Chapitre 3

1158 Mots
Chapitre 3 Mary Lester suivait le bord de la rivière pour rejoindre le café de l’Épée. Le temps était gris mais doux. Les grosses pluies d’octobre avaient gonflé les flots de l’Odet qui couraient, brunâtres des alluvions arrachés en amont aux labours d’automne, entre les passerelles de fer aux jambes graciles. Pour la rivière comme pour les arbres, le brun était la couleur de l’automne. L’été, aux grandes marées, l’onde était d’un vert profond, car l’océan remontait au cœur de la cité et, à mi-marée, on pouvait admirer les bancs de gros mulets musant dans une eau calme où se miraient les géraniums et les fleurs estivales. La floraison avait changé. L’été passé, les jardiniers de la ville avaient suspendu aux rambardes bordant la rivière des jardinières de chrysanthèmes aux riches couleurs d’or, de bronze et de sang. Spectacle magnifique sur un fond de cathédrale et de vieux remparts de granit gris qu’un pâle soleil dorait. Venant de la mer, une cohorte noire de nuages bas remontait menaçante vers le cœur de la ville. Un nouveau déluge s’annonçait dans un délai très proche. Mary se hâta vers le café de l’Épée - une institution à Quimper - quasiment vide à cette heure de la matinée. Elle reconnut sans difficultés le vétérinaire qui avait si bien soigné Miz Du. Il était assis sur la banquette qui longeait le mur, juste devant le bas-relief représentant Quimper aux temps très anciens où l’Odet prenait ses aises dans la vieille ville et où les grandes marées venaient baigner le pied des remparts ; il consultait, perplexe, un dossier qui émanait probablement de la préfecture. Apercevant Mary, il se leva pour la saluer. — Bonjour capitaine, je suis confus de vous avoir dérangée… Elle le regarda en souriant. Sans être très grand, il devait frôler le mètre quatre-vingt et sans avoir la prodigieuse musculature du lieutenant Fortin, une prestance athlétique indéniable émanait de toute sa personne. Le tailleur qui avait confectionné sa veste de tweed empiècée de cuir aux coudes n’avait pas dû recourir aux épaulettes pour valoriser sa carrure. — Si cela m’avait dérangée, dit-elle en lui tendant la main, j’aurais bien trouvé un prétexte. Je suppose que vous ne seriez tout de même pas venu jusqu’au commissariat me relancer ? — Non, dit-il en riant, je ne me rends dans ce genre d’endroits que lorsque je ne peux pas faire autrement. Il rit plus largement, découvrant une impeccable denture d’un blanc éblouissant. — La dernière fois que j’ai eu à fréquenter ces lieux, c’était à la suite d’une fiesta mémorable, à Nantes, lorsque j’ai obtenu mon diplôme. J’avais fait le pari de tenir en équilibre sur la tête de la statue de la fontaine de la place Royale. Mary rit à son tour : — C’est du beau ! Et alors ? — Eh bien ça s’est terminé au poste, évidemment. — Mais vous aviez gagné votre pari ? — Et comment ! Les copains ont même tiré des photos. Seulement, j’ai passé la nuit à grelotter. J’étais trempé et ces salauds de flics ne m’ont même pas fourni une serviette. — Ah, soupira-t-elle, le room-service laisse parfois à désirer à l’hôtel de police. Elle s’installa face à lui et glissa : — Entre nous, vous l’aviez bien cherché ! Il reconnut : — Ouais, vous comprendrez mieux ma prévention contre vos locaux. Elle soupira : — On en est tous là, Docteur ! Moi aussi, j’aimerais mieux travailler dans des lieux plus avenants. — Arrêtez de m’appeler Docteur, je ne suis que vétérinaire ! — Vous n’en avez que plus de mérite ! — Ah bon ? fit-il en la regardant curieusement. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? — Eh bien, un docteur, son patient lui précise où il a mal, lui décrit ses symptômes… Vos clients à vous ne vous en disent pas autant. Il rit, découvrant de nouveau ses belles dents blanches : — C’est vrai, il faut deviner… — Bon, je ne vous appelle plus docteur et vous ne m’appelez plus capitaine. — D’accord, mais comment dois-je vous appeler ? — Madame Lester, si vous êtes formaliste, sinon, mes amis m’appellent Mary. — Mary… répéta-t-il songeur, ça me va très bien, mais que dira monsieur Lester ? — À part mon père, qui ne se mêle pas de mes fréquentations, je ne connais pas d’autre monsieur Lester. Il la regarda, interdit : — Mais vous m’avez dit… — Je vous ai dit « madame », c’est vrai, mais c’est parce que mademoiselle, ça fait un peu vieille fille… — Vous n’avez rien d’une vieille fille, protesta-t-il, du moins comme je me les représente. Et il ajouta avec malice : — Et je m’y connais, j’en compte quelques-unes dans ma clientèle. Elle s’imaginait très bien les mémères aux chats qui frappaient à sa porte lorsque le minet était constipé ou que le toutou avait du mal à lever la papatte. Elle retint un sourire, mais cela n’échappa pas à Yann Charpentier. Il demanda : — Qu’est-ce qui vous amuse ? — Les mémères aux chats, avoua-t-elle. Il fit mine de se fâcher : — Ne vous moquez pas de ma fidèle clientèle ! — Dieu m’en garde ! N’en fais-je pas partie ? — Oh, vous, ce n’est pas pareil ! Votre chat n’a rien d’un minet de rentière, puisque, vous-même me l’avez dit, c’est un chat guerrier. Ne l’ai-je pas soigné pour une blessure de guerre ? — En quelque sorte, si. — Au fait, comment va-t-il ? — Le mieux du monde. — Vous m’en voyez ravi. Ne m’aviez-vous pas promis de me raconter comment votre chat avait reçu cette blessure ? — Si, mais je suppose que vous l’avez appris par le journal ? — Dans les grandes lignes, oui, j’aurais préféré les entendre de votre bouche… D’ailleurs, les journaux n’ont pas parlé du chat… — Non, et c’est mieux ainsi. Cependant je ne me dérobe pas, je vous raconterai l’affaire quand vous voudrez. Elle sentit son téléphone portable vibrer dans sa poche. Après un geste d’excuse, elle prit la communication et entendit la grosse voix de Fortin. — Mary, le singe te réclame… — Il est malade ? Il y eut un blanc sur la ligne puis Fortin demanda : — J’crois pas… Pourquoi ? — Parce que je suis en compagnie d’un vétérinaire, alors, à l’occasion… — C’que t’es c… fit le grand. Il a déjà appelé deux fois. — Qu’est-ce que tu lui as dit ? — Que tu n’étais pas encore arrivée. Elle s’exclama : — s******d ! J’étais là avant toi. Le grand rigola : — C’est ta parole contre la mienne. Mais non, je lui ai dit que tu étais juste sortie. — Bon. S’il insiste, dis lui que je suis en route. Elle se leva en s’excusant de nouveau : — Ça ne sera pas pour tout de suite, les affaires reprennent. Mon patron me cherche, et il n’aime pas attendre. Comme le vétérinaire la regardait avec perplexité, elle précisa : — Mon adjoint appelle affectueusement notre commissaire « le singe ». — Je vois, fit Charpentier. Et le singe n’est pas malade ! — Si, d’impatience. Rien qui puisse nécessiter vos soins, comme vous le voyez. Elle but son café debout, cherchant de la monnaie dans sa poche, mais le vétérinaire avait mis la main sur le ticket de caisse : — Je vous en prie… Puis il demanda : — Quand peut-on vous parler sans être interrompu ? — Après le boulot. Elle lui tendit sa carte : — Tenez, voici mes coordonnées et mon numéro de portable. Rappelez-moi après dix-huit heures. Le vétérinaire surpris par ce départ inattendu était déçu. Il considéra la carte et dit : — D’accord… On pourrait peut-être déjeuner ensemble ? — Avec plaisir, dit-elle. Faites-moi savoir quand vous serez libre. — Je n’y manquerai pas, assura Yann Charpentier. Elle lui adressa un clin d’œil complice : — Au revoir… Je suis ravie de vous avoir revu. Puis, elle se pressa de filer vers l’hôtel de police. De grosses gouttes de pluie commençaient à s’écraser sur le pavé et, quelque part derrière le mont Frugy, des éclairs livides rayaient le ciel noir tandis que de sourds grondements ébranlaient les nues. Elle gagna le commissariat au trot et, à peine la porte refermée sur elle, un nouveau déluge s’abattait sur la ville.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER