Ma mère se voyait d’autant plus embarrassée qu’elle ne pouvait présenter Sara chez monsieur Leroux, qui était à Orléans, et dont il fallait attendre le retour. Elle était continuellement aux aguets, pour empêcher qu’on ne parlât en particulier à ma prétendue tante, parce qu’elle ne doutait pas que, se voyant recherchée par un parti avantageux, elle n’y donnât quelque attention. Mais elle fut bientôt rassurée : Sara, comme toutes les filles qui ont donné dans le libertinage, aimait les beaux hommes, et l’architecte était un petit crapaudin fort laid ; dans une occasion où il était question de lui, elle témoigna fort énergiquement qu’elle ne s’en soucierait pas. Ma mère, qui se crut sûre alors, ne la surveilla plus, et l’architecte eut toute liberté de parler.
Il le fit sans doute, et tout laid qu’il était, comme il avait beaucoup d’esprit, il eut l’air de faire entendre la voix de la raison. Mais Sara, depuis qu’elle s’était expliquée avec ma mère, avait compris les motifs de son embarras, qui n’était autre que la découverte de la fausse parenté, peut-être même celle de l’état malheureux d’où mon père l’avait tirée, etc. Elle enflamma son amant avec une adresse dont certaines femmes ont le secret par des demi-faveurs, par des demi-rigueurs, enfin par tout l’art dont est capable une femme qui a de l’usage. Quand elle le vit bien épris, elle feignit, un jour que ma mère était sortie, une tristesse profonde, des larmes coulèrent de ses yeux. L’amant, transporté, demanda par mille instances l’aveu des causes de la douleur qu’il voyait. « Hélas ! répondit Sara, je n’en ai pas d’autres que le malheur de ne pouvoir vous appartenir. Vous avez touché mon cœur, mais vous avez cru parler à la sœur de monsieur Saxancour ; je ne la suis pas : je suis une nouvelle convertie de Genève ; j’ai un frère génovéfain, ami de monsieur Saxancour, qui m’a prise chez lui, quoiqu’il soit peu riche, et m’a nommée sa sœur par amitié pour mon frère. – Eh ! que me fait cela, s’écria l’architecte ; c’est vous, c’est la belle Sara, et non la sœur de monsieur Saxancour, que j’aime, que j’adore. – En ce cas, mon cher ami, reprit Sara, dissimulez avec vos parents, qui estiment beaucoup la famille de monsieur Saxancour, et tâchons qu’ils ne soient détrompés que le jour, ou jamais, s’il était possible. Le père de monsieur Saxancour est mort ; il ne viendra pas ici ; vous donnerez les bans vous-même au curé ; quant au contrat, pourquoi en faire un ? Je ne vous apporterai pas une obole, et je ne demande pas que vous m’avantagiez au-delà de la coutume ? Vous ferez votre maison avec moi, puisque vous commencez et que vous êtes jeune ; j’aurai ma moitié, cela me suffira. » Ce raisonnement plut au jeune architecte. Il promit à Sara de se conformer à tout ce qu’elle prescrirait et de hâter leur union.
Il y avait à Paris, dans un hôtel garni, au coin de la rue de la Huchette, un marchand de mousselines, le même dont j’ai dit un mot, qui avait connu Sara dans le désordre et qui en avait toujours bien usé avec elle. C’était le seul homme que Sara vît secrètement, depuis qu’elle était chez nous. Elle le consulta, et cet homme, naturellement hardi, comme tous les gens bornés, lui promit de faciliter son mariage en passant pour son oncle. Sara n’avait pas acquis de la délicatesse dans l’état dont mon père l’avait tirée ; elle y consentit.
