Chapitre 6

1080 Mots
Chapitre 6 Voilà pourquoi Mary Lester se trouvait, en cette dernière semaine d’octobre, attablée à la terrasse du bar le Gambetta, face au port de Vannes. Dans un premier temps, la proposition du commissaire Fabien l’avait agacée ; elle avait songé : « dans quelle histoire de corne cul va-t-on encore m’engager ? » Puis elle avait accepté, un peu par lassitude, beaucoup parce que, depuis que Goran Blanic de sinistre mémoire avait tenté de lui faire la peau, chez elle, venelle du Pain-Cuit6, elle ne se sentait pas tellement bien dans ses pompes, comme disait Fortin. L’ex-adjudant avait trouvé une mort peu glorieuse dans cette affaire. Celle-ci avait eu des répercussions jusqu’au sommet de la hiérarchie de la DCRI7, le grand patron avait été mis sur la touche et remplacé par un officier général. Le commandant Jourdain avait été admis à faire valoir ses droits à la retraite, formule polie, selon Fortin, pour dire qu’il s’était fait botter le c… Quant au commissaire Flamand, un peu jeune pour faire un retraité, il exerçait désormais ses talents dans un commissariat de Maubeuge. Ces trois personnes devaient la porter particulièrement dans leur cœur, mais leurs capacités de nuisance avaient été sévèrement rognées. Bien qu’elle s’efforçât de faire bonne figure, et même de taquiner plus qu’il convenait son patron, cette enquête, dont Mary Lester s’était heureusement sortie grâce au concours de Fortin et de Passepoil, avait laissé des traces. Depuis cette agression, Mary avait du mal à trouver le sommeil et elle se réveillait souvent en sursaut, en proie à des cauchemars où le visage démoniaque de Blanic pulvérisant sa véranda à coup de pistolet revenait en boucle. Cette horrible vision, après l’avoir arrachée au sommeil, la laissait pantelante et couverte d’une mauvaise sueur froide. Elle était bien consciente d’avoir, encore une fois, senti le vent du boulet. Contre ces soldats de l’ombre obéissant aveuglément à la raison d’État, elle n’était qu’un fétu qui aurait été irrémédiablement balayé en d’autres circonstances. Elle devait son salut à son patron qui l’avait soutenue, et surtout aux preuves qu’elle avait su se ménager qui, en période préélectorale, constituaient un bouclier efficace. Cependant, elle savait que si les vents tournaient, elle pourrait de nouveau se retrouver confrontée à des forces mauvaises et impitoyables contre lesquelles elle ne ferait pas le poids. C’est pourquoi elle était résolue à ne plus se laisser embarquer dans des affaires touchant de trop près aux milieux du pouvoir politique. Mais sait-on jamais lorsqu’on aborde une nouvelle affaire où celle-ci va vous mener ? Miz Du, lui, avait retrouvé toute sa splendeur. Il regardait Mary de ses yeux verts, semblant lui dire : « ne t’inquiète pas, je veille » et sa présence la rassérénait un peu. Depuis son départ impromptu de l’hôtel Au temps de vivre à Roscoff8,elle n’avait pas eu de nouvelles de Lilian Rimbermin et elle sentait qu’elle n’en aurait plus. D’ailleurs, bien qu’elle en conçût une certaine amertume, c’était mieux comme ça. La magie ne jouait plus et leurs métiers respectifs, comme leurs milieux sociaux, creusaient chaque jour entre eux un fossé qui allait en s’élargissant. Ce fossé était devenu abîme infranchissable. Chacun était sur sa rive et Lilian ne ferait pas un pas vers elle. Il manquait de caractère pour lui annoncer cette rupture en face. Il avait préféré laisser la situation se déglinguer et, en faisant le compte de leurs dernières rencontres, elle s’apercevait que c’était toujours elle qui avait pris l’initiative de les provoquer. La dernière fois, il avait carrément manqué d’enthousiasme pour venir à Roscoff et il