La ville de Caxton s’élève dans une petite vallée circulaire qu’entourent les monts Carmichael. Pendant toute l’année, ces montagnes sont d’un vert éclatant, car les nuages passent rarement et il y a toujours du soleil pour susciter des millions de petits reflets. Il y a en elles une douce netteté placide et soignée qui s’étend jusqu’à la ville. Vue de haut, Caxton apparaît comme un tas de feuilles brunes et blanches au fond d’une tasse à thé d’émeraude. Mais toute cette beauté s’évanouit quand vous pénétrez dans la grand-rue. Boutiques et bureaux y ont un aspect stérile et rébarbatif. Le tribunal, bâtiment en bois ressemblant à une église, est le cœur de la municipalité. Sa carcasse morose, dénuée de noblesse et de dignité, se découpe au bout d’une pelouse râpée. Ses panneaux de bois sont vieux et friables, tachés d’orange là où les clous ont saigné. Son badigeon fait la joie des enfants ; le soir ils se faufilent jusque-là, frottent leurs doigts contre le bois et sentent la peinture s’écailler et tomber sur le sol, silencieuse comme la neige. Le tribunal est en fait la plus laide bâtisse de Caxton, mais il en est le cœur. Dans son clocheton carré, une cloche oxydée sonne les heures, rappelant aux gens, par un tintement discret, qu’ils sont un peu plus proches de la nuit, un peu plus proches du matin, un peu plus proches de la mort.
La grande rue, George Street, est étrangement dénuée d’arbres et de pelouses. De même que dans toutes les villes, les établissements commerciaux forment une chaîne ininterrompue : épiceries, tailleurs, vêtements d’enfants, teintureries, drugstore, coiffeurs sont accolés, sans perdre un pouce de terrain. Et cet alignement gris semble totalement dépourvu de cette amabilité, si fréquente dans les petites villes du Sud ; mais cette impression est fausse. À l’intérieur, les commerçants sourient toujours.
Le Caxton Theater, jadis salle de cinéma fréquentée et prospère, se dresse vide et muet au centre de la ville, tel un cirque abandonné. Sa façade ne peut vous dire s’il y eut jamais à l’intérieur de la gaieté, des rires ou des pleurs. Des planches vermoulues la couvrent ; son foyer braque sur vous des orbites noires et excavées, la crasse a envahi toutes ses veines.
Mais ce n’est pas là tout Caxton. Descendez la George Street et tournez à droite, vous retrouvez alors la verdure des plantes, les éclatantes briques neuves de la bibliothèque et la poste, beaux édifices frais et propres, fleurant le parfum estival des chênes et des buissons ; les ombres diaprées leur donnent un aspect de livre d’images. Continuez encore et vous parvenez à la vieille et sombre école primaire, puis à l’École supérieure.
Elle s’élève au milieu d’une pelouse et, bien qu’il n’y ait pas de passage cimenté menant à l’entrée, le gazon en est doux et uni comme un tapis de prix. De même que la bibliothèque et la poste, elle est une symphonie en rouge et blanc. Des briques neuves encadrent le bureau de la direction ; à droite, un gymnase inachevé, également de brique rouge ourlée de blanc.
Il règne en ce lieu une sérénité et une paix qui semblent curieusement faire défaut au bas de la ville. Il y existe une tradition, malgré sa resplendissante nouveauté. Et c’est tout à fait le parc d’un petit collège de la Nouvelle-Angleterre.
Mais il y a encore autre chose à Caxton.
Tournez à droite dans la Sheperd Avenue et vous arrivez dans un quartier résidentiel. Les maisons y sont grandes et grises, chacune dans un jardin ombragé d’arbres. Elles ne donnent pas une impression de richesse, mais ne portent pas non plus les stigmates de la pauvreté. Tout y est net, propre et ordonné. Des automobiles de trois ou quatre ans stationnent dans les allées ; elles sont généralement noires, vous apercevez rarement un nouveau modèle aux couleurs vives.
Tout y est très calme à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Vous entendrez peut-être le bourdonnement d’une télévision, ou le ronflement d’un aspirateur, mais ce n’est jamais assez bruyant pour vous empêcher d’entendre les criquets dans l’herbe.
Continuez encore, et il cesse soudain d’y avoir des maisons ; vous vous trouvez en face d’une colline escarpée. Cela semble marquer la fin de la civilisation. Le pavé cesse, il n’y a plus qu’un chemin de terre poussiéreux, creusé d’ornières et de nids-de-poule. La forêt et les champs se rapprochent, mais poursuivez quand même l’ascension de la colline.
