Ne cherchez pas à comprendre
Les jeunes mal à l’aise, se regardent les uns les autres. Romain intervient alors pour essayer en fait, de détendre l’atmosphère :
–Oui Madame, vous nous avez lu le Coran, mais on dit que dans la Bible il y a la même violence, c’est un livre sacré aussi, et vous comprenez maintenant pourquoi, ni moi ni mon père, nous ne croyons à aucun de ces livres sacrés… Ou plutôt à aucun de ces sacrés livres, oui !
Myriam explique alors doctement que la différence essentielle vient de ce que, pour les Musulmans le Coran est descendu du ciel et qu’il a été envoyé par Dieu, il est incréé, donc parfait, non critiquable, non interprétable et valable pour tous les temps comme l’a dit Youssouf.
Sonia qui tient à être beaucoup plus précise, voire didactique ajoute :
–Il y a bien eu des tentatives d’interprétation des textes aux xe et xiie siècle, avec Avicenne et Averroès, et d’autres grands penseurs, c’est ce qu’on appelle les Hadith, mais par la suite on y a mis, pour ainsi dire, un point final en fixant les règles d’interprétation draconiennes. Tandis que pour les Juifs et les Chrétiens le livre sacré, c’est-à-dire la Bible, a été écrit par l’homme inspiré de Dieu. Par conséquent Juifs et Chrétiens ne sont pas soumis à leurs textes sacrés de la même manière : De tout temps les Juifs surtout, à chaque génération ont toujours remis en question leurs textes sacrés. Ils ont écrits des livres comme : La Michna, le Talmud, la Guemara, et beaucoup d’autres commentaires de la Bible. Autrement dit, ils peuvent et doivent exercer à tout moment leur esprit critique, car en débattant sur leurs écritures sacrées, ils ne critiquent pas Dieu, mais ils discutent sur l’interprétation donnée par l’homme à ces inspirations divines.
David, profite de quelques réminiscences :
–C’est vrai que nous les Juifs, on est libre d’appartenir ou pas à la communauté, on est libre de pratiquer ou pas, personne ne nous condamnera si on a donné telle ou telle signification à nos textes. Vous savez, au premier siècle il y avait deux grands sages Juifs : Chamaï et Hillel qui étudiaient et commentaient tellement les textes bibliques qu’on les prenait en exemple pour leurs réflexions et leurs débats d’interprétation alors qu’ils donnaient leurs propres jugements et leurs critiques des textes bibliques inspirés de Dieu.
–C’est juste, admet Sonia, et selon la tradition les Juifs doivent toujours étudier les textes à deux, l’un en face de l’autre pour mieux en débattre et comprendre l’opinion ou le commentaire de son voisin. Tu dis que tes deux grands sages sont pris en exemple, oui, mais je mettrai un petit bémol !
–Ah ! Vous m’intéressez Madame !
–Effectivement, les 2 sages Hillel et Chamaï n’arrêtaient pas de discuter, et de se disputer des heures entières sur l’interprétation de telle ou telle phrase, sur la valeur ou la signification d’un mot, mais ce n’était pas si sympathique que ça : Ils se chamaillaient sans arrêt !
–Il est amusant votre bémol, constate Romain en riant de bon cœur : Chamaï se chamaillait.
–Mais oui Romain, tu ne crois pas si bien dire : c’est de là qu’est venu le terme français « se chamailler ».
Romain semble déçu :
–C’est vrai ? Je croyais être drôle, mais si je comprends bien, c’est déjà pris !
–Alors, constate Jérémie, si on va plus loin, l’interprétation leur permettait de passer outre et pourquoi pas, de trouver des dérivations aux textes inhumains ! Et les Chrétiens c’était la même chose ?
–Pour les Chrétiens il faut tout d’abord savoir que pendant des siècles et jusque dans les années 1950, ils n’étaient pas autorisés à lire la Bible, çà leur était déconseillé, voire défendu par l’église. Ils possédaient tous leur livre de catéchisme, le missel, qui était un abrégé de la Bible, car pour faciliter la compréhension des évangiles, l’Eglise avait édité ce livre de catéchisme qui résumait l’essentiel des textes historiques conformes au dogme ecclésiastique. Sans entrer dans l’organisation de l’Eglise il faut savoir que ce sont les deux conciles du Vatican, en 1870 et en 1962, qui ont servi et permis à l’Eglise catholique d’apporter les réformes relatives au dogme, à la morale ou à la discipline. Ainsi donc l’Eglise catholique a pu, par son évolution, introduire des moyens de modifier ce qui ne pouvait plus être accepté par la grande majorité des fidèles.
–C’est intéressant ces comparaisons ! Dites, finalement, on en apprend chez vous, se félicite Marjorie qui a attentivement suivi ces longs échanges.
–Oui mais Youssouf est toujours fâché, déplore Sonia.
–Non, je ne suis plus fâché Madame, mais…C’est dur ! Convenez que c’était horrible pour moi ! Mais…Si cette expérience que vous m’avez assénée me fait prendre conscience d’une réalité que j’ignorais, je vous en serai un jour reconnaissant. En revanche, je ne vous cache pas que je vais tout contrôler, j’ai un ami religieux qui est très versé dans le Coran, il me donnera les interprétations véritables, lui !
–Ah ! Oui, approuve Myriam, tu as raison, et je serai moi-même très intéressée de connaître les interprétations des religieux.
–En attendant, insiste Sonia, je ne te perturberai pas trop, si je reprends le sujet sur le Coran ?
–Si je suis resté ici, c’est que je suis intéressé Madame. Oui, vous pouvez parler de l’Islam, si ce que vous dites est vrai, si vous êtes objective je serais heureux d’apprendre car je dois avouer… Je ne connais que les grandes lignes de ma religion : mon père qui est médecin a toujours mis l’accent sur notre éducation, il insistait à ce que nous poursuivions nos études dans le respect de la laïcité et concernant la religion, en famille, nous étions plutôt traditionalistes.
–Pour reprendre la comparaison entre les différentes religions, je vous dirai, précise Sonia, que si la réflexion et l’étude approfondie des textes est le but principal dans la pratique de la religion Juive, tout autre est la situation de l’Islam : Mohamed ne sachant pas lire, très peu de textes ont été écrits de son vivant. C’est plus tard, 300 ou 400 ans après lui, qu’on a rassemblé ce qui, du temps de Mohamed avait été marqué sur des pierres, sur des morceaux de bois ou de poteries, puis on a ensuite développé ces quelques écrits. Et par la suite, les pays convertis au cours des siècles ont rajouté et inséré des versets. Alors qu’il existait une seule et unique Bible, on distinguait au xie siècle des dizaines de Corans différents selon les pays. Et 200 ans plus tard, au XIIIe siècle les autorités Musulmanes ont alors décidé de regrouper ces textes en un seul livre celui que vous avez eu en mains. Comme je vous l’ai dit, les Musulmans n’avaient pas à lire ou à étudier ces textes, encore moins à les interpréter. Dans les écoles coraniques les enfants apprenaient la prière par cœur, et les adultes devaient la réciter cinq fois par jour, seuls chez eux, ou en groupe : la mosquée n’est pas indispensable. Et on ne demande pas aux fidèles Musulmans de réfléchir sur ses textes. En fait, il leur est demandé de réciter par coeur la première sourate qui comprend 7 lignes, plus, une sourate de leur choix.
–C’est vrai, fait remarquer Myriam ! D’ailleurs, Al Qur’ãn (Le Coran) signifie « La Récitation » !
–Tu veux bien nous lire ce verset qui montre qu’il ne faut pas trop chercher à comprendre ?
Myriam lit avec plaisir :
Jean Grosjean 8.45 : « Écoutez Dieu et son apôtre, sans contester, sinon vous fléchirez et le bon vent tournera. Soyez endurant car Dieu est avec les endurants. »
–Écouter sans contester ! Ah ! Non ! Ça jamais ! proteste Romain. C’était bon quand j’avais six ans, mais aujourd’hui moi j’entends, j’écoute mais quand il faut contester, je n’écoute plus rien, j’aime trop la controverse !
–Mais écoute donc la suite avant de contester, lui objecte Myriam !
K.5.101 : « Ô vous qui croyez ! Ne vous interrogez point au sujet des choses qui, si elles vous étaient dévoilées, pourraient vous nuire. Si vous les demandez quand le Coran aura été révélé en entier, elles vous seront déclarées. Dieu vous pardonnera votre curiosité, parce qu’il est indulgent et miséricordieux. Avant vous, il y eut des hommes qui ont absolument voulu les connaître : leur connaissance les a rendus infidèles. »
Et la traduction de Hamidullah dit :
H.5. 101 : « Ô les croyants ! Ne posez pas de questions sur des choses qui, si elles vous étaient divulguées, vous mécontenteraient. Et si vous posez des questions à leur sujet, pendant que le Coran est révélé, elles vous seront divulguées. Allah vous a pardonné cela. Et Allah est Pardonneur et Indulgent. »
H.5. 102 : « Un peuple avant vous avait posé des questions (pareilles) puis, devinrent de leur fait, mécréants. »
–Ah ! Tu vois, triomphe Romain. Le peuple qui a cherché à savoir « devint mécréant » c’est la curiosité et la contestation qui mènent au doute, puis à la mécréance, à l’athéisme, et c’est justement ce scepticisme qui a ouvert les portes du positivisme et qui a permis d’accéder à toutes les sciences modernes.
–Tu as raison, concède Myriam, mais selon le Coran, cette démarche de perplexité, de questionnement, de réflexion pourrait entrainer le fidèle à l’apostasie c’est-à-dire à l’abandon de la foi m*******e qui est très sévèrement sanctionnée.
–C’est vrai, confirme Sonia. Et contrairement aux Juifs qui ont le devoir d’étudier leurs textes bibliques dès le plus jeune âge, de les décortiquer, de les comprendre et de les critiquer, on ne demande pas au fidèle m******n de déchiffrer le Coran, d’en discuter, et encore moins de l’interpréter. Ceci parce qu’on veut protéger le croyant, malgré lui, d’être détourné de l’Islam, et d’abandonner sa religion.
Youssouf grommelant tout bas :
–Je vais vérifier tout ce qu’elle nous sort, sinon je vais devenir cinglé !
–Ça ne va pas Youssouf ? Je peux arrêter là si tu veux, je comprends très bien que…
–Non, surtout pas, continuez Madame ! Mais ça me paraît tellement énorme… Désolé si je vous choque, mais… En sortant de chez vous j’irai directement chez mon ami, on verra s’il me confirme tout ce que vous venez de nous dire.
–Je t’y encourage, Youssouf ! Et je le répète, c’est une démarche très positive que tu vas entreprendre là !
–Parce que, dans toute religion, Madame, ce qui est rationnel c’est justement de s’appuyer sur les textes de base : la Bible, les Évangiles ou le Coran. C’est pour ça que je ne vous suis plus ! A vous entendre il ne me reste plus qu’à abandonner le peu que j’ai acquis !
–Non Youssouf, détrompe-toi, dans tout texte, il y a à discuter à débattre ce qui emmène à accepter et à refuser sans pour autant tout abandonner. Tu es en France, tu ne seras pas condamné si tu dénonces des versets qui te choquent. Et concernant l’abandon de la religion, c’est trop intime. Non, personne au monde ne peut décider pour toi. Sache cependant Youssouf, que dans l’Islam, l’abandon de la religion c’est-à-dire l’apostasie, est punie de mort dans de nombreux versets coraniques.
–Oui, je le sais ! Mais… Vous pouvez me citer des traductions qui confirment ça, Madame ?
Marjorie se risque à intervenir pour le mettre en garde :
–Ça va être difficile ce que tu demandes, Youssouf ! Le Coran est dense, ce n’est pas demain la veille qu’elle aura retrouvé tes versets ! Ou alors, nous, à minuit, on n’aura pas encore posé nos questions !
–Mais non Marjorie, la rassure Sonia, ne t’inquiète pas ! Patiente… Je cherche dans mes regroupements…
–Vos regroupements ?
–Oui pendant des années j’ai rassemblé les versets les plus symptomatiques et j’ai recherché leurs traductions ça me permet ainsi de retrouver leur sens exact puisque je possède un peu la langue arabe dans laquelle le Coran a été traduit à partir de l’araméen sa langue basique.
