IV – L’antre

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IV L’ANTRELes tentures de velours rouge masquaient le jour extérieur. Une pendule en bronze sur la cheminée, un salon style Empire réfugié dans un coin, la pièce s’emplissait du vide des hauts plafonds, plongée dans une semi-pénombre. Jim fut troublé par l’ambiance apaisante, voire excessivement sereine de cet univers. Et ce Christ sur sa croix, accroché au mur, en imposait. Il y perçut un signe du destin. — Je reçois peu, murmura Jasmine à son kidnappeur. Cette remarque, idiote en la circonstance, lui était sortie tout naturellement. Elle songea que cet homme, bien que n’ayant pas des intentions très claires, était son premier visiteur masculin depuis son occupation des lieux. Jim ne savait comment agir, il parla à voix basse, pour ne pas effrayer, sur le ton de la confidence, grotesque : — Restez… tranquille, je ne vous veux aucun mal. Jasmine, au bord de l’implosion de la vessie, sautillait sur place. Soudain, un cri terrible s’éleva, provenant de son bas-ventre : — Le petit coin ! Je pourrais y aller ? Jim plissa le nez. Avait-il bien entendu ? Elle annonçait un angle de la pièce, non, elle devait vouloir dire les toilettes. Serrant la crosse, il respira, sauvé par cette solution inattendue qui lui offrait un répit. — Excellente idée ! Enfermez-vous dans les cabinets ! La jeune femme s’apprêtait à détaler, lorsque Jim la retint par la manche de son blouson, déformant celui-ci. — Laissez votre cabas… Pas de portable ? Le sac s’affala sur la moquette, les boîtes pour chat roulèrent, heurtant le marbre de la cheminée. Il la laissa fuir à sauts ridicules, puis coinça une chaise contre la poignée de la porte du dit petit coin. Après avoir posé son arme sur un guéridon, il s’écroula sur le canapé. Jasmine, enfin libérée de son envie pressante, prit pleinement conscience de sa situation. Elle avait pour habitude de veiller tard le soir, scotchée devant son petit écran à dévorer toutes les séries policières américaines. Toutes étaient truffées de violeurs, de tueurs, de serial-killers et de victimes de ces derniers. Elle s’imagina être la victime d’un kidnappeur et peut-être d’un tout-en-un “violeur, tueur en série”. Ces hommes terribles cultivent le sadisme et finissent toujours mal mais les victimes n’en réchappent jamais. Ce qui la perturba, c’était que ces histoires de police scientifique new-yorkaise prenaient toutes pour héros justement les spécialistes de cette police et jamais les victimes. Jasmine se retrouvait dans la peau de la malheureuse, celle que l’on entraperçoit allongée à la morgue, au début du film. Elle sortit de dessous son pull une chaîne en or. Ses quatre médailles de saints à pleines mains, elle se mit à prier. Elle pria saint Pattern, saint Cado, saint Christophe et saint Barnabé de venir la délivrer du mal, de la sortir de son réduit. Jim était effaré par ce qu’il venait de faire, kidnapper une femme. Si la police mettait la main sur le meurtrier d’Hélène Cornwell, il n’en restait pas moins qu’il risquait les assises pour ce qu’il venait de commettre, un rapt en bonne et due forme. Il avait pointé son arme sur cette malheureuse jeune femme l’obligeant à le ramener chez elle. S’il se sentait coupable, son problème résidait toutefois ailleurs. C’est lui qui, actuellement, se retrouvait en danger de mort. On avait tué Peter et on avait voulu l’assassiner en sabotant sa voiture. Il fuyait des « on » sans visage, terrorisé par ces anonymes. Jetant un coup d’œil à son environnement, il se dit que cette cachette tenait de l’extraordinaire et que jamais personne ne viendrait le débusquer dans ce havre de paix. Dans le living, il y avait peu de mobilier, mais d’excellente facture, ce qui cadrait tout à fait avec le look décalé et vieille France de la propriétaire. Elle était célibataire, Jim en était convaincu. La remarque qu’elle avait faite en indiquant qu’elle recevait peu, le confortait dans ce sens, ce qui le rassura. Personne n’allait venir l’importuner ici et la demoiselle semblait s’être trouvée un lieu à l’écart. Jim sentit que ses palpitations cardiaques revenaient à la normale. Il souffla, tentant de réfléchir. Un contact le fit sursauter. Un rondouillard de chat roux venait de se coller entre ses chevilles. L’animal ronronnait, espérant la caresse. Jim, allergique aux poils, éternua. Le félin se mit à pousser des cris de guerre en fixant l’intrus. Le poil hérissé, les griffes en avant, la grosse bête se rebiffait, prête à bondir. Jim se leva en prenant soin de s’écarter du tigre, furetant en quête d’une télévision. Bientôt treize heures et le journal télévisé allait probablement parler de l’assassinat. Dans la minuscule cuisine toute en longueur, un poste de télévision tout aussi lilliputien trônait sur une table en formica vert, terni par les ans. Jim l’alluma. Cinq minutes plus tard, aux infos de la mi-journée, le visage d’Hélène Cornwell s’affichait à l’écran. Choc qui martela ses tempes. Là, sur les images d’archives, elle revivait. Brune, les yeux d’un bleu profond, elle serrait des mains en souriant, lors d’une cérémonie officielle. Cette apparition furtive tétanisa Jim. Il y avait seulement deux jours, il l’avait tenue dans ses bras. Le