Il se produit un changement incroyable. Vous commencez à rencontrer des maisons, mais à peine dignes de ce nom. Vous regardez en arrière et apercevez la coupe fraîche et verte de la ville, puis vous posez le regard sur les mornes cahutes qui vous environnent, les antiques faucheuses rouillées, inutilisables depuis des années, les tas de bûches, les nombreuses carcasses d’autos, renversées sur le côté ou simplement parquées, comme des cadavres mécaniques attendant la décomposition finale ; les poulaillers brèche-dent où des volailles indifférentes cherchent leur pâture et les cabanes, ces cabanes faites avec des débris de planches et des vieux clous, qui semblent chanceler, prêtes à s’effondrer, à s’écrouler d’elles-mêmes.
Vous vous attendez à voir des femmes noires voûtées en robes déteintes, des négrillons nus, vivant dans une heureuse ignorance, de vieux grands-pères nègres gâteux, immobiles comme des statues, sous des vérandas croulantes.
Mais il n’y a pas de nègres ici.
Les habitants sont des Blancs. Ce sont les Blancs pauvres, sans terre, sans travail, qui vivent parce qu’ils ne meurent pas.
Au-delà de la colline, après avoir descendu un autre chemin et monté une autre côte, vous trouvez Simon’s Hill, marquée par la grande église baptiste cubique qui se dresse sur le promontoire dominant la plaine. C’est l’église du révérend Finley Mead, construite par lui et sa congrégation au début de 1932 et pieusement entretenue depuis. Comme le tribunal, l’église a une cloche, mais elle est plus calme, elle ne dérange personne.
Simon’s Hill est une petite agglomération, un groupe de maisons et de logements se détachant sur le paysage rocheux, accrochés à des pentes abruptes. C’est presque un village, pas tout à fait pourtant. Il y a un restaurant, le Huddle, un tailleur, plusieurs épiciers, un coiffeur et un bazar.
Les logements sont neufs, construits en plâtre et en treillage, tous appartiennent à Verne Fisher et F. G. Bennett, de Caxton, ainsi qu’à Cartel Royal et à d’autres gens de Farragut. Ils sont piètrement construits, mais leur loyer est bas et aucun des locataires n’aurait l’idée d’être en retard pour payer.
Simon’s Hill est la ville n***e de Caxton, un petit monde à part. Jamais vous ne voyez un Noir dans le centre de Caxton, ni un Blanc dans Simon’s Hill.
Il en est ainsi depuis quarante ans.
***
Il est étendu sur un canapé au velours vert rapiécé, les mains derrière la tête, le corps absolument immobile ; il est ainsi depuis près d’une heure. Dans un coin, Albert est plongé dans un recueil de « comics ». Ben dort. Lui aussi voudrait dormir, mais jamais il ne s’est senti aussi éveillé.
— Liam, demande sa mère. Tu veux du café ?
— Non, Ma.
— Un peu de lait chaud, alors ? Ça te fera du bien, ça te détendra.
— Non.
Il pense à la nuit brève et à la longue journée qui suivra, à toutes les forces qui l’ont placé là où il est, et il a envie de crier. Non, il ne peut le faire, il ne peut que rester immobile et attendre.
Charlotte Cosmos regarde son fils, presque à la dérobée.
— Liam, dit-elle. Il est 8 h 30 ; tu as travaillé dur, pourquoi ne retires-tu pas tes chaussures ?
— S’il te plaît, Ma ; ne puis-je rester étendu un moment ici ?
— Bien sûr.
Liam saute du canapé et va à la grande fenêtre. Oncle Rowan y est assis, le regard fixe.
— Enfin, Ma, je t’ai dit que je le ferai. Je ferai ce que tu désires.
— Très bien, Liam.
Il refoule la colère qui bout dans sa gorge et sourit.
— Je suis vanné, dit-il. J’ai tout nettoyé dans le garage, tu sais.
Il est debout, grande et puissante silhouette dans la pénombre.
— Je me sens tout à fait OK.
Oncle Rowan, assis sur sa chaise, fronce les sourcils. C’est un tout petit homme, ridé par les ans. Personne ne connaît exactement son âge, même pas sa nièce, mais il a passé les quatre-vingts ans, c’est en tout cas certain. Il parle rarement et ne sourit jamais.
Liam retraverse la chambre et pose la main sur l’épaule de sa mère. Il sait qu’elle a tort, et que tout finira mal, il en est sûr ; mais il sait aussi qu’il ne pourra jamais le dire.
Il se souvient de ce qu’elle a peiné, pendant des années, pour lui, pour Albert, pour Ben, et sa poitrine se serre.
Elle croit réellement que tout ira bien, se dit-il. Elle pense que la question est réglée. On ouvre simplement les écoles, et c’est tout.
Ben crie dans son sommeil. Albert dépose son livre et dit :
— Je veux du pain.
— Dans la cuisine, répond Charlotte Cosmos.
