Chapitre un
Cela allait faire dix jours que les cours avaient repris. Apolline
n’était pas rentrée. Elle avait pourtant promis de me câbler pour
que je puisse aller l’accueillir. Je n’avais rien reçu.
Je savais que les bateaux n’étaient pas réguliers, et qu’ils
n’arrivaient guère qu’au rythme de deux par mois. En sortant
d’un cours je me rendis au port pour m’informer. On m’y
répondit que le bateau en provenance de Mossaka arriverait le
surlendemain vers sept heures et demie, mais que ce n’était
qu’approximatif car souvent il lui arrivait d’être en retard de
plusieurs heures. Mon cœur bondit de joie. Il me semblait que je
ne pouvais vivre sans Apolline. Depuis son départ je trouvais tout
le monde peu intéressant. Je profitai du temps qui m’était accordé
pour lui chercher un cadeau. Habituellement dans ces cas un
amant s’ingénie à trouver ce qui peut satisfaire la coquetterie de
celle à laquelle il pense. Dans le cas précis, j’avais remarqué
qu’Apolline avait des goûts pleins d’originalité et discrets et je
craignais de mal choisir. D’autre part, les toilettes des femmes et
les bijoux sont hors de portée pour un étudiant qui doit, sur sa
bourse, nourrir sa famille. J’avais un ami sculpteur sur la route du
Nord. J’empruntai à Samba son vélomoteur pour me rendre sur le
lieu de travail de l’artiste. Celui-ci, en effet, avait dû fuir la foule
et la famille de Poto-Poto qui ne comprenait pas que la création
artistique n’est pas affaire de dilettantisme mais réclame un
travail continu et solitaire. Je lui expliquai ce qui m’amenait. Il
me guida dans mon choix et ne me fit payer que la moitié du prix
de la pièce. C’était un masque.
Le jour indiqué, dès sept heures du matin, j’étais sur le port.
J’avais amené un livre pour passer le temps, mais je relisais dix
fois la même page sans être capable de dire à qui me l’aurait
demandé ce que je venais de parcourir. En fait je regardais le
Pool, de part et d’autre de l’île Mbamou, espérant apercevoir lasilhouette du bateau. À huit heures et demie je me décidai à entrer
dans un bureau et demander à un Blanc si un retard était prévu.
– Mais de quel bateau parlez-vous ?
– Le Fondère.
– Le Fondère ? Mais il est arrivé depuis hier soir, mon bon
monsieur. D’ailleurs ce n’est pas à ce quai.
Il m’emmena dehors et me montra au loin, effectivement un
bateau accosté.
Je courus immédiatement chez Apolline. Je me disais qu’elle
avait dû arriver tard dans la nuit et qu’elle n’avait pas voulu me
réveiller. Elle devait donc être encore à se reposer. Du port à la
rue de la Louémé, il faut bien une heure.
Brazzaville est une ville en longueur faute pour les seuls
privilégiés qui ont les moyens de s’acheter une voiture. Je sautai
donc dans un taxi. En pénétrant dans sa parcelle, je sentis battre
mon cœur. Je frappai, mais personne ne vint m’ouvrir. Je fis le
tour de la maison et ne trouvai qu’une vieille femme en train de
piler son saca-saca. C’était la logeuse d’Apolline.
– Apolline n’est pas là, maman ?
– Oui !
– Elle est là ?
– Non. Elle est sortie pour elle, mon enfant.
– Elle n’a pas dit où elle se rendait ?
Elle avait dû aller chez moi. Je courus pour arriver avant
qu’elle ne soit repartie. Je ne fus pas plus heureux.
– Samba, personne n’est venu ici ?
– Non.
– Tu es sûr ?
– Mais puisque je te dis.
– Même quand tu dormais ?
