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3658 Mots
Leur groupe descend lentement de la colline, ils parlent à peine. Le premier est un grand garçon svelte, vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon noir et d’une veste légère ; il marche sur la demi-pointe des pieds, comme un sportif, et laisse balancer ses bras, mais il n’y a aucune arrogance dans son attitude. Trois filles jeunes le suivent de près, deux franchement noires aux cheveux crépus, la troisième légèrement bistrée ; puis viennent huit garçons. — Jésus ! s’exclame un homme. Phil Dongen détourne son regard des nègres et le fixe sur cet homme. Il est petit avec cette peau dure et ridée que l’on voit souvent dans les régions où les gens travaillent en plein air ; comme des fissures pleines de poussières, les rides sillonnent son cou et ses joues. Il regarde, bouche bée. — Alors, chuchote Dongen, ça a commencé. L’homme hoche la tête. — Bon Dieu ! Regardez-les. Les nègres forment comme une tache noire dans le flot impétueux des enfants blancs. La ville est calme. Des gens frangent les rues, les yeux braqués comme des télescopes, mais tout est tranquille ; seul un léger murmure trouble l’air du matin. Pierre Varann secoue la tête. Un soupçon de conscience commence à s’éveiller en lui ; il est rare qu’il donne jour à une idée ou à une émotion ; son esprit s’est rouillé, décrépit avec les années, mais maintenant sa conscience se met à battre. Des nègres sont dans la ville. Des enfants nègres sont en route pour l’école. Il voit ça et s’étonne. Comment cela s’est-il fait ? Pourquoi personne ne me l’a-t-il dit ? — Reluquez-moi ça. Pierre Varann fait passer sa chique d’une joue à l’autre. Il a été « pasteur d’occasion » et tient à faire précéder son nom de révérend ; comme tant de blancs pauvres, il est parti jadis en tournée, essayant de prêcher, mais il lui manquait le don de la parole. Jamais il ne fut capable d’émouvoir le cœur des gens, car jamais il ne connut lui-même l’émotion. Depuis une dizaine d’années il subsiste du maigre produit des quêtes, recueilli lors de services exceptionnels, lorsque la faim reporte sa mémoire aux nuits passées à maladroitement imiter les paroles de la Sainte Bible. Il vit seul, dans une cahute qu’il a construite au flanc de la colline avec l’aide de quelques amis. Car il a des amis, tout aussi pauvres que lui-même. Et quelques-uns l’aiment réellement. Ses autres besoins sont rares. De temps en temps seulement il est harcelé par celui de s’épancher, mais il ne s’en rend pas effectivement compte ; il dit qu’il « sent le diab’ » et soigne ça avec le whisky qu’il achète ou mendie à la distillerie de Len Backus. La vie a frustré Pierre Varann. Il avait une fournaise quelque part en lui, un feu sacré prêt à brûler le péché… et il vit dans une ville placide où il n’y en a pas. Il était capable de fustiger la luxure, de tonitruer des admonitions pour des crimes non commis, mais n’avait pas le pouvoir de découvrir un péché là où il n’en existe point. Il avait vaguement eu l’idée jadis de se rendre dans une grande ville où les pratiques impies fleurissent à chaque coin de rue ; mais maintenant il sait qu’il restera pour toujours à Caxton. Il a soixante-deux ans. C’est un chevalier qui vieillit le glaive à la main, prêt à pourfendre tout dragon qui se risquerait dans le pays, mais… pourquoi donc s’écarter de sa voie afin de rechercher des ennemis. Il lui manquait une chose, et cela l’exaspérait. Il lui manquait d’être respecté. — Bon Dieu ! dit-il. Phil Dongen hoche la tête. Il est grand et porte des lunettes rondes sans monture. Il a lui aussi l’air battu par les intempéries ; sa peau semble posséder plusieurs couches de plus que la normale, être plus rude, plus dure. Ses cheveux noirs sont raides et grisonnent aux tempes. — Ça vous chavire l’estomac, hein ? dit-il. Depuis seize ans, Dongen vit à Caxton ; depuis seize ans il dirige la Quincaillerie Ace, dans Broad Street, gagnant en moyenne 60 dollars par semaine. C’est plus qu’il ne vaut. Il collabore avec Bruce Carey à la Fédération du comté de Farragut et est violemment hostile à l’intégration. Elle lui fournit une matière à penser, pouvant occuper son esprit confus et s’éparpillant