Albert se gratte le côté. Il ressemble beaucoup à Liam ; même musculature, même silhouette élancée, et ses traits commencent à être beaux.
— Hé, dit-il. C’est vrai qu’il entre demain à l’école des blancs ?
Charlotte hoche la tête.
— Je voudrais pas manquer le spectacle, rit Albert. Il a treize ans et dit ce qui lui passe par la tête. Ça sera rigolo.
Liam dit :
— Tu parles !
Albert regarde sa mère, puis son aîné, hausse les épaules et se dirige vers la cuisine.
— Vous croyez qu’il y aura de la bagarre ? demande-t-il.
— Non, dit Charlotte, il n’y en aura pas. Albert, mets ton pyjama, il est l’heure de te coucher.
— À 8 h 30 ?
— Va le mettre.
— Je veux d’abord du pain.
— Ça va, ça va, s’entend crier Liam. Cours chercher ton satané pain et qu’on ne t’entende plus !
Le sang martèle sa gorge.
— Bon, fait Albert. Je commence à croire qu’y aura vraiment de la bagarre, puis il disparaît dans la cuisine.
Oncle Rowan fronce toujours les sourcils.
Un silence. Puis Charlotte dit doucement :
— Liam, je crois que nous ferions bien de parler un peu. Veux-tu ?
Liam n’a pas envie de parler, il a peur de ce qu’il pourrait dire ; mais il hoche la tête et répond :
— Bien sûr, Ma.
— Nous en avons déjà discuté, mais tu es troublé, je le vois, et ça ne te fera pas de mal de parler.
Elle s’arrête, cherchant ses mots. Elle est mince et paraît beaucoup moins que ses quarante-neuf ans, mais elle se meut lentement et parle de même.
— Ton père devrait bien être ici, mais il ne sera pas de retour avant 11 heures et je crains fort que nous n’attendions pas jusque-là.
— Je t’ai dit que je me sentais très bien.
— Non. C’est faux. Tu t’inquiètes.
— M’inquiéter ?
Liam s’efforce de conserver son calme, mais il semble qu’il n’y ait plus d’air dans la pièce, rien qu’une chaleur pesante qui le pénètre.
— M’inquiéter ? Grand Dieu…
Il sent les mots lui monter à la bouche, âcres et amers, ils expriment tout ce qu’il ressent et il les combat. Mais pourquoi ? De toute façon, elle sera blessée ; pourquoi ne pas le faire maintenant.
— Ma…
On frappe à la porte, des coups vifs et nets. Il soupire et va ouvrir.
— Hello, Liam.
Un homme grand et robuste, vêtu de noir, se dresse sur le seuil, il ressemble aux portraits du célèbre boxeur Jack Johnson, mais il n’y a rien de rude dans ses traits.
— Hello, révérend.
Liam se recule et l’invite à entrer.
— Non, dit l’homme puis, touchant son chapeau : Charlotte, cela ne vous fait rien si Liam vient se promener un moment avec moi ?
— Vous êtes le bienvenu dans cette maison.
— Je le sais, mais la nuit est chaude et il faut que je discute avec Liam d’une question un peu personnelle. Ça ne t’ennuie pas, Liam ?
Liam secoue la tête.
— Reviens seulement assez tôt pour dormir un peu, dit sa mère.
Avec l’homme en noir, il descend les marches jusqu’à la route poussiéreuse. L’obscurité est complète. Le Huddle est déjà fermé. Ils marchent quelques minutes, puis l’homme dit :
— Liam, je pense que tu as beaucoup de choses dans la tête ; elles cherchent à en sortir, puis-je t’aider ?
Liam trouve difficile de mentir. Il connaît Finley Mead depuis son enfance, il a écouté ses sermons, tantôt éblouissants, sereins, pleins de poésie, tantôt fulminants, et il le respecte. Bien plus, il se sent un point commun avec lui. Finley Mead est à Simon’s Hill un des rares hommes de couleur avec qui Liam puisse parler sans être contraint de s’abaisser à son niveau. C’est un pasteur très subtil.
— Vous savez tout, révérend. N’est-ce pas ?
— Je le crois. Voyons si je ne me trompe pas. Tu n’as pas envie d’aller demain à l’école des blancs ; tu ne crois pas que cette intégration réussira ; et tu crains d’exprimer tout haut ta pensée.
Liam soupire. C’est bon de se sentir percé à jour, cela soulage un peu.
— C’est dur pour toi, continue le ministre, particulièrement dur. Tu as vingt ans. Tu as dû beaucoup manquer l’école pour travailler et aider ta famille. Maintenant tu pourrais dire que la question est réglée pour toi. Encore une année à l’école de Farragut et tu peux obtenir ton diplôme et entrer dans un collège… de l’Est.
