servir pour se protéger. D’un coup elle releva sa tête vers le bar.
Il fallait la voir là, abandonnée à elle-même dans le Denver, loin de tout ce qu’elle connaissait, et le peu de sous qu’elle avait gardé s’engrenaient lentement pour payer ses repas et des chambres d’hôtel peu valorisantes. Le Mantis Higher Bar était sa dernière chance d’insuffler un courant nouveau à sa vie.
Une vague de vent presque violente la fouetta tout à coup. Elle eut un frisson et s’encastra dans sa veste en cuir. Dès qu’elle entrera en possession de sa première paye, elle ira directement se prendre un manteau qui allait la réchauffer mieux.
Cela dit, c’est si elle touchait un salaire un de ces quatre bien évidemment.
Jamais elle n’aurait pu penser que sa vie prendrait un tel virage.
Avec ses petites économies elle s’était acheté un aller simple pour s’en aller le plus loin qu’elle pouvait du Mississipi.
Ce billet d’avion l’avait menée à Denver.
Dans sa vie, pour une fois, elle était complètement livrée à elle-même. La peur l’avait presque submergé alors qu’elle faisait son vol, mais cette rage de survivre avait fini par l’emporter, et elle avait pris la ferme résolution de s’employer à quelque chose dès qu’elle sera arrivé à destination.
Lorsqu’elle s’était installé à l’hôtel en ville, elle a tout de suite épluché les opportunités de travail disponibles en se servant de l’ordinateur à la disposition des clients.
En particulier elle n’avait pas d’expérience professionnelle donc ses chances de se trouver emploi était très réduites. Lorsqu’elle était tombée sur l’offre d’un bar-restaurant cherchant un employé, une petite lueur d’espoir s’était allumée en elle.
Il lui fallait du travail. N’importe quoi du moment où c’était dans le circuit de la légalité
Tout juste au niveau de l’entrée du Great Bar, elle se mit à tout remettre en question. Ce n’était pas une ville si grande que ça Silverton, c’était plus dans le genre d’un village niché au sommet de la montagne, loin de la civilisation. Johanna s’était résolu à prendre un bus pour pouvoir parvenir au point culminant de la montagne car la neige rendait la traversée difficile aux trains.
Il y’avait très peu de vendeurs et encore moins de d’habitations le long des rues. La cité réputée dans le temps pour ses mines d’argent avait de nos jours l’apparence d’une ville fantôme recouverte par la neige. Un coin qui a perdu tout espoir de retrouver sa splendeur, un coin sans avenir.
Rassemblant les forces qui lui restaient, elle poussa la porte du Great Bar.
La musique et la chaleur la surprirent. Il y’avait dans un coin doucement éclairé un groupe qui jouait un vieux morceau de rock. Elle fit son entrée à l’intérieur du bar et laissa la porte se refermer d’elle-même.
Ce n’était pas plus agréable à l’intérieur. Il y’avait des boxes et des sortes de banquettes noires collées aux murs et des tables occupaient le centre de la pièce. Y’avait aussi un nombre surprenant de rangées de bouteilles à l’arrière du bar, Il y’avait tout ce que l’on pouvait boire. Au bout du comptoir, il y’avait une caisse enregistreuse qui respirait la poussière. Il n’y avait personne qui s’occupait du bar de toute évidence.
Il ne sonnait que 08h du soir, mais l’endroit était déjà rempli. Elle commença à espérer. Si le besoin se faisait très urgent, ils allaient peut-être la garder malgré le fait qu’elle ne sache pas faire grande chose.
— Dis ma jolie, veux-tu une table ? A moins que tu préfères rester au bar. C’était une femme chaleureuse dans la soixantaine qui lui posait la question. Dans sa main, elle tenait un plateau rempli de verres.
— Je n’ai pas faim débita-elle d’un coup.
— C’est beaucoup mieux comme ça car la bouffe est merdique, fit la servante.
Johanna secoua la tête et se raclât la gorge.
— Pour être plus précise, je suis là pour l’annonce que j’ai vue en ligne. Le poste n’a pas été précisé. Je ne sais pas si c’est pour cuisiner ou pour servir.
— La vérité est que nous voulons les deux, mais tu devras en parler avec le boss des lieux. Il doit être en train de semer le chaos dans la cuisine, comme il le fait si souvent. Prends par là, lui indiqua la femme en indexant la double porte derrière le bar.
— Euh, de quoi a t-il l’air ?
La serveuse sourit.
— Ma chérie, tu le sauras en le voyant c’est sûr.
Johanna secoua la tête et s’en alla vers la salle. En dépit du fait que le Denver soit souple concernant la consommation de tabac et de c******s, personne ne fumait dans le restaurant. Son attention fut attiré par un panneau « Espace non-fumeur – Tabac et autres » accroché au-dessus du bar.
La fumée, c’était ce qu’elle détestait le plus. L’odorat des métamorphes étaient très surdéveloppé et les loups en majorité détestaient cela.
Elle n’avait aucune idée de ce à quoi ressemblait ledit propriétaires, mais c’était un bon signe. Elle colla son sac contre elle et se fit un chemin à travers le monde en direction de la cuisine.
Elle poussa l’une des portes battantes mais cette dernière résista. Immédiatement un grand bruit se fit entendre de l’autre côté de la porte, suivi d’une suite d’injures embrouillés.
