Ma dernière tentative m’a achevé. Je me suis senti partir. Tomber dans un trou. Une main étrangère remue et agite les b****s sur mes yeux. Non ! Plus le noir ! S’il vous plaît ! Derniers moments de conscience : une aiguille froide dans le creux de mon bras.
Je suis trempé. Je peux sentir les gouttes ruisseler sur mon ventre. Les draps mouillés me glacent le dos. J’ai suffisamment dormi. Il est temps de se lever. Sauf que mon corps pèse une tonne et que ma tête me brûle, ou plutôt me tire. Atrocement. J’ai dû me cogner pendant mon sommeil. Je verrai cela plus tard, dès que mes paupières voudront bien s’ouvrir. Mais c’est quoi ce merdier ? Rien ne répond ! Sauf un bras. J’arrive enfin à me redresser et je tombe lourdement du lit.
Curieusement la chute n’est pas douloureuse. Mais j’aimerais vraiment trouver l’interrupteur. Je m’agite comme un poisson sur le pont d’un bateau. La conscience en plus d’être ridicule. L’idée m’effleure de toucher mon visage, mais celui-ci est sous une cagoule.
J’ai déjà eu des réveils difficiles, mais celui-là désigne clairement la sortie d’un terrible cauchemar. Vivement que cela cesse.
Une porte s’ouvre puis claque. Des bruits de pas près de moi. On me soulève. Je ne comprends rien à la situation. Et je suis toujours dans le noir absolu.
On me dépose sur le lit, les gestes sont doux, mais fermes. Puis une voix s’élève :
— Eh bien, eh bien, tu dois rester tranquille mon ami, dit un homme à l’accent germanique.
— Je l’ai retrouvé par terre, Docteur, juste-là. Il était conscient, affirme une voix féminine.
Je suis terrifié. Je ne rêve donc pas, je suis dans un hôpital.
— Aidez-moi, Docteur ! Enlevez-moi cette cagoule ! suis-je obligé de supplier.
— Docteur ? Tu ne m’appelles jamais comme ça d’ordinaire.
L’homme à la voix perchée me tient plaqué contre le sommier grâce à sa main ferme sur mon épaule. Il rit fort :
— Une cagoule ? Allons, ce ne sont que de simples bandages…
Il chuchote quelque chose à l’attention de la femme. Puis s’adresse clairement à moi :
— Jean-François, tu es au stade du réveil, ce n’est jamais agréable. Tu dois te reposer.
— S’il vous plaît, enlevez-moi ces bandages…
— Une seconde, veux-tu. Julie est partie chercher le nécessaire.
— Écoutez, je ne sais pas ce que je fais ici, ni où je suis, ni qui vous êtes.
— C’est normal, me coupe-t-il, après une anesthésie générale, tout est un peu… brouillé.
— Brouillé ? fais-je en m’énervant. Brouillé ! Vous vous foutez de ma gueule ?
— Calme-toi Jean-François.
— p****n, mais je ne sais pas qui est Jean-François.
— Sérieusement ?
— Oui.
— Et tu ne sais pas qui je suis ?
— Non plus…
Le Docteur s’est tu. Pourtant il me maintient toujours fermement sur le lit. Il doit craindre que je joigne les gestes à la parole. La femme revient avec un plateau que je devine métallique, car je l’entends le déposer près de ma tête.
— Bon, ne bouge surtout pas.
Les petites mains s’activent sur mon crâne. La tension diminue autour de celui-ci. Je sens ma chair fripée et meurtrie, presque moisie. Du front jusqu’au menton. La lumière apparaît petit à petit. Entre les b****s. Puis ils ralentissent le mouvement. La délivrance est proche.
— Encore un peu, Julie. Tout doucement.
Je peux sentir la lumière derrière mes paupières. Mais celles-ci me tirent affreusement, collées, soudées.
— Ne force pas ! Attends une seconde.
Je sens maintenant un liquide froid sur mes yeux, que l’on éponge délicatement. Ça pique un peu.
— Voilà, vas-y maintenant, tu peux les ouvrir.
La sensation de revoir enfin est jouissive, mais se stoppe net devant ces deux visages que je ne reconnais pas. L’impression d’être une larve qui sort de son cocon. Des larmes coulent le long de mes joues. Je les devine à peine, seulement parce qu’elles sont chaudes.
— Tu me reconnais ?
L’homme me fixe dans les yeux. Je lui réponds par la négative en remuant la tête. Il se retourne alors vers son infirmière.
— Préparez le nécessaire pour une ponction lombaire.
L’infirmière quitte la pièce. Je remarque alors que cette chambre d’hôpital est anormalement grande. Et bien trop luxueuse.
— Où suis-je ? Ce n’est pas un hôpital, n’est-ce pas ?
