Résumé-4

2083 Mots
Les petites s’échangent les outils de construction : la pelle, le râteau ou le seau. Concentrées sur leur ouvrage, elles n’ont pas remarqué l’homme qui fume une cigarette derrière elle. Adossé contre la palissade de bois, il observe depuis plus d’un quart d’heure tous les mouvements autour de l’édifice de sable ainsi que les promeneurs matinaux sur la plage. Il a le visage couvert de cicatrices. Toutes petites, mais profondes. Certainement marquées dans sa petite enfance. Le regard sombre sous ses sourcils froissés, que l’on devine à peine, et l’œil vif, du chasseur ou de la proie, roule de droite à gauche. Il sonde le meilleur moment pour agir. Les mains dans les poches ou une cigarette à la main, il s’efforce de paraître normal. Malgré son accoutrement peu adapté à une promenade sur la plage : un jeans, de lourdes chaussures de chantier et un blouson épais. La mission de Victor Kalinsky est simple : ramener une petite fille inconsciente à son commanditaire. Six ans maximum. Type Européenne aux cheveux clairs. Que personne ne le voie, que personne ne le suive ; et il aura mérité ses deux cent mille francs. Alors qu’il songe déjà à celle qu’il va choisir d’ici quelques minutes, la timide ou l’espiègle, l’homme solitaire imagine ce qu’il fera de son argent une fois réglé sa dette. Car, c’est la seule raison qui le pousse à enlever une gamine : la somme promise permettra d’effacer sa dette de jeu, contractée auprès de mauvaises personnes, comme toujours dans pareil cas. En ce qui le concerne, des gitans qui gèrent un tripot clandestin du côté d’Arles. Pas les gars que l’on contrarie longtemps. Mais voilà, c’est bientôt fini cette histoire. Terminés les menaces et le chantage. Dans une poignée d’heures, on lui remettra son argent en échange de la petite. Et il filera tête baissée régler ses débiteurs avant qu’ils ne torturent encore un peu plus sa femme et son fils. La petite Mélanie, découvre la plage et la mer pour la première fois. Depuis qu’elle est arrivée ici avec ses parents, il est très difficile de la faire décoller de cet endroit paradisiaque. Des journées entières passées sur le sable à jouer avec sa nouvelle copine, un casque de walkman vissé sur la tête, chantonnant les tubes de l’été, bien loin de son pavillon de banlieue grise et de sa tristesse continuelle. Premières vacances en famille pour cette fille d’ouvriers du nord de la France. Ses parents le lui avaient promis depuis longtemps. Elle n’est pas déçue du cadeau. Et ses parents non plus, tous oublient ensemble la misère sociale qui ne les a pas épargnés. Une lucarne de bonheur dans le sud. Une semaine de vacances sponsorisée par les allocations familiales. Bien avant le drame. L’homme au blouson s’en va détruire tout ça. Puisqu’il le faut. Puisqu’il n’a pas le choix. Il s’interdit d’y penser. Agir, un point c’est tout. Alors, puisqu’à 10 h 10 il n’y a personne d’autre que lui et ces deux petites filles jouant sur la plage, l’homme s’approche enfin. Son ombre plane sur le château de sable. Planté derrière une des gamines, il les félicite pour leur travail. Mélanie décroche les écouteurs de ses oreilles et explique alors à l’inconnu que la construction n’est pas terminée et que c’est une surprise pour son papa, qui a construit sa maison, la vraie. Sa copine Sandrine ne bronche pas un mot. C’est Mélanie qui commande. Et pour lui faire plaisir, elle avait enchaîné les allers-retours jusqu’au bord de l’eau pour remplir le seau. Elle se laissait mener par le bout du nez, mais ça lui plaisait. Mélanie était gentille avec elle, un peu comme une grande sœur, et c’était normal que ce soit elle qui discute avec le monsieur. Et surtout ses parents lui avaient répété mille fois qu’il ne faut pas discuter avec des gens que l’on ne connaît pas. Mais si Mélanie le faisait à cet instant précis, c’est qu’elle, elle avait le droit. L’homme jette un dernier coup d’œil dans son dos, puis à droite et à gauche : toujours personne à l’horizon. Le moment idéal. Il demande où est son papa. Et si elle pense avoir terminé avant qu’il ne la rejoigne. Mélanie répond alors que c’est elle qui ira le chercher quand son œuvre sera achevée, en lui indiquant du doigt la palissade derrière eux. Et elle continue de ratisser le sable autour d’elle après avoir ordonné, à sa complice, un peu plus d’eau. Alors, en tête