Chapitre 4
Elle s’arrêta au bureau, le temps de suspendre son blouson, de s’ébrouer en râlant : « Temps de cochon ! » Puis elle demanda à Fortin, en montrant le plafond du pouce :
— Il a rappelé ?
Elle parlait de son patron, le divisionnaire Fabien, bien sûr.
— Pas encore. Mais il avait l’air agacé que tu ne sois pas encore revenue.
— Toujours impatient, ce cher Lucien, à ce que je vois ! ironisa-t-elle.
Elle entendit dans son dos une voix sèche qui disait :
— Toujours !
Fortin pâlit. Le patron était là, dans l’embrasure de la porte. Mary se retourna et, sans affecter la moindre gêne, elle s’exclama, enjouée :
— Ah patron, vous vous êtes dérangé ? Fallait pas, j’allais monter chez vous !
— Eh bien, qu’attendez-vous ? fit-il pète-sec. Il y a une heure que je vous espère !
« Que je vous espère ! », il n’y avait que ce cher Lucien pour oser placer des formules aussi surannées. Ce n’était pas pour rien que, lorsqu’on ne l’appelait pas irrévérencieusement « le singe », on lui appliquait le surnom de « Vieille France ».
— Quant à me déranger, fit « Vieille France », sarcastique, bien qu’il soit d’âge canonique, ce « cher Lucien » est encore capable de descendre et de remonter une volée de marches.
— Oh, mais je n’en doute pas, patron ! fit-elle.
Voyant une ébauche de sourire sur les lèvres de Fortin, le commissaire Fabien lui jeta :
— Ce n’est pas vous, lieutenant, qui appelleriez votre commissaire « cher Lucien ».
Fortin rougit, son sourire disparut aussi vite qu’il était apparu.
— Euh… non, patron !
— J’en suis bien aise, mon garçon. Mais sachez que je préfère cette dénomination à d’autres dont on use volontiers dans ce commissariat, comme « le singe », par exemple.
Cette fois le lieutenant Fortin rougit jusqu’à la racine des cheveux. Comment le divisionnaire Fabien savait-il que Fortin l’appelait ainsi ? Il avait donc des oreilles partout ?
— Oh, patron, bredouilla-t-il, je n’oserais jamais…
Le commissaire, ravi d’avoir semé le trouble dans ce grand corps, ne le lâchait pas de ses petits yeux qui semblaient avoir le pouvoir de scruter les âmes.
«M… se dit Fortin, il m’a entendu ! Ça m’apprendra à fermer ma grande g… !»
Le divisionnaire Fabien laissa malignement planer l’équivoque :
— Heureux de l’apprendre, Fortin, vraiment heureux! Continuez comme ça, et faites donc savoir à ceux de vos camarades qui se laissent aller de la sorte que je ne suis pas dupe.
Et il répéta, menaçant de l’index pour que ça rentre bien dans le crâne du lieutenant Fortin :
— Je ne suis pas dupe !
Puis il se tourna vers Mary qui attendait dans le couloir :
— Et maintenant, à nous deux, jeune fille !
Le patron escalada l’escalier au pas de charge, suivi par Mary Lester qui remarqua ironiquement, mais intérieurement : « Il a l’air bien remonté, notre Lulu d’amour ! »
Heureusement que, tout perspicace qu’il fût, le commissaire divisionnaire Fabien n’avait pas encore la faculté de lire dans les pensées de son enquêtrice préférée.
Il s’effaça galamment pour faire entrer Mary dans son bureau, tira la porte fermement, lui offrit une chaise d’un geste théâtral et s’en fut prendre sa place dans son (trop) grand fauteuil.
Elle s’assit et, comme il la contemplait d’un œil critique, les mains ouvertes plaquées l’une contre l’autre, elle se fendit d’un compliment :
— Félicitations, patron, vous avez l’air en pleine forme !
— Merci ! dit-il brièvement.
Puis il inclina la tête :
— Où étiez-vous ?
— Dans mon bureau où vous m’avez trouvée.
— Mais avant d’être dans votre bureau…
Légèrement contrariée, elle demanda :
— Il me faut un alibi ?
— Je vous ai posé une question.
Cette insistance commençait à agacer Mary Lester.
— Vous voulez le décompte de mon temps ? demanda-t-elle d’un ton acide.
Il la défia :
— Et pourquoi pas ? Je suis votre patron, non ?
Elle soupira :
— Assurément, mais j’ai dû louper quelque chose. Éclairez-moi. Quelqu’un est mort ?