— Effectivement, tu es dans une clinique spécialisée, au bord du lac Léman. Juste-là, tu peux le voir par la fenêtre.
— Oui, mais qu’est-ce que je fais ici ? J’ai eu un accident ?
— Certainement, mais pas celui auquel tu penses.
Je vois bien que le toubib se veut rassurant, mais je sens aussi qu’il souhaite gagner du temps.
— Pourquoi je ne me souviens de rien, bon sang ?
Le docteur se lève et se dirige vers la fenêtre. Il me tourne le dos. Sa carrure est impressionnante, enfin de là où je suis. Alors, le choc est terrible. Cela me fait penser que je ne sais pas à quoi je ressemble. Je soulève le drap. Hormis un slip de papier, je suis nu. Je peux voir que je suis vieux. Du moins, mon torse est velu de poils blancs, mon ventre est un peu flasque, et mes jambes sont fines et légèrement tordues.
Mais ce corps, au moins, m’appartient.
— Jean-François, tu es venu me trouver il y a deux jours. Pour que j’intervienne sur ton visage.
— Intervenir ?
— Oui. Entendons-nous bien : tu étais en parfaite santé, physique et mentale. Tu m’as demandé de transformer ton visage.
— Pourquoi demanderais-je une chose pareille ?
— Tu es un fugitif, souffle-t-il entre ses lèvres.
— Un fugitif ?
Le docteur ne répond pas. Il reste stoïque face à son lac. Comme si je n’étais pas là. Pourvu qu’il éclaircisse mon esprit. Que le brouillard s’estompe. Je lui donnerai carte blanche pour le faire.
— Et qu’est-ce j’ai fait ?
— Pour l’instant, tu dois te reposer. Je vais partir quelques jours. Mais d’ici là, nous aurons tes résultats d’analyses et un spécialiste sera passé te voir.
Il se retourne enfin :
— Nous aviserons ensuite…
— Pas question. Je reste pas ici sans savoir qui je suis et pourquoi je suis là.
Je me redresse difficilement. J’essaie de me lever. Mes jambes sont en coton. Le chirurgien m’observe me dépatouiller sans rien dire ni faire. J’ai repéré tout à l’heure l’accès à la salle de bain. L’envie de voir mon visage est si puissante, que je trouve la force de me rendre jusqu’au miroir. Sans surprise, je suis défiguré. Gonflé, troué, cousu.
— Si tu veux voir à quoi tu ressemblais, tu as tes affaires dans ce placard, et sûrement ton passeport.
Je me retourne vers la voix, il désigne du doigt un grand dressing qui fait face à mon lit. J’y trouve un seul et unique sac. Je l’ouvre et y plonge la main. Plusieurs fois. Il n’y a que quelques vêtements, des liasses de billets, et plusieurs passeports. J’en saisis un et feuillette les premières pages. Je découvre mon ancien visage. La petite photo évoque bien ce que je viens de contempler dans le miroir. Sauf que depuis je suis passé sous un camion.
— D’ici deux semaines, tu n’auras quasiment plus d’hématomes, et tes œdèmes auront dégonflé. Ta peau te tirera encore, mais ton nouveau visage sera déjà bien défini.
Je contemple la micro-photo. La fixant de toute ma volonté. Essayant de faire surgir des souvenirs. En vain.
— Le plus important, je te le répète, c’est que tu dois te reposer. C’est une intervention lourde, vu ton âge. Ton corps a besoin de se remettre.
— Justement, pourquoi ai-je perdu la mémoire ?
— J’espère avoir tort, sincèrement. Mais je suspecte un début de maladie d’Alzheimer…
— Mais dans ce cas-là, on ne perd pas totalement la boule, et surtout pas d’un coup…
— L’anesthésie générale. Je pense que ce fut un facteur déclencheur de ton amnésie, répond calmement le toubib.
— Enfin, quand même, j’ai aucun souvenir de moi. Rien. Je peux vous citer tous les présidents de la 5e République, mais je suis incapable de dire comment je m’appelle.
— Je ne suis pas expert dans ce domaine. J’ai bien entendu parler de cas similaires en post-op, mais cela ne m’est jamais arrivé. C’est pourquoi je vais demander à un spécialiste de venir te voir.
— Quand ?
— Dès que possible. En attendant, je vais te faire un prélèvement de moelle épinière. À mon retour, nous aurons les résultats et nous pourrons débriefer avec le neurologue.
— Je ne peux pas rester comme ça. Il faut trouver un moyen.
— Attends-moi ici. Je vais te chercher quelque chose. Ça t’aidera peut-être à retrouver ta mémoire. Ensuite, nous ferons la ponction.
Le chirurgien a semblé agacé à mesure que notre conversation avançait. Il dit être mon ami, mais il n’éprouve que peu d’empathie quant à ma situation, ma souffrance, mon ignorance. Ou alors, se protège-t-il ?