à tête avec sa proie, l’homme se penche un peu plus et chuchote un secret à l’oreille de Mélanie. Sans même avoir vu son visage, la petite crie de joie et se lève aussitôt. Elle emboîte le pas de ce monsieur, qui se dirige vers le soleil, et les quelques escaliers qui surplombent la plage. Elle a tout abandonné : son matériel, son château, sa copine. Et bientôt ses parents. L’homme avance lentement mais sûrement, tandis que Mélanie se doit d’accélérer la cadence si elle veut le suivre. La plage s’éloigne, elle ne se retourne pas. Il lui tarde de voir ce que l’homme lui a promis. Encore quelques mètres sur le parking, et elle sera comblée. Dans son casque, Bryan Adams lui fredonne sa chanson préférée, et elle ignore les cris de son amie, restée au loin. Euphorique, elle trépigne trop d’impatience. Après tout, c’est aussi pour Sandrine la surprise : de superbes chevaliers et princesses pour décorer leur château de sable. Victor Kalinsky introduit sa clé dans le hayon arrière de son petit fourgon. Avant de l’ouvrir, il vérifie qu’il n’y est personne sur le parking, et il demande à Mélanie de fermer les yeux. Elle ne sentira rien d’autre qu’une forte pression d’un tissu mouillé contre sa bouche et son nez. En quelques secondes, ses yeux se ferment. Tout juste le temps de voir enfin de près, et en pleine lumière, le visage de cet homme qui lui avait promis des jouets. Un vilain. Oui, c’est un vilain. Que me veut-il ? Où sont les princesses ? Je ne peux plus respirer… La porte du fourgon claque. Mélanie est allongée à même la tôle, le corps inerte, les mains liées, la bouche bâillonnée et la tête sous une cagoule trop grande. Le chauffeur décolle du parking à toute vitesse, manquant de renverser un piéton, maudit touriste en short avec son journal sous le bras. Il a perdu trop de temps sur cette plage, encore plus dans le fourgon. L’autre gamine s’était mise à crier plus fort, s’était même approchée du camion quand il s’affairait à attacher sa copine. Il ne restait plus beaucoup de temps avant que les parents ne remarquent tout ce raffut. Il faut filer au plus vite. Éviter les routes principales. Traverser les campagnes jusqu’à Arles. Faire les échanges. D’abord la fille contre le fric, puis le fric contre sa famille. Il se demande lequel sera le plus dangereux : celui avec les gitans, ou celui avec Latour. Latour, ce grand malade qui lui réclame une gamine contre de l’argent. Il ne l’a vu qu’une seule fois. Mais suffisamment pour sentir que son interlocuteur était un prédateur. Un vrai. Que rien ne devait le contrarier, que rien ne pouvait l’arrêter. Les gitans lui avaient proposé cette solution, car eux-mêmes ne voulaient pas se frotter à cette histoire d’enlèvement. Alors, ils avaient organisé le rendez-vous entre Latour et lui. Un bon moyen de récupérer leur dette et de ne pas se mouiller avec ce sale pervers. Seulement voilà, le plus dur reste à faire. Latour l’attend à Arles. Pourvu que la gamine réunisse les critères, sinon il faudra recommencer. Et il n’en est pas question. Non. Il ne veut plus revoir un regard comme celui qu’il a croisé tout à l’heure, quand il étouffait la gamine avec son chiffon imbibé d’éther. Non, plus jamais ce regard, ses petits yeux effrayés, identiques à ceux de son petit garçon. Faire l’échange au point de rendez-vous et filer retrouver sa famille. Le seul objectif désormais. Se focaliser sur la route, éviter les zones à risque. Surtout que la petite semble se réveiller. Ça fait bien deux fois qu’il l’entend gémir à l’arrière. C’est trop risqué. En plus, Latour a bien dit « inconsciente ». Il lui faut arrêter le fourgon et rendormir la petite. Pas question de se faire choper maintenant, à cinq kilomètres de l’arrivée, si près du but. Coup de frein sur une petite route, il stoppe sur le bas-côté. Il enjambe la banquette qui le sépare du grand coffre et de la gamine. Il glisse à nouveau le chiffon sur le visage de Mélanie. Mais cette fois-ci c’est plus facile, car la cagoule lui cache le visage. Il n’a pas à supporter à nouveau son regard ni ses plaintes. Il en profite pour couper la musique de ce maudit walkman qui bredouillait encore dans le cou de la petite. C’est fait, la gamine s’est rendormie. Il arrive enfin à destination : une usine agricole désaffectée, en pleine cambrousse. Loin de tout, de la ville, des hommes et de la vie. Une