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1797 Mots
5 Dans le ciel en lambeaux brillait un soleil pâle presque imperceptible. Amy traversait cette vallée entre la côte déchiquetée et les sanctuaires aux pierres alignées. De temps en temps, un nuage rendait au jour sa luminosité naturelle, l’air, était lénifiant. Tout autour, la terre et le sable s’adossaient, une ruine se laissait caresser par le vent. Elle se sentait seule au monde dans ce silence, elle regardait au loin l’ébauche du manoir. Ce manoir assailli par les marées, les oiseaux, la pluie et les bourrasques, un décor dénudé de gaieté. Son corps souffrait le martyre dû aux conséquences des coups reçus la veille, Erwan et son père lui avaient infligé une telle violence que tout son être en portait les stigmates. En arrivant au manoir, Amy regardait ses mains rougies et crevassées. Elle osa se regarder dans le miroir du hall et fut saisie de l’image qu’il lui renvoyait. Son visage avait gardé les blessures de la nuit précédente, sa pâleur cadavérique, les cernes noirs qui entouraient ses yeux dus au manque de sommeil, ses épaules étaient voûtées par le surmenage. Amy fit un pas en arrière et commença ses occupations habituelles. De toute façon, personne n’avait aucune compassion pour cet être frêle et fragile, des cœurs de pierre, voilà ce qu’ils sont, pensa-t-elle. Amy se mit à rassembler les assiettes et les couverts sales pour les laver. Elle agissait le plus discrètement possible pour ne pas se faire remarquer, car pensait-elle, moins les autres s’aperçoivent de votre présence, moins ils peuvent vous nuire. Le maître paraissait toujours la remarquer quand elle s’y attendait le moins, il prenait un malin plaisir à la harceler, à lui faire du mal physiquement. Quant à sa femme, elle ne pouvait s’empêcher de lui faire des reproches, la rabaissant plus bas que terre. Les maîtres, se disait-elle, sont-ils donc tous malfaisants ou avait-elle la malchance de se trouver avec eux ? Amy devait encore faire un effort pour ne pas pleurer de douleur, de rage et d’humiliation. Comment pourrait-elle supporter de vivre dans cet horrible manoir avec ces gens ignobles ? Si seulement elle pouvait s’enfuir, mais c’était impossible, où irait-elle, même ses parents ne l’aimaient pas aucun refuge ne s’offrait à elle. À cette évocation, un tremblement involontaire la paralysa qu’elle pût justifier. Entre leurs griffes, Amy était impuissante, à leur merci, elle pouvait être leur objet, comme les pauvres sont toujours le jouet des riches et leurs victimes. Elle vivait dans la terreur à chaque instant, personne à qui se confier, personne pour l’entendre. Tous restèrent muets à sa détresse, aussi muets que les blocs de pierre de son Écosse. Un jour, elle partira de cet enfer, mais quand ? Elle alla un instant admirer le paysage par la fenêtre de la cuisine. Les nuages avaient fait place à un ciel pur et lumineux où le soleil d’hiver dessinait les moindres contrastes du paysage. Les collines d’un vert sombre se dressaient avec une apparence hostile. Amy fut sensible à cette beauté sauvage. Elle était en parfaite harmonie avec la nature qu’elle aimait tant. Cette beauté qui depuis des millions d’années est restée sauvage, elle sera encore là, quand je serais partie de cette Terre se dit-elle. Dans l’immensité de l’univers, les O’Sullivan n’étaient qu’un minuscule grain de sable, ils sont insignifiants. Un jour, ils disparaîtront de la surface de la Terre, qui s’en soucierait, qui s’en souviendrait. Rien qu’à cette pensée, elle eut du baume au cœur, ce n’est qu’un mauvais moment à passer, après tout, il y a une justice sur Terre, n’est pas des moindres : riches ou pauvres, nous mourrons tous, c’est la seule justice qui soit équitable. Le bruit des sabots d’un cheval la tira de ses réflexions. Elle vit Erwan revenir de sa promenade. Ses inquiétudes se ravivèrent. Non loin, Fénéla était préoccupée par autre chose. Amy feignait de ne pas la voir lorsqu’elle se dirigeait