Avis de l’éditeur-3

3067 Mots
Durant cet intervalle, mon père eut affaire chez un relieur : deux couseuses, dont une très jolie, qui a longtemps été depuis chez le libraire Vente, causaient ensemble d’Isabelle Manigre ; la jolie racontait à l’autre l’e********t, la manière dont il s’était fait, et comment on était passé à Londres. Elle parla ensuite de la Manigre mère dans des termes si singuliers, qu’ils frappèrent d’étonnement mon père, qui n’avait d’abord donné à leur entretien qu’une attention superficielle. Mais combien sa surprise augmenta lorsqu’il, entendit la jolie continuer : « Elle a une petite fille chez elle, que monsieur Rapenot y a mise en pension, et qui est fille d’on ne sait qui ; car on ne voit jamais ses parents. Madame Manigre dit, ou fait entendre, qu’elle est bâtarde de monsieur Rapenot ; elle prétend s’en emparer, car elle la fait déjà passer pour sa fille, dans ses connaissances relevées, et elle compte par là remplacer son Isabelle. C’est une fine mouche que cette grosse vilaine femme-là ! On ne comprend pas comment elle peut avoir une aussi jolie fille qu’Isabelle. – Oh ! c’est bien sa fille ! dit l’autre couseuse, car j’ai été au catéchisme avec elle. – Qu’est-ce que ça dit ? Elle l’aura volée quand elle était enfant. » Mon père s’approcha pour lors, et demanda aux deux couseuses si elles parlaient de madame Manigre du carré Sainte-Geneviève. Elles parurent hésiter : enfin la laide dit à la jolie : « Eh ! qu’est-ce que ça fait donc !… Oui, sans doute, c’est elle. – Eh bien ! mes filles, l’enfant dont vous venez de parler, qu’elle a chez elle, et qui se nomme Ingénue, est à moi. C’est monsieur et madame Rapenot qui l’y ont mise en pension, et non pas moi, qui suis inconnu à madame Manigre ; mais monsieur et madame Rapenot, que vous estimez sans doute, sont ses grands amis. – Il est vrai, dit la laide ! mais ne nous compromettez pas ! Tout ce que nous venons de dire est vrai ; mais si vous nous mêlez dans les discours, nous vous démentirons. Voyez, informez-vous par vous-même. – Elle a une jolie fille enlevée ? – Cela est su de tout le quartier ; allez vous informer, et ne parlez pas de nous. » Mon père fut très inquiet ; il alla dans différentes maisons, et surtout chez un chirurgien, qui lui apprit des choses étonnantes. Parfaitement convaincu, il courut chez monsieur et madame Rapenot, pour les instruire et les prier de me retirer sur-le-champ. Mais ces bons dévots, au lieu de l’écouter, se fâchèrent violemment contre lui : ce n’étaient que des calomnies qu’on avait débitées. Mon père ne savait plus que penser. Il ne pouvait douter de l’honnêteté de monsieur et madame Rapenot, ni de leur religion. Il ne pouvait, d’un autre côté, concevoir leur aveuglement. Il n’en eut la clef que quelques jours après. Ces gens avaient pour cuisinière une fine intrigante, que mon père n’avait encore qu’entrevue. Mais comme, depuis ses découvertes au sujet de la Manigre, il venait souvent les demander, il la reconnut enfin pour l’avoir vue autrefois servante dans un endroit suspect. Il pensa en lui-même qu’on pouvait changer, et qu’il n’était pas incroyable que cette fille fût ce qu’elle voulait paraître. Mais en approfondissant, il reconnut qu’elle était la source de la connaissance de monsieur et madame Rapenot avec la Manigre, et que c’était cette femme qui leur soufflait la bonne opinion qu’ils avaient de ma maîtresse de pension. Ses inquiétudes redoublèrent alors, et il résolut absolument de m’ôter de cette maison, dût-il par là se brouiller avec monsieur Rapenot. Ce fut effectivement ce qui arriva : le dévot, qui avait toujours payé ma pension depuis dix mois, parce qu’il avait des relations d’affaires avec mon père, lui fit faire un billet à ordre de 700 livres, à un an d’échéance, pendant lequel temps mon père le remplit par intervalles ; ce qui fit que monsieur Rapenot ne le lui rendit pas, mais lui donna une décharge séparée. Pendant ce temps-là, il faisait courir le billet dans le commerce ; ce qu’il n’aurait pu