Il me cache un truc

1704 Mots
Brooke D’accord. La graine du doute est plantée. Et elle pousse vite. Trop vite. Les jours qui suivent la fête ne sont pas catastrophiques. Pas spectaculaires non plus. Juste… différents. Et c’est presque pire. Jensen est toujours là. Enfin, physiquement. Il me sourit encore, me parle, m’écoute. Mais quelque chose a glissé. Un demi-ton en dessous. Un pas de côté que je n’arrive pas à nommer sans avoir l’impression de devenir parano. Il est un peu plus distant. Pas beaucoup. Juste assez pour que je le remarque. Et puis les trucs étranges commencent. Le premier choc tombe comme une gifle. — J’arrête le football, m’annonce-t-il un matin, comme s’il me disait qu’il changeait de céréales. Je manque de m’étouffer avec mon toast. — Pardon ? — Ouais… ça me branche plus trop. Je le fixe, bouche entrouverte. Quoi ? Les aliens sont venus échanger mon Jensen pendant la nuit ou quoi ? Le football, c’est sa chose. Son terrain. Son rôle. Son futur, selon tout le monde. Il est capitaine. Quarterback. Respecté. Admiré. Et là, il abandonne ça comme si ça ne comptait plus. — Depuis quand ? — Depuis… récemment. Réponse floue. Regard fuyant. Deuxième chose. Il ne me tapote plus le front. Je sais. Vraiment, je sais à quel point c’est ridicule. L’hôpital qui se fout de la charité, tout ça. Mais c’est notre truc. Notre rituel. Et quand il disparaît, ça me fait l’effet d’un silence trop long au milieu d’une phrase. Troisième anomalie. Il est arrivé en retard ce matin. 7 h 20. Jensen n’arrive jamais en retard. Jensen est devant chez moi à 7 h 12. Toujours. Je regarde l’heure trois fois. Je sors quand même. Il arrive en courant, essoufflé, avec une excuse bancale que je fais semblant de croire. Mais à l’intérieur, quelque chose se fissure. Il me cache quelque chose. Je le sais maintenant. Je le sens. Et si ça continue comme ça… est-ce qu’on sera encore amis la semaine prochaine ? La pensée me déchire la poitrine. Littéralement. Comme si quelqu’un serrait mon cœur trop fort. Je décide de l’observer. La littérature anglaise. Notre heure magique. Notre refuge. D’habitude, il m’attend à mon casier. Toujours adossé au mur, sac sur une épaule, sourire déjà prêt. Aujourd’hui ? Rien. Le couloir est vide. Trop bruyant. Trop normal. — Respire, Brooke, je murmure pour moi-même. Je m’assois à mon bureau. J’attends. Je regarde la porte toutes les dix secondes. Chaque bruit de pas me fait sursauter. Toujours pas de Jensen. La cloche sonne. Mon cœur chute. Il n’est pas là. Je n’entends plus le prof. Les mots se mélangent sur le tableau. Les lettres dansent, floues, inutiles. Je n’arrive pas à me concentrer. Mon regard retourne sans cesse vers la chaise vide à côté de moi. Il n’a jamais raté ce cours. Jamais. Et là, pour la première fois depuis que je le connais… Jensen Rowan n’est pas à mes côtés. Et cette absence me fait plus peur que toutes les réponses qu’il refuse de me donner. Je ne revois pas Jensen de la journée. Pas à la cafétéria. Pas dans les couloirs. Pas à la fin des cours, là où il m’attend toujours pour rentrer à la maison. Cette absence-là est différente. Lourde. Délibérée. Alors, au lieu de rentrer chez moi, je prends une autre direction. Sa maison. Je connais le chemin par cœur. Trop par cœur pour que ce soit anodin. Je n’ai même pas besoin de frapper : la porte est déverrouillée. Je pousse doucement, prête à l’appeler… quand une voix me cloue sur place. Celle de son père. — Ne t’inquiète pas, dit-il d’un ton bas mais ferme. On va faire tout ce qu’on peut, mon fils. Mon cœur rate un battement. — …Ne dis rien à Brooke, répond Jensen. S’il te plaît. Un silence. Puis : — Je commence déjà à couper les ponts avec elle. Faut pas… faut pas lui donner trop d’espoir. Je me crispe. Littéralement. Comme si mon corps se refermait sur lui-même. Couper les ponts. Ne pas me donner trop d’espoir. Je recule sans faire de bruit. Je tourne les talons et je fuis, le cœur en miettes, la gorge serrée, incapable de respirer correctement avant d’être dehors. Il me cache vraiment quelque chose. Et pire encore… il veut s’éloigner. Il ne veut plus de nous. Je pleure tout le reste de la soirée. Je pleure comme si quelque chose était mort sans m’avoir demandé mon avis. Je pleure jusqu’à ce que mes yeux brûlent, jusqu’à ce que la fatigue me terrasse. Je m’endors d’épuisement, le visage encore humide. Le lendemain matin, je prends une décision. Je n’attendrai pas d’être jetée. Je vais couper les ponts la première. Ma guerre froide commence. Je pars avant 7 h 12. Avant lui. Pour ne pas le croiser. Je fais changer mon horaire. Je quitte la littérature anglaise. De toute façon, ce cours n’était pas pour moi… n’est-ce pas ? À l’heure du dîner, je vais à la bibliothèque. Pas à ma table habituelle. Je me réfugie dans une rangée que je n’ai jamais explorée : science-fiction. Des mondes lointains, irréels. Parfait. Je reste