Avec un sifflement admiratif, Jérémie constate :
–Ah ! C’est pour ça que vous maitrisez à fond la question !
–Pour tout vous dire, ce qui m’a incitée, c’est l’intégrité nécessaire à ce genre d’études. Voyez-vous, lorsque j’ai commencé à m’intéresser au sujet, je me suis rendue compte que, au cours des débats, les mêmes objections revenaient sans cesse : On me rétorquait toujours : « Oui mais vous ne pouvez pas citer ces versets, ils ne sont pas vraiment une preuve »… « Oui mais… Ça dépend des traductions », ou alors on me répondait : « Non, vous ne pouvez pas en parler, puisque vous ne connaissez pas l’arabe ». Et de manière récurrente on m’objectait : Il ne faut lire le Coran qu’en arabe parce que, dans une langue étrangère, quelle qu’elle soit, le Coran n’a pas la même signification profonde, la même acception, ou la même précision que dans son texte d’origine ! » Il me fallait donc trouver rapidement des éléments de réponse à ces objections stéréotypées. C’est pourquoi j’ai pris les 6245 versets du Coran et je les ai classés un à un, en allant chercher, dès que le sens du verset était obscur, les traductions que vous avez-vous-mêmes utilisées.
–Si j’ai bien compris, plaisante Jérémie, vous êtes passée du Coran continu au Coran alternatif Madame !
–Ah ! Pas mal Jérémie… Ceci dit je ne suis qu’une profane laïque et novice !
–Profane novice ! Vous plaisantez j’espère, lance David, je vous admire, vous avez fait un travail de « talmudiste » !
–Moi je vais plus loin, je maintiens que vous avez fait œuvre de « talmudiste Juif et d’exégète Chrétien » ! plaisante Marjorie avec admiration.
–Et… Madame, sur toutes ces traductions vous avez souvent des différences flagrantes ? demande Youssouf avec curiosité.
–Non ! Quelquefois seulement ! Tiens, je vais te prendre un exemple : tous les traducteurs ont travaillé à partir du texte arabe, qui n’est pas le texte original ! Or regarde Youssouf les différences de compréhension qu’il nous arrive de rencontrer et tu réaliseras pourquoi, quand on ne possède aucune notion d’arabe, ou très peu, comme moi, il est indispensable pour capter le sens précis du texte, de travailler avec des traductions. Ainsi, lis nous ce verset.
Youssouf lit avec intérêt :
K.17.38 : « Ne poursuis point ce que tu ne connais pas, l’ouïe, la vue, l’esprit. On vous demandera compte de tout. »
Sonia questionne alors à la ronde :
–Vous avez compris quelque chose ?
Le chœur des assistants :
–Rien du tout Madame !
–Cette traduction de Kasimirski date de 1840. Moi non plus je n’avais pas très bien compris ! « Ne poursuis point ce que tu ne connais pas, l’ouïe, la vue, l’esprit. On vous demandera compte de tout. » Youssouf, lis-nous maintenant la traduction de Hamidullah que voici.
H.17.36 : « Et ne poursuis pas ce dont tu n’as aucune connaissance. L’ouïe, la vue et le cœur : sur tout cela, en vérité, on sera interrogé. »
–Personnellement je n’ai pas mieux compris, alors je suis allée chercher une autre traduction. Tiens, lis-nous donc ce que dit André Chouraqui.
CH.17.36 : « Ne poursuis pas ce dont tu n’as pas connaissance : tu seras requis pour l’ouïe, la vue, les entrailles. »
–Là non plus, cette traduction ne m’éclairait pas, alors j’ai pris une quatrième traduction, celle de Jean Grosjean.
JG.17.36 : « Ne cours pas après ce que tu ignores, c’est seulement de tout ce que tu auras entendu, vu et compris, qu’on te demandera compte. »
–Ah ! Enfin, soupire Marjorie, on y voit plus clair ! Maintenant, on voit tout à fait ce que vous avez recherché avec toutes ces traductions, un travail de clarté ! Mais vous avez des exemples de traductions vraiment différentes ?