faire, s’il y avait eu des acomptes au dos. Le billet vint à échoir, et fut réellement acquitté par monsieur Rapenot, qui le retint, quoiqu’il en eût reçu la valeur de mon père. Ce lui fut dans la suite un titre aux consuls, pour suspendre le paiement d’une somme de 1 850 livres qu’il devait : il annonça un compte à faire, et produisit le billet de 700 livres. Mon père avait égaré la décharge, et ne la retrouva qu’au bout de trois mois ; il la porta au libraire arbitre, qui négligea d’agir, de sorte que Rapenot est mort sans payer. La succession se trouva dévorée par des gens de pratique, et une pension de dix mois a coûté dans le fait à mon père la somme de 1 850 livres au lieu de cent écus, prix convenu avec la Manigre, car le billet de 700 livres était un billet de confiance. Mais mon père a toujours été la dupe de ceux avec lesquels il a traité. Un homme seul, logé dans un vaste galetas au cinquième, ne pouvait me garder avec lui. Mon père me rendit à ma mère, alors rétablie, et il fut convenu qu’ils se réuniraient dans le même logement, car monsieur Rapenot continua de traiter avec mon père. C’est ici une époque cruelle. Je ne saurais, sans la plus vive douleur, la rappeler à mon souvenir. J’avais quitté la Manigre, malgré cette femme, qui sachant la situation de mon père et voyant l’affection que j’avais pour elle, tâcha de me ravoir par finesse. Tout parut d’abord la seconder : sa fille revint de Londres, où elle avait été entretenue ; c’était un titre pour l’être ouvertement à Paris. Il fut convenu qu’elle se logerait dans la rue Poissonnière, près celle Beauregard, presque vis-à-vis les casernes des gardes suisses : c’était un quartier perdu pour mes parents, qui jamais n’étaient sortis de celui qu’on nomme l’Université. Isabelle devait me prendre avec elle, et m’élever dans l’usage du monde, me donner des talents agréables, etc. Pour y réussir, cette jeune et jolie personne vint voir mes parents. Elle débuta par se plaindre de sa mère, qu’elle peignit sous les couleurs les plus désavantageuses. Elle gagna ainsi la confiance de mes parents. Elle leur dit ensuite qu’elle allait se marier avec un riche parti, mais âgé ; qu’elle m’était attachée comme à sa propre sœur, m’ayant toujours tendrement aimée, et que, n’espérant pas d’avoir d’enfants d’un vieillard comme son prétendu, elle serait charmée de m’avoir, non en toute propriété, mais en commun avec mon père et ma mère. Cette proposition parut avantageuse et fut goûtée : mon père était si bon, si droit, qu’il avait la plus grande confiance dans une jolie personne qui paraissait ne respirer que l’honnêteté ; il fut décidé qu’on me laisserait demeurer avec Isabelle dès qu’elle serait mariée. La trompeuse sortit de la maison comblée de joie, le jour qu’elle obtint ce consentement. Dès le lendemain, à l’heure de l’absence de mon père, elle amena un vieux monsieur, décoré d’une plaque, qui monta jusque chez nous, avec beaucoup de peine. Isabelle dit à ma mère : « Voilà mon prétendu, Madame ; c’est ce Monsieur dont je vous ai parlé hier. Sur le bien que je lui ai dit de vous, et d’après l’amitié que vous me témoignez, il a voulu vous visiter. » Ma mère, voyant un homme très comme il faut, lui rendit tous les honneurs convenables. On fit ensuite attention à moi. Isabelle me caressa, et le vieux Monsieur m’assit sur ses genoux ; il me donna des bonbons et quelques bijoux de prix, dont ma mère s’empara très avidement, aussitôt qu’il fut parti. Cette visite parut d’un bon augure à une femme peu versée dans la connaissance du monde, et qui d’ailleurs n’avait pas une certaine délicatesse, outre qu’elle faisait très peu de cas de moi, parce que, disait-elle, j’étais le bijou de mon père. L’escalier du Collège de Prêle, où nous demeurions alors, était fort obscur, surtout vers le bas, avant la reconstruction de celui qui existe aujourd’hui. Mon père montait, comme Isabelle et le vieillard descendaient : il se rangea sans bruit et sans reconnaître la voix de mademoiselle Manigre : « Je m’accommoderai