vers un meuble où étaient entreposés divers objets. Elle saisit la clé placée dans un vase. Tandis qu’elle ouvrait la porte du meuble, son expression vide de tout sentiment s’anima d’une sorte de joie malsaine, comme si elle était sur le point de commettre une mauvaise action. Elle tendit la main et saisit la bouteille de brandy. Elle la déboucha, la porta à ses lèvres. Elle se mit à boire à longs traits avec une sûreté dans les gestes qui dénotait une longue habitude. Elle s’interrompit un instant, serrant la bouteille contre elle comme une bouée de sauvetage. L’alcool commençait à se diffuser dans son corps. Enhardie à présent, elle scrutait la pièce du salon qui lui paraissait moins hostile. Son regard vitreux se noircissait. Elle se dirigea vers la fenêtre. Le ciel bleu s’était couvert de lourds nuages noirs s’ensuivit d’une pluie torrentielle qui commença à tomber en crépitant sur les fenêtres. Les arbres pliaient sous les assauts du vent. À l’horizon, on devinait la lande noire et immuable. Son visage ne reflétait plus aucune émotion. Amy fut stupéfaite de voir un début d’alcoolisme chez Fénéla, elle connaissait les ravages de l’alcool sur son maître et celui de son père, mais en aucun cas elle soupçonnait sa maîtresse de s’adonner à cette pratique contagieuse. L’éclairage tamisait la pièce d’une lueur mystérieuse, créant une atmosphère peu propice à la félicité. Amy continuait à astiquer ce salon chargé de bibelots, de statuettes et d’autres babioles inutiles, que des nids à poussière. Le tout représentait pour Amy un réel cauchemar. Fénéla était partie rejoindre sa chambre. Dans le salon, on sentait encore les effluves de la bouteille de brandy qui flottaient dans l’air. Erwan entra dans le salon, comme à son habitude, il l’injuria. — Tu n’as pas autre chose à te mettre ! S’enquit Erwan. Les vêtements qu’Amy portait depuis des semaines étaient maculés de boue, de poussière, son épaisse chevelure était ébouriffée, ses mains noires de terre qu’elle essuyait sur ses habits. Elle regardait avec inquiétude ses doigts noirs. Évidemment, ce fut un contraste avec les habits de son maître, qui portait un ensemble resplendissant. — La prochaine fois, je ne tolérerai aucune saleté sur toi, m’as-tu compris souillonne ! — Oui, Monsieur. Après cette remontrance, Amy partit la tête baissée hors de la pièce, au milieu des rires du maître et de la maîtresse qui était redescendue entre temps, au grand émoi d’Amy qui ne comprenait pas, comment ces remarques avaient pu déclencher cet accès de mauvaise humeur. Soudain, il la rattrapa, la poussa sur le rebord de la cheminée, il leva la main avec un geste d’horreur. — Quelle négligence, ôte-moi ces cendres de là, tout de suite, lui dit-il en vociférant. — Oui Monsieur, je m’en occupe tout de suite. Il repartit marmonnant des choses inaudibles. Bien souvent, elle pleurait de les voir chaque jour plus mauvais, elle n’osait prononcer une syllabe par crainte de voir ces êtres lui infliger des sévices corporels amplifiant les mauvais traitements. Ni l’un ni l’autre n’intervenaient en sa faveur lorsqu’elle était victime d’injustice, elle était résignée, endurcie par la vie qu’elle n’avait aucunement choisie. Il revint quelques instants plus tard. — Nettoie à présent toutes les vitres. Fut la demande faite d’une façon si brutale qu’elle tressaillit. Le ton dont ces mots furent prononcés révélait une nature foncièrement mauvaise. Il n’était pas possible que ces gens fussent tous les jours aussi sombres, aussi irrespectueux, acariâtres. Ils avaient mauvais caractère, un air renfrogné. Amy se demandait si c’était leur air de tous les jours ou seulement en sa présence. Ses épais cheveux bruns lui donnaient un air mauvais, sa moustache empiétait sur ses joues, ses yeux noirs reflétaient de la haine, une attitude hautaine et méprisante. Le nettoyage des vitres lui prit toute la matinée, après quoi, elle s’empressa de continuer le reste de ses corvées. En jetant un coup d’œil à l’extérieur, Amy