III
L’IMMEUBLEJasmine habitait au quatrième, dans un hôtel particulier sans ascenseur. Elle avait lu dans un magazine féminin que prendre les escaliers quotidiennement faisait consommer un tas de calories, petit mais insoupçonné. Avec un ascenseur, elle ne serait jamais montée à pied. Au bureau, elle ne le constatait que trop bien, elle ne prenait jamais l’escalier. Ce matinlà, elle bénissait cette absence, elle aurait peut-être la chance de rencontrer sur un des paliers un voisin qui alerterait la police. Jasmine avançait devant Jim, tout en tirant sur son chandail qui dépassait de son blouson, tentant de dissimuler l’auréole qui ornait lamentablement son jean.
Dans le hall, ils ne virent personne. Jasmine se dit alors que, de toute façon, même si elle se mettait à crier, personne ne viendrait à son secours. Elle vivait depuis plus de sept mois dans cette résidence et ne connaissait âme qui vive, hormis Barbara. Si elle croisait de temps en temps les résidants, ce n’était qu’un poli bonjour qu’elle leur accordait. Pourtant, elle détenait une solide connaissance de tous par les dires de sa défunte tante qui lui avait légué son appartement.
Sur le palier du premier étage, elle traîna les pieds, espérant que madame Brownsky, toujours à l’affût du moindre commérage, se précipite pour jeter un œil. Non, le dimanche, elle allait au casino… Diablerie que ces jeux !
Au second étage, elle ralentit le pas, espérant que le couple d’homosexuels qui domiciliait là, sortirait bras dessus bras dessous avec leurs paniers en osier en prime. Il n’en fut rien.
Au troisième, elle s’agrippa à la rambarde, marquant un temps d’arrêt. Fixant la porte en bois sur sa droite, elle pria pour voir apparaître madame Polard. Celle que ses petits-enfants appelaient « Bonne maman », était une adepte des voyages organisés pour seniors. Vraisemblablement à l’étranger, sa silhouette ronde n’apparut pas sur le seuil.
Jasmine jeta un regard furtif vers la porte de gauche, elle claqua bruyamment des talons. Le couple de jeunes mariés âgés de soixante-dix printemps, partisans eux aussi des excursions au bout du monde portaient tous deux un appareil auditif. Maudite vieillesse malentendante qui s’emmure dans l’intimité ! Rapprochés par leur surdité, monsieur et madame Chabert venaient de convoler en secondes noces. Tous deux veufs, un dîner entre amis avait provoqué leur rencontre inespérée. Jasmine s’en voulut, à s’en mordre la lèvre, de ne pas avoir accepté leur invitation de la semaine passée. Ils auraient parlé avec grandiloquence de leur amour sur le tard, elle les aurait invités à son tour à prendre le thé ce dimanche en début d’après-midi. Pas de petits gâteaux, aucun biscuit dominical et donc, ils ne viendraient pas la sauver de ce fou. Jasmine ne rencontra personne.
Au dernier étage, elle sortit un trousseau de son sac et se tourna vers Jim.
— Voilà, voilà la clé.
Puis de plus en plus fort, elle répéta :
— La clé, la clé, la voilà !
Jasmine espérait que ses petits cris hystériques attireraient Barbara, sa voisine et unique amie. L’effet escompté ne se produisit pas. Jim ouvrit la porte et, d’un signe courtois de la main, l’invita à passer la première, sans un mot. Il lui était reconnaissant de ne pas avoir vociféré ou tenté quoi que ce soit. Il aurait compris qu’elle se mette à hurler et là n’aurait su que faire. Rien, il ne s’était rien passé. L’arme en main, il franchit enfin le seuil de l’appartement.