Brooke
Vendredi soir.
Pourquoi j’ai dit oui ?
Sérieusement. Pourquoi.
Je déteste les fêtes. Les ados saouls qui rient trop fort, ceux qui vomissent dans les plates-b****s, l’odeur sucrée de l’alcool mélangée à celle de la fumée. Les regards lourds, les mains qui traînent, la musique trop forte qui te cogne dans la poitrine.
Et pourtant… me voilà devant mon miroir.
La vérité, c’est que je sais très bien pourquoi j’ai accepté.
Parce que c’est lui.
Parce que je ne supporte pas l’idée qu’une autre fille s’approche trop près.
Parce que le jour où je le verrai vraiment avec quelqu’un d’autre… je ne suis pas certaine d’y survivre intacte.
Je soupire et me tourne vers Boulette.
— Bon… verdict ?
Boulette, douze ans, samoyède d’un blanc immaculé, reine incontestée de cette maison, est étendue sur mon lit. Elle me fixe avec cet air profondément jugeant que seuls les chiens très aimés savent maîtriser.
Je porte une robe courte bleu nuit, simple mais flatteuse, qui s’arrête juste au-dessus des genoux. Le tissu est fluide, doux, presque timide — comme moi. Des collants noirs fins, parce que je n’ai jamais aimé montrer trop de peau. Une veste en jean pâle, usée juste ce qu’il faut, et des bottines noires à petit talon, assez élégantes sans être un appel à l’aide.
Côté cheveux, j’ai laissé mes longs cheveux roux détachés, légèrement ondulés, avec deux mèches ramenées derrière les oreilles. Pas d’extravagance. Juste moi, en version un peu plus courageuse.
Le maquillage est discret :
un peu de mascara, un fard doux rosé, et un gloss léger qui donne l’impression que j’ai fait un effort — sans trop en faire.
J’ai mis un collier fin argenté, presque invisible, et une bague simple que mon père m’avait offerte quand j’étais petite. Je la porte toujours quand j’ai besoin de me rappeler que je vaux quelque chose.
— Alors ? j’insiste.
Boulette relève la tête.
Ouaf.
Je souris, soulagée.
— Merci, ton avis compte plus que le mien.
Elle se redresse quand même quand je prends une petite pochette noire.
— Et ça ?
Elle lève une patte… et la pose devant ses yeux.
— D’accord, message reçu.
Je change pour une autre, plus discrète. Cette fois, elle approuve d’un petit grognement satisfait avant de se rendormir.
Boulette est arrivée dans ma vie quand j’avais cinq ans. Jensen et ses parents me l’ont offerte après la mort de mon père. À l’époque, je ne comprenais pas tout. Je savais juste que mon monde venait de s’effondrer.
Boulette et Jensen ont rempli le vide.
Pourquoi pas ma mère ?
C’est simple. Elle n’est jamais là.
Elle a enterré son deuil sous des heures de travail et une succession de petits amis interchangeables. Moi, j’ai appris à ne plus l’attendre.
Je jette un dernier regard dans le miroir.
Je suis prête.
Enfin… autant qu’on peut l’être avant une torture sociale programmée.
— Bon, Boulette… si je reviens traumatisée, c’est toi qui gères, d’accord ?
Elle lève une oreille. Ça compte comme une promesse.
TOC TOC.
Mon cœur rate un battement.
— J’arrive !
Je dévale les escaliers beaucoup trop vite, emportée par une énergie nerveuse… et rate la dernière marche.
— AÏE !
Je m’étale de tout mon long, avec une grâce absolument inexistante.
Ça n’a pas pris cinq secondes que la porte s’ouvre et que Jensen entre en trombe.
— Brooke ! m***e !
Il est déjà à genoux près de moi, ses mains sur mes épaules, son visage trop près, trop inquiet.
— Tu dois faire attention, surtout dans les escaliers. C’est pas grave si j’attends plus longtemps, tu sais… pour toi, j’attendrai toute la vie.
Mon cœur se serre. Fort.
— Ça va, je murmure en grimaçant. J’ai rien. Promis.
Il me scrute encore quelques secondes, comme s’il cherchait une fissure invisible.
— T’es sûre ?
— Oui.
Je me relève avec son aide, consciente de chaque point de contact entre nous.
— Viens, dis-je trop vite. On part.
Parce que si je reste une seconde de plus ici, seule avec lui, je risque de faire quelque chose de stupide.
Comme tomber encore.
Ou lui dire la vérité.
Je n’ai même pas le temps de faire un pas.
Une main se referme autour de mon poignet et je fais volte-face trop vite. Je percute son torse dur, solide, et mon nez manque de s’y écraser. Mon cœur, lui, explose sans prévenir.
Il est… incroyablement beau.
Pantalon blanc parfaitement ajusté, chemise noire dont deux boutons sont défaits en haut. Les manches sont relevées jusqu’aux coudes, dévoilant ses avant-bras que je connais trop bien pour rester indifférente. Et autour de sa taille, la ceinture que je lui ai offerte il y a deux ans, avec cette grosse boucle en forme de taureau.
Sa phase rodéo.
Je l’aimais déjà avant, mais là… clairement, je suis en danger.
— Arrête de me mater comme ça, murmure-t-il avec un sourire en coin. Je pourrais y prendre goût.
Il tapote mon front de deux doigts.
Je lève les yeux au ciel, juste au moment où il se penche pour déposer son b****r rituel au même endroit.
— Je ne suis pas une gamine, Jensen.
— Je m’en fous.
Son regard se fait soudain plus sérieux.
— Mais ce dont je ne me fous pas, c’est toi qui marches après t’être blessée. Viens là.
— Jensen, attends—
Trop tard.
Il me soulève sans effort, comme si je ne pesais rien, à la façon d’une mariée. Je pousse un petit cri de surprise et agrippe sa chemise par réflexe.
— Jensen ! Repose-moi par terre !
— Non.
Il avance déjà vers l’extérieur.
— Je peux marcher, lâche-moi.
— Jamais, beauté.
Je soupire, vaincue.
— Je dois barrer la porte.
— Laisse. Je m’en charge.
Il s’arrête une seconde, sort son trousseau et sélectionne son double de clé. Celui qu’il a depuis toujours. Celui qui dit plus de choses que je ne veux y penser. Il verrouille la porte avec soin, puis se dirige vers sa voiture.
Sa voiture.
Une Chevrolet Chevelle SS noire, vieille muscle car restaurée avec amour. Enfin… surtout par lui et son père. Moi, j’apportais les snacks, faisais des commentaires inutiles et tenais la lampe. Mais dans ma tête, on l’a retapée ensemble.
Il m’installe doucement sur le siège passager, comme si j’étais en porcelaine. Il referme la portière avant de contourner le capot et de prendre place au volant.
Le moteur ronronne.
Et c’est parti.
La voiture démarre, la rue défile lentement, et mon ventre se noue.
Vendredi soir.
La fête.
Jensen.
Moi.
Je regarde par la fenêtre, essayant de calmer ce chaos dans ma poitrine.
La torture commence maintenant.
On arrive.
Enfin… on arrive dans le chaos.
La maison de Knox est déjà pleine à craquer. Trop pleine. La musique déborde jusque dans la rue, les basses font vibrer le sol sous mes pieds. À peine sortie de la voiture que je vois deux gars penchés dans les buissons, clairement pas en train d’admirer les étoiles. Plus loin, des filles sont debout sur une table du salon visible par la baie vitrée, se déhanchant sans aucune retenue, rires trop forts, gestes trop libres.
Il n’y a vraiment pas beaucoup de place pour l’imagination.
Mon estomac se serre.
Est-ce que Jensen va les regarder ?
La question me traverse comme une décharge.
Je ralentis sans m’en rendre compte.
— Hey.
Sa main trouve la mienne, naturellement. Il se penche légèrement vers moi, assez pour que je n’entende que lui malgré le vacarme.
— Arrête de cogiter, murmure-t-il. Elles ne m’attirent pas du tout.
Je relève les yeux vers lui, surprise qu’il ait lu mes pensées aussi facilement. Comme toujours.
Il marque une pause, puis son regard change. Plus doux. Plus sérieux.
— D’ailleurs… avec tout ça, j’ai complètement raté le moment où t’as ouvert la porte.
Je fronce les sourcils, confuse.
— Quel moment ?
Il sourit.
— Celui où j’aurais dû te dire à quel point tu es sublime ce soir. Et je le pense vraiment.
Mon cœur fait un truc bizarre. Un mélange de chaleur et de panique.
— Merci… je souffle, sentant mes joues s’enflammer malgré moi.
Il serre un peu plus ma main, puis m’entraîne à l’intérieur avant que je puisse trop réfléchir.
La maison est encore pire de près. Trop de monde. Trop de bruit. Trop d’odeurs mélangées. Je me colle instinctivement à lui pendant qu’on se faufile jusqu’à la cuisine.
— Soda ? propose-t-il.
— Oui, s’il te plaît.
On ne boit pas. Ni lui ni moi. Ça a toujours été comme ça. Un pacte silencieux, jamais vraiment discuté, mais respecté.
Il attrape deux canettes, m’en tend une et cogne doucement la sienne contre la mienne.
— À survivre à la soirée.
Je souris faiblement.
Tant qu’il est là.
Tant qu’il reste avec moi.