De retour chez nous, elle sentit qu’il fallait parler à ma mère de son oncle prétendu ; elle fit cette confidence avec beaucoup d’adresse : « Ma chère sœur, dit-elle en entrant, vous me voyez encore tout émue. Je viens de faire une rencontre bien extraordinaire. C’est un oncle à moi, frère de ma mère, qui m’a reconnue tout d’un coup, encore qu’il y ait dix ans qu’il ne m’ait vue. Il m’aimait beaucoup dans mon enfance, et il s’est attendri ; j’ai pleuré aussi. On lui avait parlé de moi fort en mal. Je l’ai assuré que j’avais toujours été, depuis trois ans, chez les plus honnêtes gens du monde, soit à la campagne, soit chez vous. Quand vous le verrez, ma bonne amie, il faudra le persuader. »
Ma mère crut tout cela sans hésiter. Mais curieuse de connaître l’oncle, dès le lendemain elle sortit avec Sara, et quand elles furent vis-à-vis l’hôtel garni, elle lui dit : « Si nous montions chez ton oncle ? » Sara ne parut aucunement embarrassée, quoiqu’elle ne l’eût pas prévenu ; elle monta rapidement un escalier obscur, en disant : « Ah ! que vous allez lui faire de plaisir ! Voyons, voyons s’il y est. » Ma mère ne pouvait la suivre aussi vite qu’elle montait. « Mon ami, dit Sara au marchand, tu passes pour mon oncle maternel ; tu m’as trouvée hier, au bout de dix ans, et tu m’as reconnue. » En achevant ces mots, elle revint sur le palier, pour montrer la porte à ma mère. Celle-ci arrivait en ce moment. Elle entra chez le marchand, qui lui parut un honnête homme. C’était un de ces petits Bourguignons à cheveux crépus, à trogne rouge, au parler bonasse, marquant dans tous leurs discours et dans toutes leurs manières une bonté native. Pour ma mère, elle était parfaitement rétablie, et ce jour-là elle avait une robe de gros-de-tours, sa plus belle, et qui lui allait à merveille : elle plut, elle charma, elle enchanta le petit marchand crépu, qui de ce moment n’eut des yeux que pour elle.
Ma mère n’était pas femme à ignorer sa victoire : elle la sentit dans toute sa plénitude ; et comme son Anglais n’était plus à Paris, que d’ailleurs cette passion était usée, elle résolut d’en recommencer une nouvelle. Le marchand retint les deux amies à dîner : la connaissance s’ébaucha, et avant de sortir de table la déclaration d’amour était faite.
Sara ne fut pas fâchée de cet incident : elle entrevit qu’il pourrait être très favorable à son mariage avec l’architecte, c’est pourquoi elle crut plus court de tout dire à ma mère, devant le marchand, pour ne pas avoir la peine d’intriguer, au risque d’échouer. Ma mère hésitait à donner son approbation : « Un hôte, disait-elle ; des gens qui connaissent la famille de mon mari ! » Le marchand leva la difficulté en proposant de louer sur-le-champ un autre logement pour ma mère, de se mettre en pension chez nous, et par ce moyen de perdre absolument de vue les parents de l’architecte. Il fut en même temps convenu qu’aussitôt après le mariage fait, Sara découvrirait sa non-parenté, et qu’elle disculperait entièrement ma mère, disant qu’on ne s’était appelées sœurs que pour avoir une place avantageuse, sans information ni répondants.
Tout cela ne valait pas grand-chose ; mais ma mère le trouva bon. Le marchand loua, rue de la Harpe, à l’ancien Collège de Justice ; on donna congé. Pendant ce temps-là, le jeune architecte agissait vivement : les bans furent publiés, et l’on alla aux pieds des autels sans que ses parents fussent détrompés. L’appartement que quittait ma mère fut destiné pour les nouveaux époux, et l’on avait eu l’art de persuader aux parents que c’était par complaisance pour eux que nous quittions une maison où nous étions si bien.
Mais tandis qu’on était à l’autel, et que la bénédiction commençait, le père de l’architecte voyait rédiger les actes, et au lieu de Sara Saxancour, il vit écrire Sara Krammer. Surpris, il demanda une explication. On lui montra les bans. Il courut auprès des mariés. Le oui se prononçait, et son opposition ne put le précéder. Cependant il s’approcha de son fils : « Il y a de l’intrigue ici, lui dit-il ; nous sommes trompés ! – Non, mon père, répondit gravement l’architecte ; je sais tout ; je devais vous le révéler à l’instant, si vous ne l’aviez pas vu. Ainsi, point d’inquiétude. Je suis prudent et sage. » Ce discours calma le père, qui avait une confiance aveugle dans son fils, depuis que celui-ci avait encouru la disgrâce du Gouvernement par la critique imprimée d’un monument public. Il le regardait comme un grand homme persécuté. Il approuva ce qui était fait et signa les actes.
Ce fut ainsi que se termina le mariage de ma prétendue tante. Heureusement pour elle ! car l’ayant fait savoir le même jour à son frère le génovéfain, à qui l’on n’avait pas voulu en parler, non plus qu’à mon père, le premier fulmina imprudemment, et parla de ma mère en termes peu mesurés. Ses discours indiquèrent l’état qu’avait quitté Sara ; le mari s’informa, et n’apprit que trop facilement une affreuse vérité. Mais telle était la passion de cet homme, qu’au retour de ses informations, il dit à son épouse : « Je sais ce que vous avez été ; mais vous ne me connaissiez pas ; je ne vous rendrai responsable que de ce que vous ferez me connaissant. Tâchons que mes parents ignorent ce qu’ils ne doivent jamais savoir. » Sara, pénétrée, jura une sagesse à toute épreuve, et elle tint parole.
