Le malaise

1424 Mots
Jensen Je suis tellement heureux qu’elle ait accepté de venir avec moi. Vraiment. Si je le pouvais, je resterais avec elle jour et nuit. Sans pause. Sans bruit. Juste nous deux. Je sais que c’est intense. Je le sais depuis longtemps. Mais je n’y peux rien. Je ne ressens pas le besoin d’autre chose. Jamais. Je dépose nos sodas sur le comptoir sans un mot. Puis je lui attrape la main, naturellement, comme si c’était l’évidence même, et je l’entraîne vers le salon où une piste de danse improvisée s’est formée entre deux canapés repoussés à la va-vite. La musique est forte. Les basses vibrent jusque dans mes côtes. Elle me regarde, un peu hésitante. — Fais-moi confiance, je lui dis simplement. Elle sourit. Et c’est gagné. On a toujours adoré danser, elle et moi. Depuis qu’on est petits. On a même pris des cours ensemble pour le remariage de mes parents. À l’époque, on riait tout le temps. Aujourd’hui… c’est différent. Plus chargé. Plus dangereux. Je la fais tournoyer. Elle rit. Je la rattrape par la taille, la ramène contre moi, puis la penche doucement vers l’arrière. Je la maintiens fermement, sans forcer, exactement comme on l’a appris. Je me penche au-dessus d’elle. Et je me perds. Ses yeux verts me regardent sans ciller. Envoûtants. Profonds. Je reste là trop longtemps. Beaucoup trop longtemps pour deux simples amis. Je le sais. Elle le sait peut-être aussi. Mon regard glisse vers ses lèvres. Puis remonte aussitôt vers ses yeux. Je veux l’embrasser. Là. Maintenant. — Jensen ! Je suis bousculé de côté. Caleb. Évidemment. — T’es en plein film romantique ou quoi ? crie-t-il en riant. Ça me sort brutalement de ma transe. Je redresse Brooke aussitôt, un peu trop vite peut-être. — Désolé, je murmure. Elle secoue la tête, souriante. On reprend. Mais plus légèrement cette fois. On danse n’importe comment. On fait les pitres. On rit trop fort. On s’en fiche des autres. Complètement. Jusqu’à ce que je la voie. Corrine. Putain. Elle nous a repérés. Elle s’avance avec assurance, fend la foule sans effort… et pousse Brooke sans même la regarder. Juste assez pour la faire reculer. Mon sang se glace. Corrine m’attrape par les épaules et plaque son corps contre le mien, beaucoup trop près. Beaucoup trop collant. Ça me file la gerbe. Une vague de vertige me frappe d’un coup. Mon souffle se coupe. Mon cœur s’emballe dans ma poitrine, cognant trop fort, trop vite. Mes oreilles bourdonnent. — Corrine, lâche-moi, je dis en essayant de la repousser. Mais mes bras sont lourds. Mes jambes aussi. Brooke est devant moi maintenant. Je vois son visage. Elle est furieuse. Je veux lui parler. Lui dire que ce n’est pas ce qu’elle croit. Que je suis là. Que c’est elle. Toujours elle. Je tends la main. Le sol tangue. Le bruit s’éloigne. Et soudain… Il fait noir. Quand je reviens à moi, la première chose que je comprends, c’est que quelque chose ne va pas. Il n’y a plus de musique. Plus de basses. Plus de chaos. Juste ce silence épais, gênant… et des regards. Je cligne des yeux. Le plafond n’est pas le mien. Trop blanc. Trop lisse. Je suis étendu sur un divan. Ma tête bourdonne comme si quelqu’un avait secoué mon cerveau dans tous les sens. — Jensen… Sa voix. Avant même d’ouvrir complètement les yeux, je la sens sur moi. Brooke se jette contre mon torse, ses bras m’entourent comme si elle avait peur que je disparaisse si elle me lâche. Je sens ses larmes traverser le tissu de ma chemise. — Jensen… tu m’as fait une peur monumentale… souffle-t-elle, la voix cassée. J’ai cru que… j’ai cru que je t’avais perdu. Mon cœur se serre si fort que ça me fait presque plus mal que le reste. — Hé… B… murmuré-je en levant une main tremblante pour lui toucher les cheveux. Chut… je suis là. Elle relève la tête, les yeux rouges, le visage mouillé. — Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-elle. Tu t’es mis à devenir tout pâle… puis t’es tombé. Je ferme les yeux une seconde, essayant de rassembler mes souvenirs. — Je sais pas… j’étais étourdi… tout tournait… et après… plus rien. — L’ambulance est en