frontière abandonnée entre les champs vallonnés et une forêt trop sèche. Latour est planté sur le parking défoncé par les saisons et les mauvaises herbes. Adossé à sa voiture et mèche dans le vent. Un téléphone portatif, gros comme un fer à repasser, est collé à son oreille. Il dévisage le nouvel arrivant, puis dépose son machin sur le toit de sa voiture. Il s’approche du fourgon sans dire un mot, ses beaux souliers vernis survolant le sol et sa crasse. Victor reste au volant, guettant le moindre de ses gestes. Latour ouvre en grand les portières arrière, découvre alors son cadeau, son caprice. Il retire aussi sec le bout de tissu qui lui cache le visage. Avec un sourire satisfait, il claque un clin d’œil au chauffeur inquiet. Puis il extrait une longue seringue de sa poche de costume, tapote deux fois sur l’aiguille renversée. Et il injecte la totalité de son poison dans le bras de la gamine. Avant de transporter le petit corps inanimé, il contemple une dernière fois l’objet de ses convoitises, se félicitant d’avoir fait confiance à ce toquard. Il se dirige ensuite vers sa berline, le coffre est déjà grand ouvert. Il y dépose l’offrande non sans sentir sa peau si douce. Son parfum inexplicable, cette flagrance qui le rend fou, à chaque fois. Puis il abandonne vite cette ivresse, car ce n’est pas encore le moment d’en profiter. Bientôt, se dit-il. Bientôt. Alors qu’il revient auprès du petit camion à la peinture défraichie, le conducteur n’a toujours pas bougé d’un poil. Les deux mains crispées sur le volant, déjà prêt à repartir. Il lui tend une enveloppe remplie de billets de cinq cents francs. Ce pour quoi il est venu. Ce pour quoi il a enlevé la gamine. Un soupir de soulagement s’échappe de son visage lorsque ses doigts saisissent enfin l’argent. — Beau travail Victor ! Elle est parfaite. — Content qu’elle vous plaise, Monsieur. — Une fois que tu auras réglé tes affaires avec les gitans, tu peux m’appeler, j’ai du travail pour toi. — Je sais pas… Je…. — Oh, ne t’inquiète pas. Ça sera beaucoup plus tranquille comme boulot. À cet instant précis, Victor se demande bien pourquoi il discute encore avec ce grand taré. Pourquoi il n’a pas encore pris la fuite avec son argent. Puis, il se dit que ce serait une occasion rêvée. L’opportunité de quitter sa vie misérable. — Et ça consiste en quoi ? — De la surveillance. Nourri et logé. Toi et ta famille. — C’est tout ? — Oui, c’est tout. Tu quittes ta vie de merde et je t’offre une nouvelle chance. Victor s’agite alors sur son siège. C’est trop beau pour être vrai. Madeleine, sa femme, ne va pas en croire ses oreilles. Un travail, un vrai ! — Et c’est où ? interroge-t-il tout excité. — Dans les Landes, dans une de mes propriétés, j’ai besoin de gardiens. *** (R) Éveil Un bip. Puis un autre. Autour de moi les deux cadencent en rythme régulier, et résonnent à l’infini. Je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Après plusieurs essais je ramène difficilement les mains sur le visage. Un tissu me serre et m’encercle la tête. Seule ma bouche est épargnée. Je dois être encore en train de rêver. J’abandonne, je repars dans le noir. Trop épuisé pour chercher une issue à ce cauchemar. Paralysé de douleurs, profondément enfouies dans ma chair, je détecte une à une les zones meurtries. Essentiellement le visage. La totalité de mon corps est endormie, anesthésiée. Malaisé à mouvoir. Reste que le plus angoissant, c’est de ne pas savoir ce que je fais ici, dans le noir, la tête défoncée, et ses satanés bips qui me piquent le cerveau. J’imagine bien que je suis à l’hôpital. Mais pourquoi ? Que m’est-il arrivé, bon sang ? Impossible pour l’instant de remuer les lèvres et réclamer de l’aide. Ça va venir ! Calme-toi J… Putain, comment je m’appelle ? C’en est trop. Je me concentre. Encore plus fort. Rien. Rien ne vient. Puis la délivrance physique : un doigt, puis une main. Mon bras droit revient à la vie, sous mes ordres. Après quelques gestes maladroits et poussifs, je tire enfin sur le bandage qui m’occulte les yeux. La brûlure est immédiate, mais je vois clair. En réalité, il fait jour. Le soleil vient de ma droite, ses rayons me déchirent la vue. Encore quelques efforts et ma nuque bascule de l’autre côté. Une télécommande au sommet de mon épaule. Allez ! Vas-y ! Appuie !
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