plus tard à l’école pour terminer mes travaux. Tout plutôt que de le voir à la sortie. Deux jours passent. Il m’appelle. Je bloque son numéro. Les semaines s’étirent ainsi. Je n’arrive pas à l’éviter complètement — le lycée est trop petit pour ça — mais il comprend vite. Nous n’existons plus. Je reste seule. Lui… il change. Il se pavane avec de nouveaux amis, loin de l’équipe de foot. Il rit plus fort. Il attire les regards. Et autour de lui gravite une panoplie de filles trop maquillées, trop tactiles, trop bruyantes. Des filles en chaleur, comme dirait Boulette. Moi, je regarde de loin. Je fais semblant que ça ne me touche pas. Mais chaque fois que je le vois rire sans moi, c’est comme si on arrachait un morceau de ce que j’étais. Et je comprends alors une chose terrible : Couper les ponts fait parfois plus mal que de rester. Aujourd’hui, je ne vais pas bien. Pas triste. Pas brisée. Physiquement mal. Une nausée sourde me tord l’estomac depuis le réveil, comme une vague qui ne décide jamais de se retirer complètement. J’ai hésité à rester au lit. Longuement. Mais le contrôle de biologie m’attend. Trente pour cent de la note finale. Trente pour cent de mon avenir immédiat. Je n’ai pas le droit de rater ça. Alors je me lève. Je me prépare. Je reprends ma routine. Plus lentement. Beaucoup plus lentement. Les couloirs défilent autour de moi sans que je les voie vraiment. Les voix sont lointaines, étouffées, comme si j’étais sous l’eau. Chaque pas me demande un effort disproportionné. Je serre mon sac contre moi, comme une ancre. Ça va passer, je me répète. Encore un peu. Mais ça empire. La lumière devient trop forte. Le sol semble instable. Et soudain— Je percute quelqu’un. Ou plutôt… quelqu’un me percute. — Regarde où tu vas, bordel ! Corrine Black. Je n’ai même pas le temps de réagir qu’elle me repousse violemment de l’épaule. Je perds l’équilibre et tombe à la renverse. Le choc est brutal. Ma tête cogne légèrement le sol et tout se met à tourner. Le plafond devient flou. Les voix se mélangent. Mon estomac se soulève dangereusement. Tout ce que je veux, là, maintenant, c’est du silence. De la tranquillité. Disparaître cinq minutes. Mais c’est bien trop demander. — Sérieusement, t’as un problème ou quoi ? hurle Corrine au-dessus de moi. Tu fais exprès de me rentrer dedans maintenant ? Je cligne des yeux, encore au sol, incapable de répondre tout de suite. Autour de nous, les élèves ralentissent. Regardent. Chuchotent. — Tu crois que parce que Jensen t’a larguée, t’as le droit de jouer les victimes ? continue-t-elle, la voix stridente. Relève-toi quand je te parle ! Je tente de m’appuyer sur mes coudes. Mauvaise idée. Un vertige v*****t m’arrache un gémissement involontaire. — Wow, souffle-t-elle avec un rictus. Toujours aussi pathétique. Je voudrais lui dire de se taire. Lui dire que je ne vais pas bien. Que je n’ai pas la force. Mais aucun son ne sort. Mon cœur bat trop vite. Ma vision se rétrécit. Et pendant qu’elle continue de me hurler dessus, pendant que le monde tangue dangereusement autour de moi, une pensée absurde, douloureuse, traverse mon esprit : Avant… Jensen serait déjà là. Et cette fois, il ne l’est pas. Elle ne s’arrête pas. Au contraire, elle sourit. Ce sourire-là. Tranchant. Calculé. — Tu sais quoi ? lance Corrine en croisant les bras. Tant que t’es par terre, je vais t’annoncer une bonne nouvelle. Mon cœur se serre avant même qu’elle ouvre la bouche. — Jensen et moi, c’est officiel. Le monde s’arrête. Littéralement. Je sens quelque chose se fendre net dans ma poitrine, comme si on venait d’y planter un couteau et de le tourner lentement. J’avais peur de le voir avec quelqu’un, oui. Mais avec elle ? C’est mille fois pire. Corrine Black. Tout ce que je déteste. Tout ce que je ne suis pas. — Il avait juste besoin de tourner la page, tu comprends, continue-t-elle, faussement douce. Et franchement… je peux le comprendre. Je ferme les yeux une fraction de seconde. Respire. Ne lui donne rien. Je l’ignore. Je refuse de lui offrir ma douleur en spectacle. Je pose ma main au sol et tente de me relever. Chaque mouvement est une lutte. Ma tête tourne encore, mais je m’en fiche. Je veux juste partir. Me cacher. Survivre. Mais Corrine n’aime pas être ignorée. — Hé ! Je te parle ! Je n’ai pas le temps de réagir. Son pied frappe brutalement ma main qui me soutenait. La douleur est vive, fulgurante. Je perds l’équilibre et m’effondre une seconde fois. Cette fois, mon menton heurte violemment le plancher du couloir. Un craquement sourd. Une douleur blanche. Je reste au sol, sonnée, la bouche ouverte sans son. Un goût métallique envahit ma langue. Des larmes montent sans que je puisse les retenir. Autour de nous, des cris. Des pas. Quelqu’un jure. Et puis, au-dessus du brouhaha, une voix. Forte. Claire. Furieuse. — HEY ! ARRÊTE ÇA ! Tout se fige.
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