– Eh ! ça va comme ça. Pour qui me prends-tu ? Tu crois que
je suis Rockefeller pour dormir jusqu’à huit heures ? Et puis avec
tout le bruit que tu as fait ce matin…
J’allai à la Fac. Je cherchai parmi son groupe des anglicistes
mais ne la vis point. Je ne savais plus où aller, ni que faire. On se
croit fort barricadé derrière le roc de ses habitudes, de sa
philosophie, et il suffit d’un imprévu dans l’emploi du temps quel’on s’était fixé pour qu’on se trouve comme un homme tombé
d’une caravane qui traverse le désert ; ne sachant plus ni à quoi se
raccrocher ni où se diriger. J’étais sûr qu’Apolline était dans
Brazzaville et je n’arrivais pas à la retrouver. Mieux valait rentrer
chez moi. Tôt ou tard elle viendrait m’y chercher. Lorsque
j’arrivai, Samba n’était plus là. Je demandai aux voisins s’ils
n’avaient vu personne frapper à la porte. Personne bien sûr n’était
en mesure de me donner une réponse exacte. Cela ne fit que
m’irriter. En ouvrant la porte je pensais trouver un mot glissé par
en dessous, comme elle en avait l’habitude dans de semblables
circonstances. Je fus encore déçu. J’essayai alors de me raisonner.
Était-ce possible que moi qui avais si souvent soutenu qu’avec de
quoi lire, je pouvais tout supporter y compris l’écroulement du
monde, je puisse ainsi être troublé par un rendez-vous manqué
Les livres que j’essayai me parurent insipides. Je trouvai un
paquet de cigarettes laissé par Jonas. Je le fumai presque
entièrement. Par quatre fois, j’allai où logeait Apolline, mais ce
fut en vain. Et je ne fis rien de la journée.
Je m’apprêtais à aller prendre le repas du soir au restaurant
universitaire lorsqu’elle vint. Dans ma joie de la revoir, je ne
songeais même plus à lui faire toutes les remontrances que j’avais
en tête. Elle était là, je n’en demandais pas plus. Dès que nous
fûmes dans ma chambre, nous nous jetâmes dans les bras l’un de
l’autre et peu après j’éteignis la lumière.
Je trouvai qu’Apolline se leva bien vite du lit. D’habitude c’est
elle qui me retenait : « Les garçons, une fois satisfaits, vous ne
pensez plus qu’à fumer et vous nous tournez le dos. » Cette fois-
ci je me trouvais femme. Elle semblait avoir perdu la tendresse à
laquelle elle m’avait habitué.
– Ça ne va pas ?
– Mais si.
– Non, je sens que tu es fâchée contre moi.
– Comme d’habitude tu te rends malheureux à trop t’analyser.
Je pensais que la vie allait reprendre comme avant les
vacances. Mais Apolline attira mon attention sur la nécessité de
travailler plus. Il n’y avait plus que quatre mois avant les
examens. Et elle avait raison. Et je me disais que j’étais tombébien bas pour que ce fût elle qui me le rappelât. Et je pensais que
je l’avais déçue : elle s’était abandonnée à moi pour l’admiration
qu’elle me portait et parce que j’étais le seul garçon qu’elle
respectait sur le plan de la tête et du travail, et voici que je me
révélais mou et banal au contact de l’amour. Je pris donc la
résolution de me secouer tout en étant intérieurement fâché de
l’entendre me mettre en garde contre ces délices vers lesquels elle
m’avait entraînée avec la naïveté d’une enfant gâtée.
– Il faut que nous soyons sages maintenant. Nous ne devrons
nous revoir que deux soirs par semaine.
Ce fut un choc. Mais j’étais habitué à m’astreindre à certaines
règles, car j’y trouvais une satisfaction dans le dépassement
auquel je parvenais ainsi. Nous nous mîmes donc d’accord sur les
mercredis et les samedis. Mais deux semaines successives je dus
m’astreindre à rester à la maison. Elle avait dû répondre dans la
semaine à l’invitation d’une cousine qui la voyait de moins en
moins et sortir avec une amie de Pointe-Noire qui était de
passage ; elle s’était ennuyée et n’avait cessé de penser à moi,
mais il fallait qu’elle rattrape, le samedi, ce temps perdu.
Apolline se rendait-elle compte que ce n’était pas là punition
plus dure que les pénitences auxquelles nous étions quelquefois
astreints au séminaire ? J’aimais les samedis soirs parce qu’ils
garantissaient la solitude dont j’avais besoin pour m’adonner à
mon vice, la lecture. C’était le seul jour de la semaine où tout le
monde était tellement préoccupé d’aller danser que personne
n’avait songé à venir vous déranger. Vous pouviez d’autre part
lire jusqu’à une heure avancée, n’étant nullement obliger de vous
réveiller de bonne heure le dimanche. Or depuis que j’avais
rencontré Apolline, le samedi soir était devenu notre soirée par
excellence. Habitué à boire de cette eau, je ne pouvais
m’astreindre à revenir à l’ancien régime. Ce sentiment de
frustration fît naître en moi quelques reproches à l’égard de celle
qui m’était alors la personne la plus chère. Il m’arriva de le lui
faire sentir.
– Depuis quelque temps je constate que tu es de plus en plus
aimable à mon égard, me dit-elle.
Et aussitôt je me reprochais ma brutalité.Quand nous sortions pour aller au cinéma ou en promenade –
ce qui, je le répète, devenait de plus en plus rare – je remarquais
qu’elle évitait que je lui prenne la main comme auparavant.
Un soir où nous devions sortir après que je l’en eus priée
plusieurs fois, je l’attendis dans ma chambre, comme si je me
disposais à passer toute la nuit devant ma table de travail.
– Tu n’es pas encore prêt ? Et l’on dit que ce sont les femmes
qui mettent les hommes en retard.
Je ne me souviens pas de ce que je répondis. Mais ce fut assez
sec. Elle en fut vexée et je faillis lui demander pardon. Mais
j’étais décidé à tout clarifier. C’était la première scène que je lui
faisais depuis le début de notre amour. Elle en pleura. En moi-
même j’étais confondu car je n’aime pas voir les gens souffrir, je
n’aime pas voir les gens pleurer. Et quand j’en suis la cause, cela
me devient insupportable.
– Ce n’est pas ma faute, hoquetait-elle entre ses sanglots.
Quand elle fut en état de me parler, ce fut à son tour de me
broyer le cœur involontairement.
Elle n’avait en fait pas passé de vacances. Dès le lendemain de
son arrivée, elle avait subi les assauts répétés et successifs de son
père, de sa mère et du conseil de famille. On savait qu’elle
« vivait » avec un Lari. Ces gens à la tête dure en qui il ne fallait
jamais avoir confiance. Et elle avait osé repousser complètement
le diamantaire, qui pourtant était de Mossaka comme elle.
Oubliait-elle que son père ne devait sa situation qu’à ce dernier ?
Le père d’Apolline gérait, en effet, un magasin dont le
propriétaire était l’ancien fiancé. Ces derniers temps il avait été
menacé par l’ex-futur gendre qui voulait lui enlever cette gérance
qui, en réalité, était la dot de la jeune fille. Comment le père
pourrait-il subvenir aux frais de scolarité des cinq sœurs
d’Apolline ?
– Si cela ne tenait qu’à moi, je ne céderais pas. Je ne peux pas
capituler devant ces vieux préjugés. Mais je ne me sens pas le
droit de réduire mes parents à la mendicité et de compromettre
l’avenir de mes sœurs. Et puis, sait-on jamais ? Avec leurs
fétiches…– Continue, Apolline. Dis ce que tu peux. Mes oreilles
n’écoutent plus. Comment peux-tu ainsi parler sans te douter que
tu m’assassines ? Et moi aussi j’aurais eu à expliquer dans ma
tribu. Et moi aussi j’aurais subi les pressions pour m’amener à
t’abandonner. Je ne t’en ai jamais rien dit. Tout comme j’ai tu les
maux que suscitait en moi la seule idée que le qu’en-dira-t-on
religieux devait me désigner du doigt, parce que j’avais pris
compagne à peine sorti du séminaire. Mon amour pour toi
supposait aussi des combats contre le milieu et les préjugés que
celui-ci suscite. C’était, m’imaginais-je, notre lot commun, et
qu’il n’était pas besoin d’en parler. Va, je te croyais plus mûre,
plus forte que moi. Puis-je sceller ma vie à plus frêle que moi
quand le monde est fréquent en combats cruels ?