de cet enfant, disait le vieillard, elle me convient. Tout s’arrangera ; laissez-moi faire. – Puisque c’est votre goût, je le veux bien, pourvu que vous soyez exact à tenir vos promesses. » Mon père n’entendit que ce peu de mots, et quand il fut monté, il n’en parla pas. À son arrivée, ma mère était occupée à me défendre d’ouvrir la bouche de ce qui venait de se passer. De sorte que personne ne dit mot. Mon père était presque toujours dehors pour ses affaires ; il sortit le lendemain, à son ordinaire, pour ne rentrer que longtemps après. Isabelle revint encore avec son vieillard. Ils avaient avec eux une couturière, qui fut chargée de me prendre la mesure pour un corps souple, de la façon de monsieur Bourbon de la rue des Bourdonnais, et de différents fourreaux des plus jolies étoffes, de chaussures, etc. On annonça que je ne porterais plus que des bas de soie. Ma mère écoutait avec une sorte de surprise. Je ne sais si elle eut des inquiétudes, ou si, me haïssant, elle ressentit un mouvement de jalousie des apparences de mon bonheur ; ce qu’il y a de vrai, c’est qu’au retour de mon père, elle lui parla de la visite de la veille et de celle qu’elle venait de recevoir, enfin des projets de mademoiselle Manigre. Mon père réfléchit un instant : « À quelle heure hier sont-ils sortis ? – Vers les sept heures. – Comme je rentrais ? – Un instant auparavant ; vous devez les avoir rencontrés. – Oui, j’ai entendu au bas de l’escalier un homme, à la voix cassée, qui tenait un singulier langage. (Il répéta ce qu’il avait dit.) – Il faut s’assurer de ce que prétendent ces gens-là, dit ma mère. » Mon père fut du même avis, et on les attendit venir. Il y avait à côté de la grande chambre un petit cabinet, qui n’était propre qu’à contenir un lit et qui avait une issue au dehors. C’était où couchait mon père. Ma mère s’y cacha, quand elle entendit frapper, et moi, qu’elle avait soigneusement instruite, j’ouvris la porte. C’était Isabelle et son vieillard ; nous n’attendions qu’eux ; personne ne venait nous voir dans cette demeure, dont nous refusions l’indication, parce que nous y étions trop mal meublés, et plus mal logés. Isabelle me demanda où était ma mère. Je répondis qu’elle reviendrait bientôt. On s’assit, et le vieillard me prit sur ses genoux. Ce fut alors qu’on s’expliqua librement, persuadés que je n’étais pas capable d’entendre les choses qu’on disait. Mais ma mère les entendait parfaitement. Elle comprit alors l’arrangement d’Isabelle : cette fille avait réellement été recherchée pour elle-même par le vieillard ; mais celui-ci lui ayant témoigné ses regrets de ce qu’elle n’était pas plus jeune (elle avait alors dix-sept ans), elle lui avait dit, en plaisantant : « Eh bien ! prenez ma petite sœur ! – Quel âge a-t-elle ? – Mais neuf ans, environ. – C’est précisément ce qu’il me faut ! s’était écrié le vieillard ; je ferai votre sort ; mais donnez-moi votre sœur : je veux former celle que j’aurai ; je veux la former toute enfant. D’ailleurs, c’est mon goût que l’enfance, à cause de sa naïveté ; vous êtes trop formées et, s’il faut le dire, trop corrompues, vous autres grandes filles ! » Depuis ce moment, il avait tant tourmenté Isabelle, qu’il l’avait forcée de le conduire chez nous. Toutes ces choses-là furent à peu près répétées ; ensuite on en dit beaucoup d’autres, une surtout qui dut irriter ma mère : c’est qu’elle avait déplu au vieillard, qui lui trouvait la physionomie fausse : « Nous faisons bien, ajouta-t-il, de lui ôter cette aimable enfant. – Ah ! oui, dit alors Isabelle ; elle serait très malheureuse ; car sa mère ne l’aime pas : c’est une très méchante femme. » On parlait néanmoins de façon que je n’entendisse pas les choses les plus claires, et on me laissa jouer et courir par la chambre. Ma mère rentra. Dès l’abord, elle prit un air de réserve glacé. Elle répondit par des révérences et des monosyllabes ; elle finit par me refuser absolument, et de la manière la plus complète. Le vieillard lui fit quelques reproches assez aigres sur