constata que l’après-midi s’annonçait brumeuse et froide. Amy gravit les escaliers du manoir pour s’introduire dans la chambre du maître, se mit à genoux entourée de sa brosse et de son seau, et nettoya la cheminée. Elle soulevait une poussière qui la fit reculer. Le maître à ce moment-là entra énervé par ce nuage de poussière. — Il n’y a pas de loi en Écosse qui empêche un homme de tenir sa maison convenablement, la mienne est abominable, mets-toi au travail tout de suite, sinon tu auras affaire à moi. Ouvre la fenêtre pour retirer cette poussière espèce de bonne à rien. Il avait prononcé ces mots sur un ton de terreur qui fit sursauter Amy. Sur ce, il partit dans le salon, prit une bouteille de brandy dans le buffet et s’en versa un grand verre. Amy murmura lorsque la porte fut fermée. C’est dommage qu’il ne puisse pas se tuer à force de boire, pensa-t-elle. Sa constitution physique était la plus forte, à moins d’un hasard heureux en dehors du cours naturel des choses. Amy reprit ses tâches, sans oublier les récents faits et gestes de son maître. Elle était persuadée qu’il souffrait sérieusement de la voir ou de l’entendre, cependant, elle n’en connaissait pas la cause. Amy décida de prendre ses distances, de s’éloigner de ce personnage infâme. Si elle n’était pas tuée par son père, elle le serait par Erwan O’Sullivan, elle aimerait mieux qu’il se tue lui-même. Il fallait que Fénéla ait des goûts pervers pour lui être si tendrement attachée. Ce sont deux horribles monstres, s’ils pouvaient être effacés de son souvenir, elle en serait tellement heureuse. Existe-t-il des êtres pires qu’eux ? J’en doute, pensa-t-elle. Erwan commençait à boire à sept heures du matin pour être ivre à midi. Il buvait sans retenue. Amy ne l’avait jamais connu sobre depuis tout ce temps passé auprès de lui. Son quotidien était rythmé à s’asseoir près du feu avec une bouteille de brandy dans les mains. De courtes promenades à cheval puis, il montait dans sa chambre s’y enfermait tout comme sa femme. Lorsqu’ils redescendaient, c’était pour brimer Amy. Fénéla plus discrète, s’enfermait dans sa propre chambre, sa bouteille était enfermée dans sa table de chevet, loin de la vue de tous, peut-être avait-elle honte de boire ! Un crucifix était accroché au-dessus de son lit, quelques fois Amy la surprit en train de prier, s’adressait-elle à Dieu ou au démon ? Après avoir terminé ces oraisons qui duraient jusqu’à ce qu’elle soit complètement enrouée, elle restait là, prostrée regardant le vide. Après lui avoir porté son petit-déjeuner, Amy fit demi-tour avant de subir ses horribles propos. Lorsqu’Erwan se trouvait dans le salon ou dans sa chambre, Amy se réfugiait dans la cuisine ou bien, elle grelottait dans les chambres inoccupées remplies d’humidité, elle essayait de leur redonner leurs aspects d’antan. Ils restèrent chacun de leur côté pendant des heures, seulement à l’heure des repas, ils apparaissaient se contentaient de brefs dialogues. Jamais ils ne se disputaient, chacun ancré dans leur solitude. On entendait dans le manoir rien d’autre que les sifflements du vent qui secouait de temps en temps, les fenêtres ainsi que le faible crépitement du feu. Amy n’avait jamais vu son maître arborer des caresses ou des gestes délicats envers sa femme, ils vivaient ensemble, cohabitaient comme deux êtres qui n’avaient plus rien à se dire. Toutefois, ils n’avaient aucune animosité l’un envers l’autre. Son manque d’intérêt pour son épouse comme pour tout le reste d’ailleurs était si évident que toute personne extérieure pouvait aisément s’en apercevoir. Les caresses, qui autrefois avaient contribué en un amour naissant avaient fait place à une apathie. L’humeur contrariante qui le rendait insupportable était devenue de la morosité égoïste, repoussant les consolations à regarder comme une insulte la bonne humeur et la gaieté des autres. Il regardait les pauvres comme une punition de Dieu.
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