VII
CHOCOLATLundi 8 juin.
Sur un monceau de factures, le téléphone du bureau de Jasmine sonnait dans le vide. À la pause “machine à café” de dix heures trente, seule, Barbara s’inquiéta du retard de son amie, habituellement excessivement ponctuelle. Inquiète, elle passa un coup de fil à son domicile. En fin de matinée, monsieur Perette, l’agent comptable, s’aperçut, lui aussi, de l’absence de mademoiselle Milan. Les annonces se succédèrent sur le répondeur personnel de Jasmine.
Royale, elle écoutait les messages défiler, tout en buvant un chocolat, installée sur son canapé, le bol entre les mains. Lapement discret ; de la mousse se colla sur le bord de ses lèvres. Jim, les yeux rivés sur la moustache de la jeune femme, lui fit un petit signe du doigt, mais elle ne comprit pas. Elle dégustait.
Jasmine cultivait un style bien à elle, avec ses yeux bleus énormes et sa moustache mousseuse. Emmitouflée dans une robe de chambre de velours vermillon, son chignon penchait tel la tour de Pise, dès qu’elle bougeait. En cette fin de printemps, elle se présentait plus qu’à son désavantage, désavantage déjà naturel tout au long de l’année. Elle sortait d’une rhinite qui lui avait valu un chapelet de petits boutons de fièvre entre les narines. La période critique du groin de porcelet terminée, elle entamait sa phase “lépreuse”. Le dessous de son nez se trouvait miné par des croûtes qu’elle s’évertuait à caresser sans gratter. Le chocolat venait même lécher une de ces croûtes. Jasmine se retrouvait dans la peau d’un laideron se desquamant, elle esquissa un sourire pour faire ressortir la beauté intérieure qu’elle savait en elle. Jim grimaça, osant à peine soutenir le regard de son otage. Il était obnubilé par le velours épais et rouge sang de la robe de chambre de Jasmine. Ses yeux passaient du tissu élimé de la robe à celui des coussins posés sur le canapé. Ils étaient strictement identiques.
Douceur chocolatée au creux de son palais, Jasmine songeait que sa séquestration dans son sweet home, avait un peu de bon. Son kidnapping était vraiment une excuse incroyable pour expliquer son absence au bureau. Un lundi à traîner chez elle, pas habillée et pas peignée, avec un homme à ses côtés, à vivre l’extraordinaire. Ce Flemming arborait le sourire de Tom Cruise, elle le trouvait fort séduisant. Ce sentiment étrange de frayeur mêlée d’une attirance malsaine pour cet inconnu la dérangeait. Jasmine pensa au syndrome de Stockholm, cette histoire d’otages qui s’étaient mis du côté de leur kidnappeur. Ce Flemming n’avait fait preuve d’aucune violence jusqu’alors mais, de son côté, elle n’avait pas poussé un cri, pas tenté quoi que ce soit. La nuit avait été calme et blanche pour tous deux, une arme posée entre leurs deux corps allongés sur le lit. Elle n’avait trouvé le sommeil qu’au petit jour. Ligotée sur son lit, les yeux clos, elle s’était raccrochée aux paroles rassurantes de son ravisseur. Il lui avait dit qu’il ne lui voulait aucun mal, qu’il n’allait pas la tuer ni la mettre en danger extrême. Il n’avait rien d’un fou, d’un killer ou d’un violeur, juste la mort aux trousses. Maintenant, il se tenait là, face à elle, calé dans le siège Empire de sa tante. Son port bien droit lui donnait l’élégance d’un dandy à carrure de rugbyman. Ce charmeur ne pouvait pas être un monstre, c’était indubitablement un homme traqué. Jasmine le recueillait comme un moineau blessé. Elle aurait voulu lui sourire avec tendresse, mais il fuyait le contact visuel.
Buz vint se coller à ses mollets en miaulant, il réclamait à manger.
— Je pourrais donner une boîte à mon chat ?
Jim fit la moue. Il avait une envie irrépressible d’éternuer rien qu’à la vue du félin. Il acquiesça néanmoins de la tête.
— Nous nous en occuperons dès que vous aurez terminé votre chocolat.
Jasmine continua à déguster son breuvage. Elle noyait ses pensées dans son bol.
Persuadée que la philosophie pouvait tout expliquer, elle se gargarisait de phrases grandiloquentes comme « Vivre l’instant en omettant le passé. La peur primaire c’est le trépas, la dominer, c’est la vaincre. L’égalité n’existe pas sur terre, la justice se rétablit dans l’au-delà. Que l’on soit le plus beau, le plus intelligent du monde, on est seul face à sa fin prochaine. Jésus nous accueillera tous. » Ces réflexions catholiques et profondes remplissaient son esprit d’un bouillon de stupidité fortement réconfortant.
Ce midi-là, elle philosophait gravement, le nez dans sa mixture mousseuse. Elle se demanda ce qu’un homme comme ce Flemming était en mesure de faire de son insolente beauté, de son intelligence refoulée et de tous ses talents cachés. Manifestement, il en faisait le pire et pas le meilleur.
Jasmine n’était pas belle mais voulait agir au mieux, sans savoir comment y arriver. Elle souhaitait être bonne mais se sentait capable du mauvais. Alors, cet homme qui s’introduisait en force dans sa vie, elle n’avait pas envie de le voir disparaître. Et puis, à bien à y réfléchir lequel des deux pouvait devenir l’otage de l’autre ? Elle venait de fêter ses vingt-neuf ans et ne vivait pas, elle végétait jusqu’à présent. Ce séduisant mâle pouvait-il être son sauveur ? Ce qu’elle avait envie de faire, personne ne pourrait le critiquer. Nul ne pouvait juger. Elle voulait qu’il reste chez elle, le kidnapper, même si c’était lui qui détenait un pistolet.
Jim fixa les aiguilles de sa montre, elles indiquaient douze heures dix.
— Quelle est votre profession ?
— Je suis assistante au service comptabilité.
— Chez ?
— Échec et Mat.
Préoccupé, Jim marcha de long en large dans le salon. Dans moins d’une heure, il rappellerait Ferroni, son ultime espoir.