Chapitre 2 – Le presbytère, Gryon, dimanche 9 septembre 2012.

724 Mots
Chapitre 2Le presbytère, Gryon, dimanche 9 septembre 2012. Erica, la pasteure de Gryon, rédigeait les ultimes lignes de sa prédication pour le culte de dix heures. Elle avait choisi le célèbre texte du Jugement dernier dans l’Évangile de Matthieu. Un des versets l’avait particulièrement interpellée : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges. » Comment pouvait-on justifier aujourd’hui que certains se destinaient au royaume de Dieu alors que d’autres étaient voués au châtiment éternel ? Dieu n’accorde-t-il pas son pardon à tous ? La veille, en méditant sur le sujet, Erica avait repensé à une histoire douloureuse vécue au cours de son enfance, ici à Gryon, et qui la hantait durant certaines nuits sans sommeil. Méritait-il d’aller en enfer ? La réponse n’était pas si simple. Avait-elle fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter ce qui s’était passé ? Bien qu’elle n’eût que douze ans à l’époque, jamais elle ne s’était pardonnée. À la suite de cet événement, Erica avait décidé de devenir pasteure. Faire le bien autour d’elle était la seule réponse aux questions existentielles qui l’habitaient. Les discours théologiques n’étaient pas son point fort, mais la qualité de la présence et de l’écoute qu’elle offrait aux autres compensait largement. Elle était de taille moyenne et quelques kilos en trop étaient venus s’installer ces dernières années, moins en raison de la cuisine de son mari qu’à cause des nombreuses invitations qu’elle honorait auprès de ses paroissiens. Ses cheveux étaient blond cendré. Son visage arrondi, au teint rose, toujours souriant, dégageait beaucoup de douceur et de gentillesse. Erica aimait les êtres humains, avec sincérité et tendresse. Son souhait le plus cher était de les réconforter. Les aider à trouver un sens à leur vie. Les accompagner dans les moments importants de leur existence, ceux qui étaient heureux comme les plus difficiles. Erica faisait preuve d’une empathie et d’une bienveillance lui ayant valu d’être fort appréciée dans les différents endroits où elle avait exercé. Habitée par une mélancolie qu’elle aimait cultiver, la pasteure sacrifiait souvent ses propres envies et besoins pour offrir une présence à ses paroissiens. C’était une manière de ne pas affronter certaines zones d’ombre de son existence. Lorsque le poste au sein de la paroisse de Gryon était devenu vacant l’année précédente, elle avait réussi à convaincre son mari, fraîchement préretraité, de venir s’y établir. Elle était heureuse de ce retour aux sources. Ses deux enfants ayant quitté le nid familial, elle pouvait se consacrer corps et âme à sa mission pastorale. Elle devait encore finaliser les préparatifs du culte. Déposer le pain et le vin pour la Sainte Cène. Dresser la table de communion. Sortir les psautiers. Combien de personnes viendraient ? se demanda-t-elle. Depuis son arrivée, l’affluence dominicale s’était renforcée de manière honorable. Elle s’en réjouissait, mais n’en tirait aucun orgueil. Erica se leva de son bureau et se dirigea vers la cuisine qu'embaumait une agréable odeur de pain chaud. Lorsqu’une Sainte Cène était prévue, elle faisait le pain à partir de la recette d’une amie de longue date. Elle était décédée l’année dernière à l’âge de nonante-trois ans. Erica avait célébré le service funèbre sur demande de la défunte, quelques mois avant de reprendre la paroisse. Ce pain, son amie l’avait offert durant de nombreuses années pour les cultes. Cela avait été sa contribution, sa manière de servir Dieu. Une recette toute simple. De la farine, de la levure, de l’eau tiède et une pincée de sel. Pour Erica, prendre ce relais était une façon de ne pas l’oublier. Et de faire en sorte qu’une partie d’elle soit présente au culte, ce moment qui avait tant signifié dans sa vie. Ce pain serait tout à l’heure fractionné et partagé. Le pain de vie. Elle répéta dans sa tête les paroles qu’elle allait prononcer : « Le soir venu, Jésus se mit à table avec ses douze disciples. Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir rendu grâces, il le rompit et le leur donna en disant : prenez, mangez, ceci est mon corps. » Erica prit le pain et une bouteille de vin rouge et sortit du presbytère. C’était un matin radieux. Elle se sentait on ne peut mieux. Les quelques heures précédant le culte étaient un temps de réjouissance. La pasteure était impatiente d’accueillir ses paroissiens sur le parvis du temple, comme s’ils étaient des invités à un repas qu’elle aurait préparé pour eux. Elle traversa la cour, accompagnée par le bruit de ses pas sur le gravier et le tambourinement d’un pic épeiche affairé sur le marronnier. En ouvrant la porte du temple, ce matin-là, jamais elle n’aurait pu imaginer, même dans ses pires cauchemars, ce qu’elle allait y découvrir.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER