Jensen
La littérature anglaise, c’est la seule heure de la journée où le temps fait semblant de ralentir.
Le reste des cours, je m’ennuie. Pas parce que je me crois meilleur — juste parce que tout va trop vite dans ma tête. Les concepts s’emboîtent avant même que le prof ait fini sa phrase. Les réponses arrivent toutes seules. Ça m’a toujours fait ça. Et j’ai appris très tôt à ne pas trop le montrer.
Mais avec Brooke assise à côté de moi, plus rien d’autre n’existe.
Elle a ce pli concentré entre les sourcils quand elle lit. Cette façon de mordiller le bout de son stylo quand elle réfléchit. J’ai lu ce texte trois fois déjà. Elle en est encore au deuxième paragraphe. Et je pourrais rester là toute ma vie, à la regarder faire semblant de ne pas sentir mon regard.
Le grand bureau du prof est juste assez large pour nous cacher.
Je fais glisser une feuille pliée sous la table.
Tu crois qu’il va nous interroger aujourd’hui ?
Je sens son léger soupir avant même qu’elle me réponde. Elle écrit vite.
Si tu continues à m’écrire, oui.
Je souris.
Je dessine un bonhomme pendu. Deux traits. Une tête.
Elle réplique aussitôt. Trois traits.
Puis quatre.
Elle triche toujours. Elle choisit des mots impossibles.
Je sens son genou frôler le mien, accidentellement. Ou pas. Je ne sais jamais avec elle. Et je m’en fiche. Mon cœur, lui, n’analyse pas. Il accélère, c’est tout.
Le prof parle de métaphores et de tragédie.
La seule chose tragique ici, c’est que l’heure passe trop vite.
Quand la cloche sonne, je la regarde ranger ses affaires. Je tends déjà la main pour attraper son sac par réflexe.
— Jensen…
— Brooke…
Elle lève les yeux au ciel, mais elle me le laisse quand même. Toujours.
La cafétéria, c’est autre chose. Un autre monde. Du bruit, des voix, des regards. J’essaie presque toujours de manger avec elle. Presque. Mais aujourd’hui, comme souvent, les gars m’attrapent avant que je puisse m’éclipser.
— Capitaine, faut qu’on parle du jeu de vendredi, lance Caleb.
Je serre la mâchoire. J’aperçois Brooke qui hésite, plateau en main, cherchant une place loin de la table de l’équipe. Elle évite toujours cet endroit. Trop de bruit. Trop de regards.
— J’arrive, je lui dis.
Elle hoche la tête, mais je vois bien la déception rapide qu’elle n’essaie même plus de cacher. Elle s’assoit seule, près de la fenêtre.
Je m’assois avec l’équipe. Mauvaise idée.
À peine installé que les groupies débarquent. Toujours les mêmes. Rires trop forts. Mains qui traînent. Ongles qui accrochent les manches de mon chandail.
Je décroche au bout de trente secondes.
— Jensen, écoute, dit Seth, on parlait de la couverture défensive—
Une main glisse sur mon bras.
— T’étais incroyable au dernier match, murmure une fille que je n’ai jamais vraiment regardée.
Je me décale. Inutile. Une autre prend sa place.
Et puis elle arrive.
Corrine Black ne marche pas. Elle entre en scène.
Sourire parfait. Queue de cheval trop lisse. Elle dit bonjour à tout le monde sauf à moi, comme si c’était calculé. Puis, sans prévenir, elle s’assoit directement sur mes genoux.
— Coucou, Jensen.
Les gars explosent.
— OHHHH !
— EMBRASSE-LA !
— VAS-Y, CAPITAINE !
Je me lève d’un bond.
Pas un mouvement réfléchi. Un réflexe pur.
Corrine bascule en arrière, surprise, et atterrit lourdement sur les fesses. Le bruit résonne dans toute la cafétéria. Les rires se transforment en exclamations.
— Qu’est-ce qui te prend ? elle siffle, rouge de honte.
Je ne réponds pas.
Je regarde autour de moi, le cœur battant trop vite, cherchant une seule chose.
Je la vois.
Brooke. De dos. Plateau abandonné sur la table. Elle sort de la cafétéria, pressée, épaules légèrement voûtées comme quand elle veut disparaître.
Quelque chose se serre violemment dans ma poitrine.
— m***e… je murmure.
Je n’entends plus les gars. Ni Corrine. Ni les rires.
Il n’y a plus qu’elle qui s’éloigne.
Je pars presque en courant.
Je n’entends plus les gars derrière moi, ni les éclats de voix, ni Corrine qui proteste. Il n’y a qu’une seule chose qui compte : rattraper Brooke avant qu’elle ne disparaisse complètement.