Pétrifiée et ne sachant plus comment se tenir, elle risqua sa tête dans la cuisine. Elle y vit un homme grandement musclé qui était en train de ramasser des morceaux d’assiettes éparpillés par terre. Ces assiettes étaient autrefois remplies de hamburgers et de frites avant d’heurter les carreaux par terre.
— Oh, mon Dieu. Je vous présente mes plus sincères excuses, murmura-t-elle.
Sur ce, elle pénétra dans la cuisine pour l’aider à nettoyer.
— Que fabriquez-vous ici nom de Dieu ? grogna l’homme aux larges épaules en la regardant les yeux à moitié ouverts. Les toilettes sont de l’autre côté du bar.
Elle garda la posture d’une statue pendant un moment. C’était le plus musclé de tous les humains qu’elle a connu jusque-là. Il avait une teinte vert turquoise dans les yeux, c’était si intenses qu’ils lui faisaient perdre ses moyens à elle, et ses lèvres formaient désormais une sorte de ricanement.
Son visage encadré par des cheveux blonds foncés avaient des traits bien dessinés, si parfaits qu’ils auraient pu appartenir à un dieu de la mythologie grecque.
— Excusez-moi. Je suis à la recherche du propriétaire, fit-elle d’une petite voix.
Lorsqu’il se remit droit, elle dut lever les yeux pour remonter jusqu’à son visage. S’il était intimidant accroupi, il était terrifiant du haut de ses deux mètres.
— C’est moi. Que voulez-vous ? s’énerva-t-il.
Ses yeux clignèrent au moment où son odeur de loup lui tomba dessus avec la brutalité d’un mur de brique. Lui aussi était un métamorphe.
— Je... Hum, je suis là pour l’offre d’emploi.
Tout juste redressée, elle se sentit très minuscule devant lui. Avoir l’air d’une mauviette ne l’aiderait pas à décrocher son job. Il devrait émaner d’elle de l’assurance, pas de la peur.
— Je n’ai mis aucune annonce dans le journal, grogna-t-il.
— C’était en fait sur Internet, parmi les offres d’emploi.
Il plissa ses yeux verts sévères.
— Gestrude, viens ici ! aboya-t-il.
Johanna eut un sursaut et résista à l’envie de mettre un doigt dans son oreille pour se protéger des vibrations provoquées par son cri.
— Ne hurles pas de la sorte bordel, dit Gestrude en entrant dans la cuisine. Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé aux hamburgers ?
L’homme eut pour Johanna un regard qui en disait long.
— Ça va devoir attendre un peu. Les assiettes ont fini au sol.
— On a connu pire. De toute façon, ceux qui prennent à manger sont déjà remplis à ras le bord.
— C’était un accident. Je n’avais personne ni rien pour m’indiquer le sens d’entrée sur les portes, dit Johanna en se mordant les lèvres.
Le propriétaire fit abstraction de sa tentative d’excuses et continua avec la serveuse.
— Tu as mis une offre d’emploi sur un site ?
— Ah oui ! Et mon petit-fils m’a donné un grand coup de main, dit Gestrude avec un grand sourire en lui donnant une tape sur la poitrine.
Johanna retint son souffle, redoutant la réaction du loup.
— Mais pourquoi ?
— Nous avons besoin d’aide c’est évident non. Surtout en cuisine. Si tu veux faire des plus-values, tu dois pouvoir nourrir tes clients. Les gens aiment manger après qu’ils ont bu. Je dirais même qu’ils aiment manger en grandes quantités. C’est pour cette raison que j’ai dû arrêter le vin, continua-t-elle en tapotant ses hanches. Il m’était impossible de boire du vin sans manger de chocolat... mais je commençais à m’empâter un peu, alors j’ai arrêté l’alcool.
Il fit la grimace, comme si c’était assez pour lui.
— Bon ouvres tes oreilles, Curtis, je n’ai pas le temps de bavarder. Il faut que je retourne en salle. En ce moment, je ne gagne que mes pourboires, et même ça, ça ne pèse pas du tout. Pourquoi ne pas lui donner une chance ? Elle ne peut pas être aussi mal que toi en cuisine.
C’est ainsi que Gestrude tourna les talons et retourna dans la salle.
Debout avec ses mains sur les hanches, Curtis fixait Johanna comme s’il essayait de sonder son âme. Enfin il se décida à parler.
— La briseuse d’assiette est une louve hein..
— Toi aussi tu es un loup, répondit-t-elle.
Il s’arrangea les cheveux avec une de ses larges mains puis la regarda encore quelques instants. Il fit un geste en désignant les frites éparpillées à même le sol.
— C’est toi la responsable. À toi d’arranger ça.
Est-ce qu’il était en train de lui faire passer un test ou une proposition pour l’embaucher ? Elle ne put répondre, mais elle se courba toutefois pour ramasser la nourriture. Il l’attrapa par le coude.
— Non, il ne s’agit pas de nettoyage. On va voir ce que vaut ta cuisine. Plus tard je jetterai un œil sur ton CV.
Il n’attendit même pas pour entendre ce qu’elle allait répondre et sortit par la double porte.
Johanna n’avait pas de CV. p****n, côté expérience professionnelle c’était plus sec qu’un désert. Elle n’avait que les habits qu’elle portait sur son dos et ce que contenait le sac qu’elle avait porté sur elle.
Il fallait qu’elle fasse ses preuves auprès du géant Curtis. Il n’y avait aucune chance qu’il l’embauche pour son physique à elle. Elle devait trouver le moyen d’impressionner un homme qui ne se laissait pas du tout impressionner.
C’était la seule manière pour elle d’y arriver.