Cependant ma mère et son pensionnaire étaient dans leur nouvel appartement, rue de la Harpe. J’avais cinq à six ans ; j’étais toujours là, n’y ayant que trois petites pièces, dont mon père en avait une pour coucher. Il était absent tout le jour pour ses affaires, et moi je jouais dans sa chambre, d’où je passais souvent dans les deux autres ; mais d’un air d’inattention qui ne donnait pas d’ombrage. J’entendais tout néanmoins, et le tutoiement particulier entre ma mère et Mulino (c’est le nom du marchand) m’étonna d’autant plus que, devant mon père, ils se parlaient avec beaucoup de réserve et de cérémonie. Je crus que c’était l’usage de se parler ainsi en particulier, et un jour que j’étais seule avec Mulino, je lui dis, en copiant l’air que j’avais si souvent remarqué : « Tiens, Mulino, porte cela dans l’antichambre avec mes joujoux. » Ce n’était pas encore l’usage, comme aujourd’hui, que les enfants tutoyassent tout le monde et bravassent dans la forme toutes les lois de la nature et de la politesse. Ce tutoiement surprit extrêmement Mulino, qui ne manqua pas d’en parler à ma mère à son retour. Madame Saxancour en sentit les conséquences ; elle me gronda, et depuis ce moment, elle s’observa devant moi. On n’aime pas ce qui gêne : cette bagatelle fortifia l’antipathie que ma mère avait prise contre moi, et qui m’a été si funeste. Mais bientôt d’autres causes vont l’augmenter encore.
Le pensionnaire de ma mère, au bout de huit mois, s’ennuya de son inutilité. Il fit venir des mousselines de Mâcon, où son frère tenait le magasin : il était encouragé par le talent que ma mère se vantait d’avoir pour le débit. Ses marchandises arrivèrent, mais ma mère ne montra pas son talent sublime, car on ne vendit presque rien. Mulino crut que c’était plutôt la faute de la capitale, que celle de sa méritante hôtesse ; il avait un cheval et une voiture ; il prit un assortiment de mousselines, et partit avec ma mère pour la Picardie et l’Artois. Mon père resta seul à Paris avec moi. Mais comme il ne pouvait me garder avec lui, attendu son absence de la maison du matin jusqu’au soir, ma mère me mit en pension chez une commère, qui avait tenu sa troisième fille, Babiche, la même qui eut l’épine du dos cassée en nourrice, et qui est morte depuis en langueur. Cette demoiselle, qui était infiniment aimable, et qui avait alors la perspective d’un mariage très avantageux, me prit en amitié de la manière la plus vive : je devins son bijou, son idole. Je n’avais jamais été si heureuse, si ce n’est avec ma grand-mère ; mais trop enfant alors, je ne l’avais pas senti ; au lieu que j’atteins ma septième année. Mon père aimait beaucoup cette commère, qui avait pour lui la plus grande estime. Quant à ma mère, la demoiselle la connaissait ; aussi n’en était-elle pas folle. Je restai chez mademoiselle Désirée pendant tout le temps de l’absence de ma mère, c’est-à-dire environ quatre à cinq mois. Ce temps suffit pour m’attacher infiniment à une fille aussi aimable, dont le charmant sourire, les caresses, les attentions, le goût à me parer ne pouvaient manquer leur effet sur un cœur déjà sensible.
J’avais passé l’hiver avec mademoiselle Désirée, et nous étions au printemps ; ma septième année venait de s’accomplir, quand ma mère arriva. Jamais retour ne fut plus triste : le marchand était malade ; ma mère était devenue noire et grosse comme une tonne ; tous deux étaient de mauvaise humeur. Mon père, à son arrivée le soir, la partagea. En un mot, je puis dire que jamais réunion ne se fit sous de plus mauvais auspices. Je retournai coucher chez mademoiselle Désirée, où ma mère me laissa encore deux ou trois jours. Enfin elle vint me chercher.