présentateur, des trémolos dans la voix, évoqua une perte tragique pour le monde des affaires, une Angleterre en deuil avec ce terrible meurtre sur le sol français d’une de leurs ressortissantes si estimée. Le reportage ne dura pas plus de trois minutes. Sur l’enquête, c’était le black-out ; par contre, sur l’empire de cosmétiques que dirigeait cette femme, on proposait en boucle des commentaires financiers. L’argent semblait être au cœur du problème avec un groupe côté en bourse, des milliers d’emploi en jeu et, malchance ultime, aucune descendance pour ladite Cornwell. La businesswoman, en disparaissant de façon dramatique et soudaine, laissait derrière elle une holding et des filiales endeuillées. Les dernières paroles du journaliste le glacèrent. Une source proche de la police avançait la piste d’un homme en fuite qui avait passé l’ultime nuit auprès d’elle. Jim rongea nerveusement l’ongle de son pouce, si le terme vulgaire “d’amant” ne fut prononcé, il était suggéré, et cela le faisait suer de par tous ses pores. Cette mort, quelqu’un devait bien en tirer parti. Ce quidam machiavélique avait commandité cet assassinat en mettant en place un stratagème qui avait déjà coûté la vie à deux personnes. Il était le troisième sur la liste, lui, le suspect numéro, l’amant d’une nuit. Qui était réellement Hélène Cornwell ? Il savait si peu de chose sur elle… Quelques futilités comme son goût pour la glisse à Megève et leur passion commune, la paléontologie. Pourquoi lui, pourquoi elle ? Il devait savoir, la “googliser” sur l’instant, faire appel au Maître, à Internet. Frénétiquement, il se mit à chercher un ordinateur. Après avoir fait le tour du salon et de la cuisine, en vain, il poussa la porte de la chambre et là, il resta coi. Le lit était relégué dans un angle car ce n’était pas ce qui importait dans cette pièce. L’important s’exposait sur la moquette : un portrait de Tom Cruise. Les pièces du puzzle étaient presque toutes en place, il manquait uniquement à l’acteur américain son nez. Encore une dizaine de cartons et Tom Cruise aurait toute sa face. Énorme, le sourire du comédien s’étalait sur le sol. La photo reconstituée devait faire au moins quatre mètres carrés. Jim n’osa pas franchir le seuil, de crainte de marcher sur la face géante. Tom avait envahi non seulement la moquette mais aussi la DVDthèque de Jasmine. Des DVD s’empilaient sur un lecteur esseulé, nullement relié à un quelconque écran. Jim pencha la tête pour lire les titres des films : Mission impossible I et évidemment II, Minority Report en VO, Top Gun… Jim, aucunement adepte de la star américaine, se demanda ce que toutes les femmes pouvaient bien lui trouver. Scrutant les dents blanches posées sur la moquette, il pencha pour son sourire de tombeur. Jim ne trouva aucune trace d’ordinateur, referma doucement la porte de la chambre et s’inquiéta. La fan était captive depuis près de dix minutes, il ne l’entendait pas. Il frappa à la porte dudit petit coin et questionna : — Vous allez bien ? — Oui, excellemment bien. — Vous voulez sortir ? — Non, je préfère rester là, à moins que vous n’ayez une envie urgentissime… — Non, ça va, je vous laisse. Feutrée, la conversation était totalement surréaliste. Jasmine se renfrogna, elle se demandait combien de temps, elle allait devoir rester assise sur la lunette des cabinets. Jim, de son côté, savait ces minutes de répit indispensables à sa cogitation et la jeune femme était sage comme une image. Il doutait même de pouvoir la déloger de sa cachette, elle avait dû s’y enfermer. Il n’essaya pas de voir si le loquet était poussé. Jim pour trouver l’inspiration en urgence, éprouva le besoin de se réconforter. Ce réconfort prenait généralement la forme d’une douceur gourmande. Il se dirigea vers la cuisine, lieu propice à la réflexion créatrice qui lui manquait tant. Il devait agir, vite mais dans le calme. Posant la main sur la poignée du réfrigérateur, il eut un moment d’hésitation, n’allait-il pas trouver la tête de Tom Cruise sous forme de petitssuisses ? Il entrouvrit tout de même et tomba sur une pile de boîtes de gâteaux, des Chamonix glacés à l’orange. La femme qui vivait là avait deux obsessions, Tom Cruise et les friandises. Pour l’acteur, il n’était pas partant mais pour les petits dômes de douceur orangée, il partageait. Jim prit une boîte et l’ouvrit délicatement. Sur du papier argenté, deux rangées de sucreries glacées s’alignaient. Après avoir décollé l’une d’entre elles, il la croqua, l’appréciant en gourmet. Le sucre allait booster son esprit, lui offrir l’idée lumineuse pour sortir de ce cauchemar. La boîte dans les mains, il se mit en quête d’un téléphone fixe, se servir de son portable lui apparut trop risqué. Pour Jasmine, si l’inconnu ne l’avait pas violée physiquement, le viol avait quand même eu lieu. Il fouillait dans tout son appartement, pénétrant son intimité, ses secrets les plus enfouis. Il s’était introduit dans sa chambre, elle l’aurait parié. S’il farfouillait dans son réfrigérateur, c’en était fini pour elle. Elle se vit nue devant Tom Cruise avec un Chamonix dans la bouche, cachant ses rondeurs et incapable d’articuler. Le viol était consommé.
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