ce qu’il nommait son manque de parole ; et mademoiselle Manigre avait les larmes aux yeux. Mais on sent que ma mère devait rester ferme. Elle ne compromit pas son secret, et se défendit même avec politesse, rejetant son changement d’avis sur mon père, qui, dit-elle, aimait trop sa fille, pour s’en priver. On se quitta très froidement de part et d’autre. Mon père arriva quelques heures après. Ma mère, qui ne doutait pas qu’on ne s’adressât à lui, tâcha d’envenimer le peu qu’elle avait entendu : ce qui ne lui fut pas difficile, les discours du vieillard et d’Isabelle pouvant recevoir l’interprétation la plus odieuse. Cependant monsieur Saxancour, qui connaissait ma mère, ne répondit presque rien ; il se contenta de l’assurer qu’il ne se prêterait pas à me confier à mademoiselle Manigre. Ce fut le lendemain, qu’il m’arriva une aventure que je tairais, si je ne m’étais pas fait une loi d’être absolument sincère. Ma mère m’envoya faire quelques commissions à ma portée. On arrangeait l’appartement au premier, pour une dame Babuty, mère du libraire de ce nom, qui devait l’occuper ; il y avait en ce moment un menuisier. J’entrai auprès de cet homme, et je le regardai travailler ; je ramassai même quelques-uns de ces rubans qu’enlève le rabot, et je m’amusai à les rouler. Il quitta son ouvrage et vint à moi : j’eus peur, et je voulus m’enfuir ; mais il me dit : « N’ayez pas peur, ma belle petite demoiselle, je ne veux que vous embrasser, parce que vous êtes bien gentille. » Je me mis à crier. Dans le même moment, l’on entrouvrit la porte d’un petit escalier qui donnait dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais, et j’aperçus Isabelle Manigre, qui vint à moi : « Laissez cette enfant, misérable ! dit-elle au menuisier. Viens avec moi, ma bonne amie. » Elle me prit par la main, et nous descendîmes ensemble, par le petit escalier ; de sorte que nous ne fûmes pas aperçues du portier. Lorsque je me vis dans la rue, je dis à mademoiselle Manigre qu’il fallait que je fisse les commissions de maman, parce qu’elle me gronderait. Et je lui détaillai ces commissions : de l’huile, du savon, de la gomme pour les blondes. Elle acheta le tout avec moi, et l’envoya par un garçon, en faisant dire à ma mère que ma tante Sara venait de m’emmener chez elle. Isabelle n’avait jamais vu ma tante Sara ; mais elle m’en avait beaucoup entendu parler, non que je susse l’histoire au juste, mais je croyais alors réellement que c’était ma tante. Je fus promptement emmenée, du côté de la rue Neuve-Saint-Étienne, sans que je fisse trop de résistance, ni que j’allasse de trop bon cœur ; je sentais que je serais grondée par ma mère. Nous allions entrer dans une maison neuve fort belle, lorsque, par l’effet du hasard, ma prétendue tante, que je n’avais pas revue depuis son mariage avec l’architecte, se rencontra face à face avec nous. Je quittai aussitôt la main d’Isabelle, et je m’élançai, en disant : « Ah ! ma tante, il est donc bien vrai que vous me demandez ? J’avais peine à le croire ; mais c’est bien vrai ! Vous empêcherez que maman ne me gronde ! » Et je l’embrassais. Sara me rendait mes caresses, car elle m’aimait beaucoup, lorsque son mari la joignit : « C’est la petite Saxancour, lui dit-elle, que je viens de rencontrer avec une jeune personne… Où alliez-vous ensemble ? ajouta-t-elle, – Chez vous, ma tante. – Comment, chez nous ! – Mais oui ! Mademoiselle Manigre me l’a dit, en envoyant mes commissions par le garçon de l’épicier ! » On se retourna pour parler à Isabelle, mais elle était disparue. « Tu connais cette demoiselle ? me dit Sara. – Oui, ma tante. » Et j’expliquai comment je la connaissais. Monsieur Destaures, l’architecte, dit qu’il la remettait aussi et qu’il connaissait sa mère. On s’en tint là sur les conjectures ; mais on fut bien surpris de sa disparition. Sara et son mari me conduisirent chez eux, où je dînai ; après quoi ma prétendue tante me ramena chez nous. Ma mère ne put se contenir en me voyant, tant elle était irritée qu’on m’eût emmenée