comme des nuages sur les soucis de la vie quotidienne. Frida, son épouse, partage sa façon de voir, en paroles du moins, car cela ne signifie rien pour elle. — Le gars qui les conduit, c’est le môme Cosmos, dit Varann. — Ouais. Fallait s’y attendre. — Ouais. Bon Dieu ! Les deux hommes restent muets, le regard figé. Lorsque le petit défilé passe, ils lui emboîtent le pas ; sans savoir exactement pourquoi. — Tu vas au tribunal ce soir ? demande Dongen. — Quoi faire ? — Y a ici un gars qui dit qu’il va arrêter cette saloperie. — Qui ça ? — J’sais pas. Y va nous causer. — Un truc comme celui qu’tu fais avec Bruce ? — Non. Ils marchent… C’est un peu impressionnant. Ella trouve ça bizarre. Jamais elle n’a vu autant de nègres dans la rue. Peut-être l’un d’eux sera-t-il dans sa classe… dans un sens elle ne le désire pas, mais tout de même… C’est vraiment excitant. Elle porte la blouse blanche et la jupe noire qu’elle a repassées la veille et sa figure est arrangée avec soin, juste une touche, une touche imperceptible de fard. Elle marche à côté de Lucy, en silence. De temps en temps Lucy regarde en arrière et rit, mais elles ne parlent pas. Elles distancent bientôt le petit groupe, traversent la grande pelouse, se mêlent au flot des étudiants et oublient les nouvelles. Quelqu’un crie : — Hi, la gosse ! Ella se tourne et aperçoit Paul Kitchen, son cœur palpite une ou deux fois, puis se calme. — Hi ! répond-elle avec indifférence. Ils se regardent un moment. Pas possible, Paul paraît plus grand et plus fort qu’avant. Il resplendit de jeunesse, ses vêtements sont irréprochables, complet de flanelle bien repassé, avec un beau pli, chemise blanche qui semble empesée, chaussures étincelantes, cheveux en brosse uniformément longs d’un centimètre, coupés au rasoir. — On se reverra, dit-il. Puis il monte les marches quatre à quatre. Lucy ricane de nouveau. — Tu vas sortir avec lui ce semestre ? — Sais pas, répond Ella. Avec la façon dont il s’est conduit, tu sais… — Sûr que je la connais… et je connais aussi ton nouveau type. Elles regardent encore en arrière, voient le groupe de nègres se diriger vers la pelouse, gravissent l’escalier jusque dans la pénombre du hall où tous les bruits font écho. Havila Sharpe observe calmement ce spectacle. Aucune émotion n’apparaît sur son visage, quoique les plis aux coins de ses yeux lui donnent en permanence un aspect souriant. Mais, dans le fond de son cœur, la situation ne lui sourit pas. Il lance un coup d’œil au professeur d’anglais, Agnes Aniès, qui regarde auprès de lui. — Qu’en pensez-vous ? — Je pense que je suis heureuse, sourit-elle. Je pense que tout marchera bien. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. Je n’en ai aucune certitude, mais… c’est un pressentiment, je vous en ai déjà parlé. J’ai examiné leurs dossiers scolaires. La petite Mac Dowell n’est pas loin du 20. — Bien. — Et Joseph Cosmos a d’excellentes notes. — Il ne faut pas oublier que c’était à Lincoln, Miss Aniès. — Je sais, mais c’est quand même bon signe. — Et les autres ? — Comme la moyenne des autres enfants. Quelques-uns sont un peu paresseux, les petits Vaughan et Reid par exemple, mais rien d’extraordinaire. Il n’est pas signalé de fauteur de troubles, c’est le principal. — Oui. Je crois que c’est le principal. Et Sharpe pense que ce serait encore mieux s’il n’existait pas de fauteur de troubles parmi les étudiants blancs de Caxton. Mais il y en a. Sur huit cents et quelques jeunes, se dit-il, vous en trouverez toujours qui se croiront plus malins. Heureusement, il les connaît déjà et a l’intention de les admonester sérieusement demain, l’un après l’autre. Miss Aniès sourit toujours, les autres professeurs, Mr. Lowell, mathématiques, Mrs. Gargan, économie domestique, Mrs. Meekins, géographie politique, ne laissent rien paraître de leurs sentiments. Sharpe dit : — J’ai toujours un peu redouté ce moment. Après la détente des vacances, tout est à reprendre. Ils avancent vers nous comme des soldats. — Oui, mais des soldats disciplinés, riposte Miss Aniès. Sharpe hausse les épaules. Il contemple la pelouse mouchetée qui semble se mouvoir, et soupire. Son père a été principal de l’École supérieure de Carlson, à une cinquantaine