VI – Mijote

925 Mots
VI MIJOTEJasmine marmonna : « Septième heure de détention pour mademoiselle Milan, dans son petit coin. » Nerveuse, elle tritura le bracelet en or de sa montre, cadeau de son parrain pour sa communion solennelle. Non, elle n’avait pas crié. Si elle l’avait fait, il aurait probablement tiré une balle au travers du bois. Non, elle n’avait pas regardé par le trou de la serrure. Si un projectile passait par là, elle ne voulait pas le retrouver coincé dans son œil. Oui, elle avait agi et s’était confectionnée un gilet pare-balles avec une pile de revues chrétiennes sous son pull et tout le rouleau de papier toilettes sur son cœur, plus vulnérable. Cela suffirait-il ? Oui, elle allait sortir. À bout, elle déverrouilla la porte et la poussa, il y avait une résistance. Elle tapota sur la poignée ronde, discrète puis beaucoup moins. Jim était aux abois. Il sursauta, persuadé que l’on frappait à l’entrée. À l’écoute des coups, il comprit vite que cela provenait de l’intérieur. Il s’en voulait de ce qu’il faisait subir à cette fille mais, tant qu’elle ne disait rien, il avait préféré la savoir enfermée. Comme elle se manifestait, il devait s’en soucier. — Maintenant, vous voulez sortir ? questionna Jim. — Oui, je veux bien. Jim retira la chaise coincée sous la poignée. Jasmine Milan et Jim Flemming se retrouvèrent face à face ; elle, engoncée avec sa protection anti-agression et lui, désarmé. Jim avait laissé son arme sur le guéridon du salon et tenta de prendre un air rassurant, coupable mais pleinement disposé à se racheter. Jasmine saisit comme une lueur d’espoir le fait qu’il avait abandonné son revolver. Certes, il n’avait pas la tête des méchants de ses séries américaines, il était beau tout simplement et cela la surprit. Elle ne l’avait pas vu jusqu’alors et cette découverte la troubla. Enfin libre et toujours vivante, elle se dit qu’il était préférable de prendre les choses en main et suggéra comme si de rien n’était : — Je pourrais nous cuisiner un petit quelque chose au cas où… — Au cas où quoi ? — Où vous auriez décidé de squatter ici… — Je ne veux pas m’imposer et je ne vous veux aucun mal. Jasmine fit une grimace, bien torturée, qui ramena ses lèvres au plus près de ses narines. Il l’avait contrainte avec un colt à la crosse luisante, kidnappée et séquestrée dans ses cabinets. Maintenant, cet homme annonçait ne pas vouloir s’imposer chez elle, c’était énorme ! Mains sur les hanches, Jasmine se dirigea d’un pas décidé vers la cuisine. Jim la suivit, s’adossa contre le mur, silencieux. Étrangement, elle retira de dessous son pull un, deux, jusqu’à douze magazines qu’elle entassa sur le carrelage. Puis elle noua religieusement son tablier à fleurs et se mit à éplucher des pommes de terre terreuses, de longues carottes et un navet surdimensionné. Ensuite, elle essuya longuement ses doigts pour se jeter finalement sur le réfrigérateur. Elle y enfourna la moitié de son corps pour en ressortir joyeusement avec une magnifique pièce de bœuf serrée entre ses paumes. Avec efficacité, elle fit revenir sa viande dans une marmite puis rajouta de l’eau. Médusé, Jim la regardait plonger consciencieusement les légumes un à un dans le plat. Il songeait à Ferroni, il devait être à Londres en ce moment, alors que lui suivait un rituel digne d’un cordon-bleu. Il sentait le bouillon de ce consommé lui chatouiller les narines. Sa vie était entre les mains de Ferroni, son frère croupissait au commissariat, Hélène Cornwell était morte, Peter aussi. Il fixait une inconnue qui recouvrait d’un couvercle en émail orange son œuvre. Tout cela n’avait aucun sens. Jasmine retira son tablier, cela faisait plus de quinze minutes qu’elle s’activait sans un mot et que Jim l’observait sans broncher. Elle sortit de la cuisine, Jim sur ses traces. Elle se dirigea vers sa chambre, Jim s’approcha et resta debout dans l’encoignure de la porte. Méticuleusement, la jeune femme posa les dix dernières pièces sur le nez de Tom Cruise et un point final à sa création éphémère. Brusquement, elle balaya le puzzle du revers de la main. Les petits cartons se mélangèrent et finirent dans une boîte. Elle avait besoin de faire place nette. Avec une force insoupçonnée, elle recentra le lit dans la pièce. Elle venait de tourner la page de Cruise pour ouvrir celle de Flemming. — Pourquoi ? dit enfin Jim, stupéfait. — J’aime créer mais je dois détruire pour avancer. Vous savez, ce puzzle est unique, il vient directement des États-Unis… Jim l’interrompit : — Asseyez-vous, nous devons discuter. Jasmine se plaça sur le rebord du lit. Elle était faussement calme, le pot-au-feu mijotait, le puzzle reposait dans sa boîte, sa vie venait de basculer. — Je ne vous ferai aucun mal. On veut me tuer et j’ai uniquement besoin de me cacher dans un endroit sûr. — Combien de temps ? — Disons deux ou trois jours, pour que tout s’éclaircisse. Jasmine le fixait avec ses yeux triple foyer de grenouille. Elle ne savait pas si elle était capable de cohabiter quelques heures de plus avec cet homme désarmé qui avait laissé son colt bien en vue sur le guéridon. La peur au ventre, elle tentait de rester lucide. — Qui veut vous trucider ? Jim n’avait aucune réponse. Impossible de lui dire qu’il était accusé à tort d’avoir tué une femme. Rien que d’imaginer Hélène Cornwell morte lui donnait la nausée. Il ne voulait pas effrayer la jeune femme mais avait un besoin urgent de se poser et ne pouvait pas la forcer à retourner dans les toilettes. — Quel est votre nom ? — Jasmine Milan. — Jasmine, je dois impérativement me reposer… aussi, je vais devoir vous ligoter, juste pour être sûr que vous n’essayerez rien. — Qui êtes-vous ? — Jim Flemming. Jim était surpris de la tournure des choses. Aucun éclat de voix ; à aucun instant, elle n’avait protesté, elle était si sereine. Elle susurra tout juste : — Mais mon pot-au-feu ? Jim soupira, elle comprit alors qu’il n’avait fait aucun cas de son travail d’artiste.
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