route, lâche-t-elle aussitôt. — Quoi ? Non, non… attends, c’est pas nécessaire. C’était juste un malaise, je te jure. Elle secoue la tête, paniquée. — Jensen, tu t’es évanoui ! Tu comprends ça ? Tu t’es effondré devant moi ! Je vais répondre quand une voix stridente s’impose, comme une note fausse dans un moment déjà fragile. — JENSEN !!! Je grimace avant même de tourner la tête. Corrine. Elle s’approche, dramatique, une main posée sur sa poitrine. — Oh mon Dieu… tu t’es évanoui sur moi… murmure-t-elle. Tu dois tellement m’aimer pour— Je la regarde droit dans les yeux. — Non. Elle cligne des paupières, surprise. — C’est ton parfum immonde qui m’a rendu malade. Un silence brutal tombe sur la pièce. Puis quelques rires étouffés éclatent. Le visage de Corrine se décompose. Elle reste figée une seconde, puis fait demi-tour sans un mot et disparaît dans la foule, humiliée. Je tente de me redresser. Erreur. Le monde bascule aussitôt. Mon estomac se retourne, ma vision se trouble, et je retombe lourdement contre le dossier du divan. — Jensen ! s’écrie Brooke, affolée. Ses mains sont déjà sur moi, fermes, protectrices. — Hey… ça va… murmuré-je, même si c’est clairement un mensonge. — Non, ça ne va pas ! insiste-t-elle. Regarde-toi ! Tu veux toujours pas aller à l’hôpital ? Je prends une grande inspiration. — Non… s’il te plaît. Viens… on rentre. J’ai juste besoin de… d’être loin d’ici. Elle me scrute longuement, comme si elle cherchait une fissure, un mensonge. — D’accord, finit-elle par dire. Mais c’est moi qui conduis. — Brooke— — Pas de discussion, Jensen Rowan. Pas question que tu prennes le volant. Je hoche la tête, vaincu. Elle m’aide à me lever doucement, un bras passé autour de ma taille. Je m’appuie contre elle, plus que je ne le voudrais. Et pendant qu’on se dirige vers la sortie, une pensée s’impose, brutale, terrifiante : Ce soir… J’ai vu la peur dans ses yeux. Et je ne suis pas sûr d’être prêt à lui dire pourquoi. Le retour en voiture est tout sauf calme. Au début, il n’y a que le bruit du moteur et la route sombre qui défile sous les phares. Brooke conduit, concentrée, les deux mains crispées sur le volant. Je connais ce silence. Il est trompeur. — D’accord, finit-elle par lâcher, sans me regarder. On va parler de Corrine. Je ferme les yeux une seconde. — Elle m’a poussée, Jensen. Comme si je n’existais pas. Sa voix est tendue. Blessée. Et là, ça me frappe encore plus fort que tout à l’heure. — Elle n’avait pas le droit de te toucher, je dis aussitôt. — Je sais. Mais… elle s’est collée à toi juste après. Et toi… tu étais mal. Alors dis-moi. Elle ralentit légèrement, puis se tourne vers moi à un feu. — Si tu n’avais pas fait ton malaise… tu l’aurais laissée faire ? Je la fixe, abasourdi. — Évidemment que non, tête de linotte. Elle arque un sourcil. — Jensen. — Tu sais très bien que je ne veux rien savoir d’elle, Brooke. Ni d’elle, ni d’aucune autre. Jamais. Elle serre un peu plus le volant. Son souffle se fait plus lent. Mais son visage reste fermé. — D’accord… murmure-t-elle. J’avais juste besoin de l’entendre. Puis elle enchaîne, plus doucement : — Mais c’est quand même bizarre, cette histoire de malaise. Mon cœur rate un battement. — Tu es sûr que tu ne me caches rien, Jensen ? Merde. Je détourne le regard vers la vitre. Les lampadaires passent, réguliers, implacables. — Je t’ai dit que ça allait, je réponds trop vite. — Tu t’es évanoui, insiste-t-elle. Tu n’es pas du genre à tomber pour rien. Surtout pas comme ça. Je ravale ma salive. — C’était la chaleur. Le bruit. La fatigue… je souffle. Tout en même temps. Elle me regarde encore quelques secondes. Je sens son doute s’installer, lourd, silencieux. — D’accord, finit-elle par dire. Pour ce soir. Elle remet les yeux sur la route. Mais je le sais. Elle n’est pas convaincue. Et tandis que la voiture s’engage dans notre rue familière, une vérité me serre la poitrine : Je ne pourrai pas lui cacher ça éternellement. Et le jour où elle saura… Ce ne sera pas seulement moi qui tomberai.
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