Fabien ne répondit pas, mais continua de la fixer d’un air de dire : « j’attends… »
Alors, elle soupira une nouvelle fois.
— Je suis arrivée un peu avant neuf heures et j’ai entrepris de taper le rapport que vous m’aviez demandé sur ma dernière affaire.
— Et, ensuite ?
— Ensuite je me suis absentée quelques instants pour raison personnelle et, en revenant au bureau, je vous ai trouvé.
Elle se demandait : « Mais qu’est-ce qui lui arrive ? Je ne l’ai jamais vu comme ça ! » Elle aurait pu prétendre être allée aux toilettes sans qu’il puisse s’en offusquer. Tout son tempérament la poussait à la provocation, surtout en présence du commissaire Fabien. C’était là un petit jeu qu’elle était seule à oser pratiquer dans ce commissariat.
Il ricana : « raison personnelle… »
— Vous voulez tout savoir, patron ?
— Je ne demande que ça !
— À vrai dire, entre neuf heures quinze et neuf heures trente, j’étais au bistrot.
Fabien parut stupéfait :
— Au bistrot, vous ?
— Enfin, au café de l’Épée. Qu’y a-t-il de drôle à cela ?
Elle sentit que sa tension montait :
— Vous m’avouez froidement que vous étiez au bistrot pendant les heures de travail.
Elle posa sur lui un regard candide :
— Ben, puisque vous me demandez où j’étais, je vous le dis.
Il posa son coude sur sa table et se pencha :
— Vous êtes incroyable, capitaine Lester, si tous les flics de ce commissariat faisaient comme vous…
Elle sentit qu’il était temps de passer à l’offensive :
— Ils le feront peut-être un jour, patron, si le café de la machine reste aussi dégueulasse.
Fabien parut outré :
— Vous avez dit dégueulasse ?
Elle confirma :
— Je l’ai dit !
— Vos collègues s’en accommodent, pourtant.
— C’est leur affaire. Mais ils s’en accommodent par défaut. Vous l’avez goûté ?
— Quoi donc ?
— Le café, pardi !
Fabien semblait agacé. Comme toujours, cette damnée Mary Lester avait l’art de faire dévier une conversation. L’accusait-on de s’absenter sans motif du commissariat qu’elle rejetait la faute sur une pauvre machine qui n’en pouvait plus.
Il répéta songeur : « dégueulasse ! » puis demanda sarcastique :
— Vous n’allez pas demander au centre antipoison d’intervenir, j’espère !
— Oh non, fit-elle, et pourtant…
Elle regarda naïvement le commissaire :
— C’est peut-être un problème de santé publique.
— Personne ne s’en est plaint, à ce jour ! fit Fabien.
— Forcément ! Les « en tenue » n’oseraient pas vous déranger pour ça, d’ailleurs, ils ont leur cafetière personnelle, quelques autres apportent leur thermos. Quant à moi, je préfère aller boire mon jus à l’Épée.
Fabien parut tout d’un coup dégoûté :
— Vous avez décidément un aplomb infernal. Tout à l’heure ce sera de ma faute…
— Mais non, dit-elle lénifiante, je ne vous reproche rien. Ce n’est pas vous qui le faites, le café !
Elle lui sourit :
— Vous voulez savoir le fond de l’histoire ?
Fabien, méfiant :
— Je ne demande que ça !
— Voilà… Ce matin, alors que je tapais mon rapport, j’ai reçu un coup de téléphone d’un nommé Yann Charpentier…
Le regard du commissaire se fit attentif :
— Un informateur ?
— Mieux que ça, un vétérinaire !
— Un vétérinaire ? Mais qu’est-ce qu’on lui a fait à ce vétérinaire ?
— Il voulait prendre des nouvelles de mon chat.
— Ah bon ?
La stupéfaction se lisait sur le visage du patron.
— Oui, ce monsieur Charpentier est le vétérinaire qui a recousu Miz Du blessé par cet abruti de Blanic4.
Le commissaire parut soulagé :
— Ah bon, voilà qui m’éclaire…
Il regarda Mary avec rancune :
— Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ?
Elle protesta :
— Je me suis contentée de répondre à vos questions. Vous aviez l’air si fâché que je n’ai pas osé…
Le commissaire balaya l’excuse d’un revers de main :
— Allez donc ! Pas osé ?
Il ricana, souffla, et fini par dire :
— Elle n’a pas osé…
— Au fait, coupa-t-elle, je croyais que vous vouliez me voir d’urgence ?
4 Voir Villa des quatre vents