J’étais à déjeuner, lorsqu’elle entra. Elle avait toujours extrêmement considéré mademoiselle Désirée, qui lui avait rendu de grands services dans le commencement de son séjour à Paris, de sorte que cette jeune personne, habituée à la considération qu’elle avait coutume de lui marquer, la reçut avec beaucoup d’aisance. Ma mère cependant avait de l’humeur et la déguisait assez difficilement. Elle me dit qu’elle allait m’emmener, et me demanda si je ne serais pas bien aise de revenir avec elle. J’étais trop franche pour ne pas répondre la vérité. Je dis que j’aimais mieux rester avec ma bonne amie. Ma mère s’enflamma ; elle s’écria que j’étais sans naturel. Mademoiselle Désirée observa qu’on ne pouvait guère en juger à l’âge que j’avais ; qu’il était naturel, au contraire, que je m’attachasse aux personnes qui me faisaient amitié. Elle offrit en même temps de me garder, en disant à ma mère : « Faites-moi le plaisir de me la laisser jusqu’à ce que vous soyez bien solidement arrêtée à Paris ; vous pouvez voyager encore. » Ces mots, dits bonnement, furent mal interprétés. Ma mère répondit durement qu’elle ne voulait pas que des étrangers s’emparassent de l’affection de ses enfants ; que c’était elle qui avait eu la peine de les faire, et qu’elle les voulait avoir. Elle me prit en même temps si rudement par la main, qu’elle me fit pleurer. Transportée de colère, elle me donna le fouet. Ma bonne amie se mit à pleurer, en lui disant qu’elle était bien cruelle. Ce mot offensa une femme qui ne cherchait qu’à rompre ; elle me prit dans ses bras, malgré mes cris, et me descendit dans la rue, où elle me souffleta jusqu’à ce que je me tusse. Ce fut ainsi qu’elle m’emmena de chez sa meilleure amie, de chez une commère qui l’avait obligée de sa bourse, et qui lui avait sauvé la vie dans une couche par ses soins et ses secours !
Depuis ce moment, je fus détestée de ma mère ; mais elle voulut me garder auprès d’elle, sans doute pour avoir le plaisir de me tourmenter ; car il est impossible d’imaginer tout ce qu’elle me fit souffrir : coups, pénitences, privation de manger, rapports à mon père, à qui elle voulait me rendre odieuse, tout fut employé. Heureusement pour moi qu’il ne fut pas la dupe des dispositions de ma mère à mon égard, et qu’il tâcha de m’en dédommager.
Je passe une foule de petits évènements. Mon père, en 1767, alla chez ma grand-mère et y resta quatre mois. Nous demeurions alors rue Traînée-Saint-Eustache ; car ma mère et Mulino avaient le goût du changement de demeure. Mon père arriva le 1er octobre. Ma mère le reçut fort mal. Cependant il accompagna le ménage ambulant dans la rue Quincampoix, où il alla demeurer le 15 octobre. Ce fut dans cette demeure, la quatrième depuis mon séjour à Paris, que j’éprouvai les plus cruelles secousses ; je faillis perdre la vie.
Ma mère était enceinte, et d’une humeur qui approchait de la frénésie, surtout après le départ de Mulino, qui alla passer environ six mois à Mâcon. Pendant tout l’hiver, ma mère fut couverte de boutons : cependant elle me faisait coucher avec elle, l’oserai-je dire ?… parce qu’une femme de perruquier, sa voisine, lui avait fait entendre que je prendrais toute l’humeur, et que je l’en délivrerais… Je ne sais si je l’en délivrai ; mais au bout de quelques semaines je fus précisément comme elle : la démangeaison était alors insupportable, et j’en souffrais cruellement, surtout pendant la nuit. Une entre autres, au mois de mars, ma mère fut si impatientée de ce que je l’empêchais de dormir, qu’elle me frappait à chaque mouvement, avec une baguette qu’elle avait à côté d’elle. J’étais alors à terre sur un matelas. Je ne pus m’empêcher de pleurer. Mon père, qui couchait seul dans une petite chambre, m’entendit et se mit en colère contre ma mère, qu’il traita fort mal de paroles. Elle devint furieuse : elle bouda le lendemain, le surlendemain, pendant longtemps ! Mon père, qui ne la connaissait que trop, parut s’en embarrasser très peu, et il songea sérieusement à m’ôter d’auprès d’elle.
Ce fut ce qu’il exécuta au moyen d’un ami, avec lequel il était en relation d’affaires. On fit consentir ma mère à me mettre en pension chez une dame Manigre pour me traiter de mes boutons. Le traitement fut court : dès que j’eus pris le bon air, au haut de la Montagne Sainte-Geneviève, et quelques bains, les boutons disparurent. Je demeurai six mois dans cette maison, c’est-à-dire tout l’été de 1768.