de kilomètres de là ; son grand-père a professé à l’université ; il ne s’étonne donc pas d’être devenu principal, c’était inévitable. Le fait que, en dehors des enfants et de leurs problèmes qu’ils viennent lui soumettre, il n’aime pas ce travail, n’y change rien. Ainsi va le monde. Il regarde les nègres qui approchent de la pelouse, les quelque soixante-quinze citadins qui les suivent, les étudiants blancs qui courent, et trouve que c’est trop beau pour être vrai, trop bon pour durer. Encore étudiant, il avait souvent rêvé d’un tel jour, mais jamais bien sérieusement. Maintenant que c’est chose faite, il ne peut plus l’admettre. — Croyez-vous qu’il y aura des troubles ? demanda soudain Mrs. Gargan. Il va répondre quand Mr. Lowell intervient : — Bien sûr. Ces gosses sont les enfants de leurs parents. Espérons que ce ne sera pas trop mauvais et que nous pourrons rester maîtres de la situation. — Nous le resterons certainement, dit sèchement Miss Aniès. Elle a dépassé la trentaine ; plutôt forte elle possède encore un certain charme. Il y a en elle une force paisible, mais souvent aussi des enthousiasmes puérils qui exaspèrent ses collègues. Rien ne la peine autant que de donner moins que la moyenne à un élève, mais elle veille bien à ce que cette tendance n’apparaisse pas. Extérieurement, pour les élèves, elle semble sévère et froide, on ne doit pas plaisanter avec elle. Ils la respectent sans la craindre. — Je l’espère aussi, dit d’un ton morne Mrs. Gargan. Je l’espère de tout cœur, car c’est une école bien agréable. Sharpe se sent une envie, heureusement répressible, de botter les fesses de Mrs. Gargan. Ce n’est pas la première fois qu’il éprouve cette envie. Car Mrs. Gargan réalise le paradoxe d’être une femme intelligente, ou, du moins, une femme ayant accumulé une somme importante de connaissances, et de partager en même temps les plus communs préjugés, haines et affections du public. Elle ne voit jamais le côté sombre et mystérieux de la jeunesse. Elle aime que tout aille bien. Tant qu’il en est ainsi, Mrs. Gargan est heureuse. Le principal de l’École supérieure de Caxton est très souvent près de s’avouer qu’il a fort peu de respect pour le corps enseignant de son école, en dehors de Miss Aniès. — Enfin, dit rudement Mr. Lowell, je crois qu’il vaut mieux nous préparer. — Oui, dit Sharpe. Tom McCarter allume une cigarette et se demande pourquoi tout se passe aussi bien ; c’est contraire à ses appréhensions et à certains de ses espoirs. Il n’est pas réellement désappointé, sauf intérieurement. Il était certain qu’il y aurait des manifestations pour justifier ses craintes, ce qu’il a écrit dans ses articles, et le long combat qu’il a mené. Mais en fait, rien ne s’est passé jusqu’ici. Les enfants noirs sont descendus de la colline, ont parcouru la ville et maintenant ils traversent la pelouse pour se rendre à l’école. Tom va s’éloigner quand il entend le premier cri ; un petit glapissement nerveux, un simple essai, mais qui porte : — Holà, les mal-blanchis ! Il se replonge dans la réalité et scrute la rangée des assistants. Il aperçoit un homme à la face rouge, et sait que c’est lui qui a crié. C’est Abner Anchwartz, livreur à la Teinturerie Towne, un simple matricule, mais membre de la Fédération du comté de Farragut pour un gouvernement constitutionnel. — À la niche ! On veut pas de vous ! Le groupe des nègres s’arrête, comme freiné soudain. Liam Cosmos fait volte-face, les poings crispés. Dans la foule, une autre voix gueule : — On veut pas de vous, sales nègres ! Qui est-ce ? Pierre Varann, le « pasteur d’occasion », se dresse comme un petit coq, congestionné, les yeux injectés. Une autre voix : — C’est une école blanche, ici ! Mais personne ne bouge. Les mots partent et s’éteignent, comme une fusillade intermittente. Tom voit alors un autre groupe marcher vers la pelouse. Les gens portent des pancartes, les unes percées d’un bâton, les autres grossièrement assemblées. Il sort son carnet, l’ouvre, prend un crayon et essaye de lire les inscriptions. Sur la plupart il y a : NÈGRES RENTREZ CHEZ VOUS ! D’autres sont un peu plus importantes : C’EST UNE ÉCOLE POUR LES BLANCS. NOUS NE VOULONS PAS DE NÉGROS ! Quinze personnes, au total, portent des pancartes, Tom en reconnaît plusieurs ; il y a six femmes sur le nombre. Il remarque Edna Dodge et Gloria Callendar. Tous brandissent leurs pancartes avec une détermination, nettement destinée à dissimuler leur gêne. Ils sont certains de leur cause, mais pas de leur force. Quelques-uns des manifestants sont des jeunes, des étudiants de première année ; ils ont un sourire niais, comme s’ils n’avaient pas pleinement conscience de leur acte et de sa raison. Tom griffonne à la hâte : « … formés en rangs. Disciplinés. Cris de la foule dirigés par Abner Anchwartz… » — Ils font moins les fendants, maintenant, dit quelqu’un à Tom qui se tourne pour se trouver nez à nez avec Gilly Davenport, un coiffeur de la ville. Avec un large sourire, Gilly ajoute : — J’parie qu’ils doivent être plutôt blancs sous leur pelure noire ! Tom s’éloigne. Il se demande d’où proviennent ces pancartes, les lettres sont les mêmes sur toutes, des majuscules maladroitement tracées, mais avec une encre foncée, très probablement de l’encre de Chine. Il n’y a à Caxton qu’une seule maison qui en tienne. Tom inscrit une autre note. Les nègres demeurent immobiles comme des statues sombres, puis Liam Cosmos fait un signe de tête, se tourne et reprend la marche vers l’école. Les gens se rapprochent, mais leur livrent quand même passage. Le charme est rompu, les étudiants blancs qui n’étaient pas encore entrés se remettent en mouvement et gravissent les marches. Quand Havila Sharpe se montre sur le seuil, les porteurs de pancartes s’arrêtent. La foule se calme. Il n’y a pas dans les yeux du principal une expression de blâme ou de colère, mais une nette réprobation. La foule s’arrête aussi. Liam Cosmos mène les onze autres enfants vers l’escalier, puis dans le hall. Le principal Sharpe attend que tous les étudiants soient entrés, puis ferme la porte derrière lui. Il dit sur un ton mesuré : — Je suis Havila Sharpe, je crois que vous m’avez déjà parlé. C’est moi le principal de cette école. Il ne tend pas la main. — Cette journée sera un peu agitée, il faudra donc que vous soyez patients. Vos classes vous seront assignées dès que cela nous sera possible. Liam sent sa tension s’estomper en partie. La première épreuve est terminée et n’a pas été aussi dure qu’il le craignait. Mais il voit encore les pancartes et les faces des gens. Il lance un regard assuré aux enfants massés autour de lui et ils s’alignent devant le bureau du principal. Il faut attendre longtemps, détourner souvent les yeux pour ne pas voir les regards impudents ou les sourires idiots des étudiants blancs en rangs eux aussi. Enfin les opérations préliminaires semblent terminées, on leur indique leurs classes, des places leur sont attribuées et ils reçoivent leur programme. Après ce qui leur sembla des heures, Liam, Joseph Dupuy et Archie Vaughan sont assis dans une grande salle peinte en vert, sentant la poussière et la craie, tout comme celle de l’École supérieure de Lincoln. Le pupitre du professeur est en face et, derrière, le grand tableau noir, maintenant irrémédiablement gris. Auprès, il y a des éponges usées et des bâtons de craie neufs. Un vase de fleurs est posé sur une table, près de la fenêtre ouverte. Le professeur se lève et sourit à la classe. Liam s’efforce de ne pas penser aux autres, aux élèves blancs, ni même à sa situation. Il regarde devant lui, voulant tout éliminer de sa tête, sauf l’idée que c’est son premier jour à l’école. Il est, en quelque sorte, au garde-à-vous. — Je suis Miss Aniès, dit le professeur d’une voix plutôt aiguë. Vous recevrez des cours d’anglais dans cette classe qui vous servira, si j’ose dire, de base d’opération. Que ceux qui ont déjà été avec moi lèvent la main. Un certain nombre de mains s’élèvent. — Maintenant, aux nouveaux. Vos mains s’il vous plaît. Liam lève la sienne, suivi par Archie et Joseph ; il y en a encore sept autres. — Veuillez donner vos noms, en commençant par le premier rang à gauche. Les nouveaux disent leurs noms. Edward Haycraft, Julius Matthews, Neil Jay Hummert, Lucy Egan, George Lee Robinson, Ina Peters, Archibald Vaughan, Daniel Humboldt, Joseph Dupuy, qui articule soigneusement Dou-pou-y, ce qui fait rire Joseph Cosmos. — Je suis heureuse de faire votre connaissance, dit Miss Aniès, et j’espère qu’il en va de même pour vous (elle fait extrêmement attention à ne poser son regard sur aucun élève en particulier). J’estime que nous avons une responsabilité mutuelle, la classe, j’espère que ceux qui ont déjà entendu ce petit discours ne m’en voudront pas. Je veux dire que chacun de vous attend certaines choses de moi : que je sois un bon professeur, que je connaisse mon sujet et que je m’exprime de telle sorte que vous puissiez l’apprendre. De mon côté, j’attends de vous que vous soyez de bons élèves. Vous êtes jeunes, comme je le fus autrefois, et votre attention a tendance à divaguer, je le sais ; aussi ne vous demanderai-je pas de vous concentrer uniquement sur vos cours, ce serait trop espérer. Un nouveau rire fuse… nerveux et respectueux. — Toutefois, poursuit le professeur, je crois être en droit d’attendre que vous fassiez de votre mieux. Quoi que vous ayez pu penser jusqu’ici de l’anglais, quelque ennuyeux que vous ayez pu le trouver, je pense que vous allez changer d’opinion, car j’estime que l’anglais n’est pas seulement une des matières les plus importantes au monde, mais aussi… — Foutez le camp, les nègres ! La voix pénètre durement par la fenêtre ouverte. Miss Aniès se raidit, mais continue. Liam ne la quitte pas des yeux. — Il ne sera plus question de la construction des phrases dans ce cours et nous nous intéresserons plus spécialement… — Havila Sharpe est un prop’ à rien ! Un enfoiré qu’aime les nègres ! Miss Aniès se tait, va calmement à la fenêtre, la ferme, puis reprend place auprès du pupitre. Sa voix est un peu crispée, artificielle. — Nous nous intéresserons plus particulièrement à l’emploi de la langue, à son emploi correct. Cramponné au rebord de son pupitre, Liam ne dit rien. Puisque cette femme peut se contenir, il doit le pouvoir aussi. Momentanément du moins… Tom McCarter regagne en toute hâte les bureaux du Messenger. Il ouvre la porte et se dirige vers un vieillard qui travaille dans le bâtiment depuis qu’il existe. — Jack ! Le local ressemble plus à une papeterie qu’à un bureau de journal. Deux vitrines contiennent des plumes et des séries de crayons, des gommes, des plans de la ville, des règles, des machines à écrire. Le bureau de Tom est dans une petite pièce à droite. Les secrétaires travaillent derrière le magasin. — Tu as eu un client ce matin ? demanda Tom. Jack Allardyce lève les yeux. — Quoi ? — As-tu eu un client aujourd’hui ? — Ouais. Un jeune type. Il attendait déjà quand j’ai ouvert. — Un jeune gars, avec des cheveux noirs et un costume noir ? — Ouais. — Qu’est-ce qu’il voulait ? — Heu… du papier affiche, je crois. Oui. Et de l’encre. Qu’est-ce qui va pas ? — Rien, répond Tom. Il pivote et pénètre rapidement dans son antre. Il repousse la montagne de papiers qui encombre le bureau, insère une feuille de papier jaune dans sa machine et médite un instant, puis il tape : « CE QUE NOUS EN PENSONS » et s’arrête encore. Il arrache la feuille en faisant pivoter le rouleau, puis la froisse en une boule jaune, dans le creux de sa main. Il allume une cigarette. Du calme ! se dit-il. Pourquoi donc t’énerves-tu ainsi ? Tu t’attendais à une manifestation, hein ? Une démonstration plus violente ? Tout n’était-il pas dans l’ordre, non ? Du calme ! C’était une simple petite réaction, sans plus. N’écris jamais sous l’impulsion de la colère. Réfléchis d’abord, écris ensuite. Tout va très bien… Sa respiration redevient bientôt normale. Jack Allardyce montre sa tête hirsute dans l’embrasure. — Comment que ça s’est passé ? demande-t-il. — Quoi ? Oh, quelques cris, c’est tout. Très bien, en somme. — Comme ça ? Le diable m’emporte ! Le vieux reste entre les deux pièces. — Tu m’envoies au meeting ce soir ? demande-t-il. Ou non ? — Un meeting ? — Ouais. Tu sais, le gars… il organise quelque chose comme ça ce soir devant le tribunal. J’sais pas de quoi il s’agit. Tom prend sa cigarette, l’écrase contre la paroi de la corbeille à papier métallique et respire profondément. — Enfin, dit-il lentement, ça ne sera certainement pas grand-chose ; mais j’ai très peu à faire ce soir. J’irai moi-même.
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