Chapitre 1 – Chalet L’Étoile d’argent, Gryon, dimanche 9 septembre 2012.

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Chapitre 1Chalet L’Étoile d’argent, Gryon, dimanche 9 septembre 2012. Andreas Auer s’était levé aux premières lueurs du jour. Installé au bar de la cuisine, il venait de se servir une tasse de café au lait. Comme tous les matins. Deux cuillères de café en poudre, deux tiers d’eau chaude et un tiers de lait dans une grande tasse décorée d’un élan, sa préférée. Tout en observant par la fenêtre le Miroir de l’Argentine, il éprouva un sentiment de bien-être. Voilà maintenant six mois que Mikaël et lui avaient emménagé à Gryon. Un rêve devenu réalité. Ils avaient eu le coup de foudre pour ce vieux chalet qui méritait bien quelques rénovations, mais qui avait un charme fou. Il se trouvait au calme dans une clairière. Un petit coin de paradis. Après plusieurs années dans un appartement à Lausanne, ils s’étaient décidés à ne plus habiter en ville. C’était ici qu’ils voulaient vivre. Une des premières choses qu’ils avaient entreprises avait été de décrocher la planche en bois suspendue à la paroi frontale avec l’inscription Chalet Edelweiss. C’était le nom que cette bâtisse avait porté avec fierté depuis sa construction. Bien qu’il aimât cette fleur sauvage de plus en plus rare des massifs alpins suisses, Mikaël trouvait que cette dénomination résonnait comme un piège à touristes. Que ce soit à Los Angeles, à Val-d’Isère, à Genève, à Lisbonne ou même dans l’anecdotique bled de New Glarus dans le Wisconsin, les chalets Edelweiss étaient, à de rares exceptions près, des restaurants typiquement suisses, dont la touche folklorique était poussée à son paroxysme. Ou alors, il s’agissait de bâtisses dans la majorité des cas très volumineuses et inesthétiques, destinées aux colonies de vacances. Et ils ne souhaitaient associer leur nouveau foyer ni à l’une ni à l’autre de ces représentations. Toutefois, pour ne pas dénaturer l’identité de leur chalet, leur choix s’était porté sur L’Étoile d’argent, l’autre nom de cette fleur mythique. L’an prochain, Andreas fêterait ses quarante ans. Ses cheveux gris avaient remplacé sa tignasse châtain, depuis plusieurs années déjà, et Mikaël le charriait souvent à ce sujet. Andreas se remémora une partie de l’échange du soir précédent : – C’est ce qui fait mon charme, non ? – Si ça peut te rassurer… – Regarde Sean Connery, plus il vieillit, plus il est sexy ! Avait-il besoin de se rassurer ? Andreas avait l’impression que plus il prenait de l’âge, plus il se sentait en accord avec lui-même. C’était comme s’il arrivait maintenant dans une phase de maturité où il pouvait profiter pleinement de ses acquis et de son expérience. Mais une chose le tracassait. Il avait en tête l’image de la courbe du cycle de vie. Croissance. Maturité. Et déclin. Il ne pouvait s’empêcher de penser que le cap qu’il allait prochainement passer était le début de la fin. Sa raison lui disait qu’il avait encore de belles années devant lui, mais au niveau psychologique c’était moins évident. Jusqu’à ce jour, il n’avait jamais imaginé la possibilité qu’il lui arrive quoi que ce soit. Il se sentait invulnérable. Puis, un collègue de la police était décédé d’une crise cardiaque à l’âge de quarante-deux ans. Un de ses amis d’enfance venait d’apprendre qu’il avait un cancer en phase terminale. En fait, il commençait à réaliser qu’il n’était pas immortel. Et, pour son ego quelque peu surdimensionné, c'était un coup dur qu'il n'avait pas encore réussi à encaisser. Andreas était tellement plongé dans ses pensées, qu’il n’entendit pas Mikaël et leur imposant compagnon à quatre pattes entrer dans la cuisine. Minus était un Saint-Bernard adopté à la SPA l’année précédente. Il avait été abandonné à l’âge de trois ans alors qu’il avait atteint sa taille d’adulte et pesait quatre-vingt-cinq kilos. Avait-il été abandonné parce qu’il mangeait plus d’un kilo de viande par jour ? En tout cas, il était parvenu à les charmer avec son regard endormi et son allure pataude. – À quoi penses-tu ? – À la chance que j’ai de t’avoir, enfin de vous avoir, ajouta-t-il, après un aboiement de circonstance. – Tu viens te promener avec nous ? – Tu sais bien que je travaille sur une enquête importante ! Et on a le procureur sur le dos. Mikaël ne se formalisa pas du ton légèrement abrupt et irrité d’Andreas. Ces dernières semaines, il avait paru plus préoccupé et nerveux que d’habitude. Son travail avait toujours pris une place importante et occupait son esprit parfois même jusqu’à l’obsession. – Tu penses rentrer vers quelle heure ? Histoire que je te prépare quelque chose de bon pour ce soir. On pourrait regarder un film. Ça te dit de revoir Breakfast at Tiffany’s ? Tu sais, celui avec Audrey Hepburn. – Tu ne préfères pas un bon vieux film policier ? Andreas embrassa Mikaël et s’agenouilla pour dire au revoir à Minus en posant sa main sur son cou. Ce dernier en profita pour lui prodiguer une léchouille sur le visage qui lui donna l’impression d’être un pare-brise qui venait de recevoir une bonne giclée de produit, sauf que l’essuie-glace était une grosse langue râpeuse et baveuse. On aurait dû prendre un bichon ou un chihuahua, songea-t-il avec tendresse. Mikaël Achard était journaliste et venait de quitter la rédaction du quotidien 24 Heures quelques