— Brooke !
Je franchis la porte de la cafétéria quand une voix m’arrête net.
— Jensen Rowan !
Merde.
Je me retourne à contrecœur. Professeur White. Costume trop large, sourire enthousiaste, dossier serré contre lui comme un trésor.
— J’espérais te croiser. Le club d’orthographe reprend et—
— Oui, oui, super, je lâche trop vite. J’embarque. Comptez sur moi.
Il cligne des yeux, surpris.
— Vraiment ? Fantastique ! Le concours bi-annuel—
— Génial, vraiment, j’y vais, à plus !
Je ne lui laisse même pas le temps de répondre et je repars aussitôt. Désolé, monsieur White. Là, j’ai autre chose à sauver que des mots compliqués.
Je fonce vers les casiers.
Rien.
Je longe le couloir jusqu’à la bibliothèque.
Rien non plus.
Mon cœur accélère. Il ne reste qu’un seul endroit. Un endroit que personne ne pense à chercher.
Je sors par les portes arrière et traverse jusqu’au terrain de football. Sous l’estrade. Là où le bruit s’étouffe. Là où on peut respirer sans être vu.
Et elle est là.
Assise sur le sol, dos contre le béton, les genoux ramenés contre elle. Les yeux rouges. Les joues humides. Elle a pleuré. Mon estomac se tord violemment.
Elle a pleuré.
À cause de moi.
Une pensée horrible me traverse l’esprit — et si… et si ça la touchait plus que je ne le croyais ? Et si elle me regardait autrement que comme son meilleur ami ? L’idée me donne autant d’espoir que de douleur.
Je coupe court à mes réflexions. Pas maintenant.
Je lui ai promis. À son père. À l’hôpital, quand il était trop fatigué pour serrer fort ma main. Je lui ai promis de veiller sur elle. Toujours.
Elle est fragile. Et je ne laisserai rien — ni personne — la briser. Ni physiquement. Ni émotionnellement. Elle est la prunelle de mes yeux.
Quand elle m’aperçoit, elle se redresse aussitôt et essuie son visage à la va-vite. Un sourire artificiel se colle sur ses lèvres.
Ça me détruit.
Je comble la distance entre nous en deux pas et je la prends directement dans mes bras.
— Brooke… ma puce. Te mets pas dans tous tes états pour ça.
Elle se crispe, puis tente de reculer.
Mauvais calcul.
Cinq secondes plus tard, elle perd l’équilibre et se retrouve assise par terre.
— Oh non… la honte totale, je te jure, je lâche en grimaçant.
Elle me regarde. Puis un petit rire lui échappe. Léger. Fragile.
Voilà. C’est elle. Ma fille.
Je me recule un peu pour voir son visage. Son sourire revient, plus vrai cette fois. Je tends deux doigts et tapote doucement son front. Puis je me penche et dépose un b****r exactement au même endroit.
Notre truc à nous.
— T’es vraiment idiot, elle râle. Je suis plus une gamine.
— Je m’en fous, je réponds sans hésiter.
Vivre sans elle, c’est juste impossible.
Je l’aide à se relever et, sans même y penser, nos doigts s’entrelacent. On reprend le chemin vers l’école. La pause du midi est presque terminée.
Et là, ça me frappe.
— Brooke… y’a une fête demain soir. Chez Knox.
Elle s’arrête net.
— Non. Pense-y même pas, Jensen.
— Allez, s’il te plaît. On va s’amuser.
— Non. C’est non.
— On va rester ensemble tout le long, promis.
Elle me lance un regard assassin.
— La dernière fois, tu m’as dit ça. Pis t’as fini dans une chambre avec une fille.
— Je t’ai dit qu’il s’est rien passé ! Elle était malade, je l’ai juste aidée à s’allonger.
Elle secoue la tête. Elle ne me croit toujours pas. Et je sais qu’elle m’en veut encore de l’avoir laissée seule ce soir-là.
— Brooke, promis. On reste ensemble. Et puis… j’ai pas le choix d’y aller, c’est la fête d’après-match. Et franchement, j’ai pas envie que Corrine me saute dessus encore.
Elle soupire. Longuement.
— Bon. D’accord. Mais si tu me laisses seule, Jensen Rowan… je te jure que je partagerai plus jamais ma glace au chocolat avec toi.
Je m’arrête net.
— NON. Tout sauf ça. Promis.
Je ris, mais mon cœur bat trop fort. Sa bouche est si près de la mienne. Trop près. Je ne veux pas perdre ça. Jamais.
La cloche retentit. On se sépare à regret pour nos prochains cours.
Je la regarde s’éloigner.
Toujours elle.
Seulement elle.