Madame Manigre avait deux filles : l’une (c’était l’aînée) était laide comme sa mère ; l’autre était charmante. Il y avait des Anglais logés aux environs. Un d’eux, fort riche, et qu’on traitait de mylord, devint amoureux d’Isabelle Manigre, et parvint à lui faire connaître ses sentiments avant que personne s’en aperçût dans la maison. C’était moi qu’elle menait avec elle, lorsqu’elle se glissait chez lui ; le prétexte était de me mener promener. On me donnait des bonbons et des joujoux, un chien, un jeune chat, et je ne voyais rien. J’aimais Isabelle de tout mon cœur ; aussi lui restai-je fidèle, et jamais je ne dis un mot de ce qu’elle m’avait défendu de dire ; je n’en sentais pas la conséquence. J’étais alors parfaitement guérie. C’était mon père qui payait ma pension, ainsi ma mère ne se pressait pas de me retirer. Elle essuya d’ailleurs des suites de couches très fâcheuses ; car elle avait eu deux jumeaux, mais d’une santé si mauvaise, qu’on ne put les élever ni l’un ni l’autre, à ce que j’ai entendu dire. Elle fut à l’extrémité : toute la famille de mon père l’alla voir, et on crut lui dire le dernier adieu. On parla beaucoup de moi ; mais vu sa situation, l’on ne trouva pas extraordinaire que je fusse ailleurs ; on ignorait ma maladie.
Mon père était alors en relation particulière avec un monsieur Rapenot, libraire, qui lui avait indiqué madame Manigre, son amie. Il nous proposa de venir loger chez lui, parce qu’il tenait à bail une grande maison à moitié vide. Mon père accepta, et fut logé au cinquième, dans un grand galetas.
À peine y fut-il installé, qu’il arriva un grand changement chez madame Manigre : Isabelle se laissa enlever par l’Anglais, qui la conduisit à Londres. Cette femme en eut d’autant plus de chagrin, que cette fille était parfaitement jolie, et qu’elle espérait beaucoup de certains protecteurs, en les faisant solliciter par elle ; ce fut une désolation dans la maison. Tous les amis vinrent la voir, pour la consoler : et comme à Paris l’on ne se connaît pas aussi parfaitement qu’ailleurs, on me crut sa fille, et un de ses amis l’engageait à se remettre, en lui disant qu’elle m’élevât bien, afin que je pusse réparer sa perte. J’avais huit à neuf ans, et ma figure promettait. Depuis cet instant, la Manigre se mit à me choyer ; elle m’habilla mieux que je n’avais jamais été, sans rien porter sur son mémoire, comme elle avait fait jusqu’alors ; mais elle me remettait mes habits ordinaires lorsque mon père devait venir.
Un jour qu’il paraissait fort triste, madame Manigre lui dit : « Mon Dieu ! monsieur Saxancour, que vous êtes à plaindre d’avoir une femme comme vous l’avez ! Tenez, vous me faites compassion ! Je vais faire arrêter le mémoire de la pension de votre fille par monsieur Rapenot, qui m’a toujours bien payée en votre nom, et j’en resterai là ; je la nourrirai, je l’habillerai, comme si elle était à moi, et il ne vous en coûtera rien, rien du tout » Mon père la remercia, en lui disant que cela ne serait pas juste. « Ah ! mais ! dit cette femme, j’y mets une condition : c’est que vous ne pourrez me l’ôter avant l’âge de vingt ans. » Mon père avait la plus grande confiance dans la Manigre, parce qu’il en avait eu la connaissance par deux dévots, monsieur et madame Rapenot ; cependant, il lui dit que sa proposition demandait beaucoup de réflexions, et qu’il la priait de lui laisser le temps de les faire. Elle y consentit, et mon père alla consulter les amis communs. Monsieur et madame Rapenot ne lui répondirent qu’en lui disant qu’il était un fou de ne pas accepter ; que je serais infiniment mieux avec madame Manigre, connue, respectée, dans tout le carré Sainte-Geneviève, considérée des prêtres de la paroisse, qu’avec ma mère, femme mondaine et de mauvais exemple. Mon père convint qu’ils avaient raison ; et comme il n’avait jamais vu la fille cadette, qu’il ignorait son aventure, parce qu’il était trop occupé pour fréquenter ses voisins ou ses connaissances, il résolut en lui-même de me laisser à madame Manigre. Mais il attendit quelques jours pour lui rendre réponse. Ce fut ce qui me sauva.