Seul dans cette suite hospitalière, je déambule en slip de papier. Une momie nue et fragile. Je teste mes aptitudes physiques et j’atterris devant un grand miroir, et me découvre en totalité. Je me dis alors que je suis proche de la mort. Plus proche que jamais. Un nouveau-né déjà mourant.
Tandis que je philosophe devant ce corps meurtri que je découvre pour la première fois, un mot résonne dans ma tête : FUGITIF.
Qu’ai-je bien pu faire ? Au point de vouloir changer de tête ? Braquer des banques ? Un attentat t********e ? Je me souviens de terribles carnages à Paris, de fous tirant sur les gens à l’arme de guerre. Non, pas ça, pitié !
Les questions défilent dans mon esprit. Chacune plus douloureuse que la précédente. Peut-être ne vaut-il mieux pas se souvenir…
L’infirmière est de retour. Elle dépose une boîte métallique stérilisée sur une des tables de chevet. Elle se retourne vers moi, et d’une magistrale abstraction du fait que je suis à moitié nu et défiguré, elle m’explique que si j’ai besoin de quoi que ce soit, il suffit de l’appeler.
— Je veux bien du thé, Mademoiselle. Je crois me rappeler que j’aime ça.
Pendant les prochaines minutes, et avant que le médecin ne revienne, je vide la totalité de mon sac sur une table. Pour en faire l’inventaire. Si c’est tout ce qu’il me reste, je dois savoir sur quoi compter. Approximativement cent mille euros, cinq passeports à des noms différents, dont un suisse et un belge, ainsi qu’un petit carnet.
Dans ce carnet, toutes les pages sont annotées de séries de chiffres incompréhensibles, sans ordre ni logique apparente. Enfin, la deuxième partie du petit cahier est remplie de noms, suivis d’adresses et de numéros de téléphone. Pour certains, il y a même une adresse mail. Là encore, tout ce que je lis m’est inconnu. Tous ces noms couchés sur le papier me sont étrangers. Je devine simplement que le carnet devait être important à mes yeux, sinon il ne serait pas dans ce sac, dans cette pièce, avec moi.
Le médecin revient enfin. J’ai remis toute ma vie dans le sac, et l’ai rangé dans le dressing.
— Tu devrais t’assoir. Je vais te dire ce que je sais…
Je m’installe face à mon interlocuteur. Le seul, donc, qui me connaisse. Je vais devoir lui faire confiance. Et encaisser les coups. Car tout ce qui sortira de sa bouche, désormais, se transformera en coups de poing dans l’estomac.
— Bon, d’abord, sache que tu ne peux rester ici trop longtemps. Tu es enregistré sous un faux nom. Je dois partir à l’étranger et je suis le seul au courant de ta réelle identité.
— Qui est ?
— Jean-François Latour. J’ai imprimé quelques photos de toi, avant. Je les ai trouvées sur internet. Voilà ton pedigree.
Le médecin me tend des feuilles A4 imprimées anarchiquement. Sur la plupart d’entre elles, je suis accompagné et je dois demander les noms des autres personnes. Et qui elles sont par rapport à moi. Rien de bien instructif. Sauf, une : celle avec mon fils Marc.
Amen ! Je ne suis pas tout seul. Voyant ma réaction devant cette photo, le médecin enchaîne et éteint net ma lueur d’espoir :
— C’est la raison précise pour laquelle tu es ici. Tu l’as tué il y a quelques jours.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— C’est compliqué, je n’ai pas tous les détails. Seulement ce que tu as bien voulu me dire et ce que la presse raconte.
Il me donne alors une pile de journaux, se lève et retourne face à son lac.
— Je te laisse le soin de lire…
Je me décompose à mesure que je découvre les articles me concernant. Un violeur de petites filles ? Vraiment ? C’est impossible ! Le bonhomme que j’ai vu tout à l’heure dans la glace ? Un gros pervers. Je suis une saloperie de pervers ! Pire que ça : le Diable…
La compréhension de cette histoire et de mon arrivée ici est limpide. Mon fils et moi sommes coupables d’enlèvements, séquestrations, viols, et incitations à la violence, proxénétisme, sévices, tortures… Le tout sur des fillettes de 6 à 14 ans.
Là, maintenant, tout de suite, j’ai envie de mourir.
Les articles de presse les plus récents, datés de quelques jours seulement, relatent l’assassinat de Marc Latour, devant sa prison, alors qu’il allait se confesser au juge d’instruction. Et par la même occasion, livrer son père, autre instigateur du réseau pédophile. Son père, Jean-François Latour, est le suspect principal du meurtre de son fils ainsi que de deux agents de police. MOI !