semaines auparavant. À tout juste trente-cinq ans, il avait pris son avenir en main. Devenu indépendant, il avait tout le loisir de travailler à la maison, de s’occuper du chien, du jardin, du potager et surtout de cuisiner, au grand plaisir d’Andreas, qu’il ne manquait jamais de surprendre avec de nouvelles recettes dont lui seul avait le secret. Au retour de leur promenade matinale, Mikaël essuya Minus qui n’avait pas pu s’empêcher de sauter à l’eau dans L’Avançon, où il s’était embourbé les pattes. D’un pas nonchalant, Minus se dirigea vers sa place favorite. Devant la cheminée, sur la peau de mouton grise et blanche qu’ils avaient rapportée de l’île de Gotland l’été dernier. Minus s’étendit à plat ventre, la tête posée par terre, entre ses pattes recouvertes de ses deux grandes oreilles, les babines affalées. On aurait dit que la gravité terrestre l’avait cloué au sol ou qu’il portait tout le poids du monde sur ses épaules. Il soupira et ferma les yeux. Mikaël monta les escaliers en bois dont les marches craquaient à chacun de ses pas et alla s’asseoir à sa place de travail dans la pièce aménagée à cet effet au premier étage. Il alluma son ordinateur. Deux anciens bureaux dénichés dans une brocante, disposés face à face, meublaient le centre. Des bibliothèques remplies de livres recouvraient un pan de mur. Quelques tableaux, des peintures à l’huile représentant des paysages, étaient accrochés aux parois crépies de blanc. C’était lors de vacances dans la région de Bordeaux qu’ils avaient découvert les œuvres de ce peintre, dans le cadre d’une exposition. Ils avaient été saisis par l’émotion que dégageaient ces toiles. Et, en fin de compte, ils avaient rapporté plus de tableaux que de vin. Le plus grand était un bord de mer vu au travers de pins situés au premier plan. Le deuxième représentait des vignes avec une maison campagnarde au sommet d’une colline et le troisième une charmante église entourée d’un mur en pierre et d’arbres. Le dernier était une nature morte : une corbeille de fruits, une jarre en céramique, quelques pommes et des raisins disposés sur une table en bois. Les toiles, peintes au couteau, donnaient un effet de relief et de mouvement. Les contrastes d’épaisseur permettaient de saisir les nuances subtiles de la lumière sur les couleurs vives et franches. Mikaël aimait l’atmosphère que dégageait ce bureau. Un aspect vieillot et authentique, avec son parquet en bois ancien, ses meubles et ses tableaux. Mais aussi moderne, avec l’iPanoplie complète digne d’un disciple de Steve Jobs. Et puis cette ouverture sur l’extérieur, sur la verdure environnante que l’on pouvait embrasser du regard par la porte-fenêtre du balcon. Mikaël s’était spécialisé dans les domaines financier et politique après son master en journalisme obtenu à l’Université de Neuchâtel. Lorsqu’il travaillait au sein de la rédaction, il avait l’impression de ne pas avoir le choix de l’information qu’il voulait traiter. On ne lui donnait que rarement toute latitude sur la manière d'aborder le sujet. Ses supérieurs lui avaient reproché d’être trop critique et impertinent. Mais sa conscience ne pouvait pas être emprisonnée par les attentes de la société bien-pensante. Il avait besoin de liberté pour se permettre des coups de gueule et éveiller l’opinion publique sur les questions de fond qui lui tenaient à cœur. Il venait de rentrer d’un voyage en Angola, où il avait fait un reportage sur une ville flambant neuve construite dans le désert par les Chinois à proximité de la capitale Luanda. Sept cent cinquante immeubles sur cinq mille hectares. Des logements prévus pour plus de cinq cent mille personnes. En se promenant dans cette jungle de béton où la seule chose qui différenciait les bâtiments entre eux était le numéro affiché au-dessus de l’entrée, il avait été surpris par le silence qui y régnait. Peu de voitures et encore moins de personnes. Un sentiment d’apocalypse. Était-ce un mirage ? Tout le monde avait-il fui ? Non ! Une ville fantôme morte de sa belle mort avant même d’avoir vécu. En une année, seuls deux cent vingt appartements avaient été vendus. L’explication était simple. Les riches étaient assez aisés pour éviter de venir habiter dans une banlieue aussi peu enthousiasmante et les pauvres étaient trop pauvres pour se l’offrir. Cent vingt mille dollars pour l’appartement le moins cher, alors que le tiers de la population devait survivre avec deux dollars par jour. Plus de trois milliards investis par les Chinois. La contrepartie pour leur générosité sans bornes était l’accès prioritaire aux ressources naturelles du pays. Le pétrole en tête. Mikaël avait apporté la semaine dernière la touche finale à son article, agrémenté de photos prises sur place. En attendant la réponse des médias auxquels il avait proposé son reportage, il avait décidé de poursuivre des recherches sur l’histoire de Gryon et plus particulièrement sur l’origine des familles bourgeoises du village. Celles de sa famille, du côté de sa mère, remontaient au XVe siècle. Du côté paternel, les racines se situaient chez les Vaudois du Piémont qui avaient fui la persécution orchestrée par le duc de Savoie, sous la pression de Louis XIV à la fin du XVIIe siècle, et qui étaient venus se réfugier en Suisse. Il voulait savoir d’où il venait.
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