ne s’était déridé qu’en faisant la connaissance de Bertrand Remoulin et de son petit ami Gauderic de Saint-Amand. Une page était tournée définitivement et, bien qu’elle s’en défendît, ça n’allait pas sans lui laisser quelques bleus à l’âme9. Tout cela, ajouté à ce temps d’automne, mélancolique à souhait, la laissait d’humeur morose. Un petit éclair dans cette grisaille, sa rencontre avec Yann Charpentier, ce si sympathique vétérinaire. Elle touilla son café en contemplant la perspective du port qui s’arrêtait littéralement aux portes de la ville, à ces bateaux sagement amarrés à leurs pontons sous le ciel gris, lorsque son téléphone sonna. — Allô… Elle reconnut immédiatement la voix chaleureuse de Yann Charpentier et pensa que la coïncidence était forte. — Mary ? — Oui… Après un temps d’hésitation, elle ajouta : — Bonjour Yann. Son interlocuteur manifesta sa satisfaction : — Tiens… vous reconnaissez ma voix aujourd’hui ? — Oui, et je me souviens même de votre prénom. Qu’est-ce qui vous amène ? — Auriez-vous la mémoire courte ? Vous m’aviez promis de déjeuner avec moi. Elle eut un sourire ravi. Il n’avait pas oublié. — En effet… — Alors, quand voulez-vous… Son sourire se pinça , ce n’était pas de chance. Le vétérinaire l’invitait précisément le jour où elle était loin de Quimper, et le jour où ça lui aurait fait le plus grand bien de se changer les idées. Elle décida de le taquiner : — Pourquoi pas aujourd’hui ? — Aujourd’hui ? Vous êtes libre ce midi ? — Oui. Et vous ? — Moi, ça me va. — Vous ne travaillez pas ? — Si, mais je peux toujours m’arranger pour déjeuner. — Eh bien, c’est parfait ! Elle consulta sa montre qui marquait dix heures trente. — Disons à midi sur la terrasse du Gambetta. — Et où se trouve ce Gambetta ? — Sur le port, à Vannes. Cette fois, ce fut Charpentier qui resta un instant sans voix. Puis il répéta : — À Vannes ? — À Vannes, dans le Morbihan, oui. — Mais… si je ne suis pas indiscret, qu’est-ce que vous faites à Vannes ? — Je suis en mission, cher ami. Comme vous le savez, j’ai un métier, et ce métier me conduit à enquêter dans cette ville. Après un temps de silence qui trahissait la surprise de son interlocuteur, elle ajouta : — Cependant, je comprendrais parfaitement que ça vous pose problème. Auquel cas on remettra ça à un autre jour. — Ça ne me pose aucun problème, assura le vétérinaire. Dirons-nous midi trente ? — Midi trente ? Parfait ! Il assura bravement : — J’y serai. Et il ajouta, avant de couper la communication : — Excusez-moi, je raccroche. Il ne faut pas que je traîne. Elle raccrocha à son tour avec un mince sourire. De Quimper à Vannes il y avait quelque cent vingt kilomètres de voie express. Elle sourit plus largement. Le vétérinaire n’avait pas hésité un seul instant avant d’annoncer sa venue. Attitude qu’elle pouvait comparer à celle de Lilian Rimbermin qui n’avait pas marqué le moindre enthousiasme lorsqu’elle l’avait invité à venir de Rennes à Roscoff passer le week-end en amoureux. Un week-end qui avait tourné en eau de boudin par la faute, estimait-elle, de celui qu’elle considérait alors comme son ami. La comparaison n’était pas à l’avantage de l’architecte. Elle but le reste de son café, laissa quelques pièces dans la soucoupe et, songeuse, elle rejoignit sa voiture. Il lui restait une heure et demie, largement le temps de prendre contact avec le commissaire Chasségnac. 6 Voir Villa des Quatre Vents 7 Direction Centrale du Renseignement Intérieur, qui remplace les Renseignements Généraux depuis leur fusion, le 1er juillet 2008, avec la Direction de la Sécurité du Territoire, la DST. 8 Voir La Villa des quatre vents 9 ibid.
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