Son allusion aux fétiches ne me fit même pas rire ; Nous
sommes allées vers le fleuve. Il y avait là un hôtel. Nous sommes
montés au dernier étage où une terrasse s’ouvrait sur le Stanley
Pool. Nous suivions le rythme lent des multiples îles vertes qui
vont comme une foule à l’enterrement vers le Djoué. Un jeune
homme et une jeune fille buvaient ce soir-là devant deux verres.
Ils étaient plein de tendresse l’un pour l’autre. Leurs yeux et leurs
propos le chantaient. Ce que nous disions était d’un romantisme
lugubre et résigné. Mais je me demande encore aujourd’hui si ce
ne fut pas le soir où nous fûmes les plus délicats l’un pour l’autre.
Nous avions vécu le temps de la passion. La société la
condamnait au nom de la sagesse. Il fallait nous résigner. À quoi
bon les sentiments mélodramatiques ? Nous étions trop cérébraux
et de trop bon goût pour en arriver là. Nous nous aidions à avoir
la force de n’être plus désormais l’un pour l’autre, que de bons
camarades. Du moins, le crûmes-nous un instant.
J’évitais d’aller suivre les cours, de peur de la rencontrer. Elle
n’en manquait pas un. Je travaillais à la maison. Mais ma
chambre était pleine d’elle. Je ne pouvais y rester plus d’une
heure. Je décidai d’aller à la bibliothèque. Par plusieurs fois je la
rencontrai et ce me fut dur. Quand le hasard ne nous mettait pas
face à face, je ne travaillais pas plus. Apolline était dans les yeux
des copains. Même s’ils n’osaient pas me le dire, je sentais qu’ils
remarquaient que celui qui paradait tant avec la belle Apolline setrouvait bien seul aujourd’hui. Ah ! Ah ! Ah ! J’entendais leurs
ricanements intérieurs. C’est alors que je me mis à fréquenter
beaucoup plus Kodia.
Cet instituteur avait par un travail scolaire et persévérant réussi
à passer l’examen spécial d’entrée en faculté. À ce moment-là,
détaché de la Fonction publique, il préparait sa licence de
physique. Plus âgé que nous tous, il nous dépassait par sa
maturité. C’était pour nous une manière de père jeune. Quelqu’un
qui forçait notre respect, mais comprenait nos problèmes que nos
pères véritables, hommes d’un autre âge, ne pouvaient pas
soupçonner. Kodia était un grand militant. Il dirigeait le
mouvement étudiant avec une flamme communicative.
Alors que les autres militants – que j’appelais alors les
« excités » – me parlaient pour un oui ou pour un non de
l’impérialisme, Kodia, lui, m’interrogeait sur mes études. La
philosophie l’intéressait et il me posait beaucoup de questions sur
les philosophes tels que Husserl ou Kierkegaard qui, à mon avis,
ne pouvaient présenter d’intérêt pour le marxiste-léniniste qu’il
était. À partir de sujets aussi désengagés que la liberté ou la mort,
il arrivait sans me heurter à me montrer la nécessité de la lutte
anti-impérialiste, qui ne m’apparaissait plus alors comme un
slogan, mais une attitude philosophique et, pour moi,
fondamentale et vitale. Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis
que c’était une sorte de Père Flandrin.
Un jour je m’ouvris à Kodia de mon aventure avec Apolline et
lui expliquai que cela m’avait dévasté intérieurement. Il m’écouta
en silence. Quand j’eus fini, il me regarda fixement, sortit une
cigarette qu’il alluma avec le mégot qu’il terminait, et il me
raconta son mariage. Qu’il vivait avec une femme qui ne posait
aucun des problèmes qui l’assaillaient pour l’avenir de l’Afrique
et que c’était là son malheur.
– Pourtant je l’ai épousée contre le gré de ma famille, me dit-
il.
– Mais la communauté de pensée qu’il n’y a pas entre toi et ta
femme, c’est justement ce qui existait entre Apolline et moi. Et je
sais qu’atrouvait bien seul aujourd’hui. Ah ! Ah ! Ah ! J’entendais leurs
ricanements intérieurs. C’est alors que je me mis à fréquenter
beaucoup plus Kodia.
Cet instituteur avait par un travail scolaire et persévérant réussi
à passer l’examen spécial d’entrée en faculté. À ce moment-là,
détaché de la Fonction publique, il préparait sa licence de
physique. Plus âgé que nous tous, il nous dépassait par sa
maturité. C’était pour nous une manière de père jeune. Quelqu’un
qui forçait notre respect, mais comprenait nos problèmes que nos
pères véritables, hommes d’un autre âge, ne pouvaient pas
soupçonner. Kodia était un grand militant. Il dirigeait le
mouvement étudiant avec une flamme communicative.
Alors que les autres militants – que j’appelais alors les
« excités » – me parlaient pour un oui ou pour un non de
l’impérialisme, Kodia, lui, m’interrogeait sur mes études. La
philosophie l’intéressait et il me posait beaucoup de questions sur
les philosophes tels que Husserl ou Kierkegaard qui, à mon avis,
ne pouvaient présenter d’intérêt pour le marxiste-léniniste qu’il
était. À partir de sujets aussi désengagés que la liberté ou la mort,
il arrivait sans me heurter à me montrer la nécessité de la lutte
anti-impérialiste, qui ne m’apparaissait plus alors comme un
slogan, mais une attitude philosophique et, pour moi,
fondamentale et vitale. Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis
que c’était une sorte de Père Flandrin.
Un jour je m’ouvris à Kodia de mon aventure avec Apolline et
lui expliquai que cela m’avait dévasté intérieurement. Il m’écouta
en silence. Quand j’eus fini, il me regarda fixement, sortit une
cigarette qu’il alluma avec le mégot qu’il terminait, et il me
raconta son mariage. Qu’il vivait avec une femme qui ne posait
aucun des problèmes qui l’assaillaient pour l’avenir de l’Afrique
et que c’était là son malheur.
– Pourtant je l’ai épousée contre le gré de ma famille, me dit-
il.
– Mais la communauté de pensée qu’il n’y a pas entre toi et ta
femme, c’est justement ce qui existait entre Apolline et moi. Et je
sais qu’au Congo il n’y a pas pour l’instant deux filles comme
elle.Il me regarda, sourit et tira sur sa cigarette.
– Tu as peut-être raison. Mais à quoi bon se lamenter. Une
assiette quand elle est cassée, c’est terminé, il faut la jeter. Certes,
on peut la recoller, mais ce n’est plus la même assiette, et elle
n’est plus telle qu’on l’aimait. Toutes tes pensées sont
parasitaires. C’est comme l’homme qu’on a amputé d’un bras. Il
peut s’attarder à se comparer aux autres et à regretter le temps où
il avait deux bras. Ce serait humain et seul un cœur de bête se
moquerait de lui. Mais ce manchot sera un malheureux, un aigri,
désagréable à son entourage et à lui-même. Par contre, s’il
s’éduque pour dépasser son infirmité, il rayonnera et sera
heureux. C’est ton problème. Je comprends ta douleur, elle
montre que ton cœur est riche. Mais si tu ne surmontes pas cela tu
seras une épave.
– Ce n’est pas facile de raisonner quand il s’agit du cœur.
– C’est vrai. On n’oublie pas aussi facilement. Et si tu
continues à vivre seul, tu ne pourras pas oublier.
Ces conversations quotidiennes firent peu à peu leur effet. Je
me jetai dans le syndicalisme étudiant. J’abandonnai même mes
études. Au fond je voulais me faire distinguer. Être le leader dont
la radio parlerait. Ce serait ma revanche. Chaque fois qu’ouvrant
son poste Apolline entendrait citer mon nom, je troublerais sa
tranquillité et elle en aurait la nostalgie.
Un jour l’Union m’a envoyé dans la Sangha. Je devais y faire
une série d’exposé sur l’aliénation. Ce fut pour moi une
redécouverte de mon pays. Ce furent peut-être les seuls huit jours
où je ne pensais pas à elle.
Quand je revins, je trouvai sur ma table une enveloppe
blanche. À l’intérieur une carte pliée en deux annonçait le
mariage d’Apolline et de son diamantaire.