sans permission : mais Sara s’étant expliquée, on eut un long entretien, qui ne fut pas à l’honneur d’Isabelle. Sara se félicita de m’avoir rencontrée, et il me fut signifié de ne jamais accompagner personne, sous tel prétexte que ce fût, qu’on n’en eût obtenu la permission de ma mère. Ce fut ainsi que se termina cette aventure ; car apparemment ma mère fit parler, ou parla elle-même à Isabelle puisque je ne l’ai pas revue depuis. J’étais dans ma dixième année ; ma mère venait de quitter le cinquième de mon père, pour aller s’établir au second, rue de la Vieille-Boucherie, dans l’appartement d’un peintre dont nous avions acheté les meubles, lorsque mon père tomba dangereusement malade. Cependant il resta d’abord dans son logement, et j’allais lui porter du bouillon, le soigner, le garder ; un matin, qu’il paraissait plus mal qu’à l’ordinaire, il me demanda une plume et du papier, il écrivit une lettre, qu’il m’envoya porter vis-à-vis, à une jeune voisine nommée Agathe-George. La jeune fille lut la lettre et me dit : « Je n’ai pas de réponse à faire par écrit ; mais dites à Monsieur votre père que ma cousine m’a parlé de lui, et que nous verrons ensemble ce qu’il peut y avoir à faire. » Je m’en revins avec cette réponse. Environ une heure après, j’entendis tousser à la fenêtre de la voisine. Mon père me dit d’ouvrir la nôtre et de regarder. C’était mademoiselle Agathe, avec une autre demoiselle fort brune, qui me demanda comment se portait mon père, et s’il y avait quelqu’un avec moi auprès de lui. Sur ma réponse que j’étais seule, on referma la fenêtre, et au bout de quelques minutes j’entendis frapper à notre porte. J’ouvris, par ordre de mon père. Aussitôt la demoiselle brune se précipita dans la chambre et sur le lit de mon père. Elle parlait fort bas ; mais j’entendis qu’elle prononçait souvent le mot de papa, mon cher papa ! Quand elle lui eut parlé quelque temps à l’oreille, elle vint à moi, me regarda, et lui dit : « Elle est bien aimable ! Elle ne me quittera jamais ; écrivez vos volontés, en cas de malheur. » Et elle m’embrassa. Cette jeune personne était une sorte de mulâtre, mais ayant de vives et belles couleurs ; tout ce qui la distinguait des blanches, c’est qu’elle avait la peau extrêmement brune ; mais si douce au tact, que je croyais toucher du satin. Elle laissa quelque argent à mon père. Pendant qu’elle lui avait parlé, mademoiselle Agathe était restée sur le haut de l’escalier, l’oreille attentive si quelqu’un montait. Les deux jeunes personnes se retirèrent ensemble, après une visite précipitée. Je me rappelle que mademoiselle Agathe était bien jolie, mais que la brune était encore cent fois plus aimable : je n’ai jamais vu de femme que j’eusse autant aimée. Après leur départ, mon père était tout en larmes. Je voulus le consoler : « Non, mon enfant, me dit-il ; c’est une crise salutaire, et je ne pleure pas de tristesse. » Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que depuis je n’ai jamais revu ni entendu un mot sur l’aimable brune. J’en ai souvent parlé à mon père ; mais il m’a toujours répondu que ma mémoire me trompait. Ce n’est cependant pas une illusion, car je crois encore voir la brune, et ses traits sont si profondément gravés dans ma mémoire, que si je la revoyais, je la reconnaîtrais d’abord. Mon père alla mieux aussitôt après cette visite ; mais sa convalescence fut longue, et il alla chez ma mère, parce qu’elle le voulut : elle disait que le soigner de si loin lui donnait trop d’embarras. Mon père eut beaucoup de peine à se laisser transporter ; mais il le fallut. Il resta trois semaines chez ma mère, pendant lesquelles je le vis souvent pleurer. Ma mère le menait fort mal, et dès qu’il fut assez fort pour marcher, il retourna dans son logement au cinquième. Je ne sais pas s’il y revit la brune : ma mère ne voulut plus que j’y allasse, et elle-même n’y mit pas le pied ; mon père vécut à l’auberge, ou chez monsieur Rapenot, je ne sais lequel.
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