— Oui, monsieur.
— J’ai compris, Liam, et il te semble injuste qu’on t’arrache à une situation favorable pour te plonger ici dans une source d’ennuis.
Liam cherche une cigarette dans sa poche, mais rabaisse vivement la main.
— Si encore je croyais que cela irait, ce serait tout différent ; mais cela n’ira pas.
— Comment le sais-tu ?
— Vous lisez autant que moi. Regardez donc la situation, telle qu’elle est et non telle que Ma la voudrait.
— Crois-tu l’améliorer en fuyant ?
— Je ne pense pas que cela puisse rien y changer maintenant. Plus maintenant. Les hommes ne sont que des hommes.
Un nouveau silence. La nuit vibre de bruits d’insectes, il n’y a pas d’autres sons. Les rues de Simon’s Hill sont désertes, ses maisons endormies.
— Liam, reprend le ministre. Nous nous sommes toujours bien entendus toi et moi ; n’est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Tu me considères comme un ami ?
— Oui.
L’homme met les mains dans ses poches. C’est une ombre géante et sombre qui domine Liam ; il est vieux, mais fort, très fort.
— Tu n’es plus un bébé, tu es presque un adulte. Je te parlerai donc en conséquence.
Liam s’assied sur le talus de boue sèche.
— Je te dirai tout d’abord que je sais ce que tu ressens et pourquoi. Quand cela a débuté, j’ai bien pensé de même. J’ai eu peur, en quelque sorte. J’ai été soucieux. Tout allait bien, personne n’avait d’ennuis. Pourquoi provoquer de l’agitation ? me suis-je dit. Je vais pratiquement te dévoiler un secret. J’ai demandé à ta mère de renoncer. Parfaitement ! (Il sourit.) Pourquoi ne fumes-tu donc pas ? Je pense que le Seigneur te le pardonnera pour cette fois.
Liam hoche la tête avec reconnaissance, allume une cigarette et aspire voluptueusement la fumée.
— Oui, poursuit le pasteur, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas renoncer et pourquoi. Je n’oublierai certainement jamais cette soirée où Charlotte me parla deux heures, je crois. Elle m’a expliqué ses raisons et, Liam… je n’ai pu les discuter, car elles étaient bonnes, elles étaient justes, elles étaient sensées. Ta mère est vraiment une femme épatante. Je sais aussi que tu le sais. Mais elle n’est pas seulement une femme épatante, elle a quelque chose en plus, elle a du cran, Liam, et le tout forme un bel ensemble. Vois-tu, dans ce temps-là je m’abandonnais à une douce quiétude… comme tant d’autres. Autrefois, il y a bien longtemps, j’avais prononcé les mêmes paroles que toi tout à l’heure : « Les hommes ne sont que des hommes » et on ne peut les changer… et j’avais abdiqué. C’est une lutte trop sévère, avais-je pensé… alors je l’avais bannie de mes pensées. Bannie complètement. Et je l’avais oubliée. Mais ce n’est pas parce que tu reprises un trou et que tu n’y penses plus qu’il cesse d’exister. Il est là, toujours là, et ta mère m’a nettement montré la reprise. Maintenant je ne vois plus qu’elle.
… Il en est toujours ainsi avec vérité, une fois qu’elle a paru, on ne peut plus l’effacer. Un homme peut pendant toute sa vie s’imaginer qu’il est blanc… jusqu’à ce qu’il se regarde dans un miroir et constate qu’il est noir.
Finley Mead se tait un instant.
— Mais je te fais un sermon, Liam, et ce n’était pas mon intention.
Liam secoue la cendre de sa cigarette.
— Cela ne fait rien, monsieur, dit-il. Mais… enfin il y a déjà longtemps que j’ai regardé dans ce miroir et sais quelle est ma couleur.
— N’as-tu jamais connu la quiétude, Liam ?
— Non, monsieur.
— Alors tu as de la chance.
— De la chance, révérend, de la chance ? Écoutez, cette « vérité », qu’a-t-elle donc de si bon ? Les habitants de cette colline sont heureux en ce moment. Ce sont des nègres, qui ne peuvent aller au cinéma de la ville, au restaurant de la ville, qui ne peuvent y avoir un emploi. Ils sont ignorants, bêtes et pauvres… mais, révérend, écoutez-moi bien, ils sont heureux. N’est-ce pas quelque chose ? Plût à Dieu que je sois comme eux ! Regardez mes frères, pensez-vous que ça les tracasse de vivre dans ce cadre pouilleux ? Croyez-vous que cela tracasse Albert ?
— Continue, Liam, déballe ton paquet.
— Albert est le gosse le plus heureux que je connaisse. Chaque journée est une fête pour lui. (Liam jette sa cigarette.) Alors, n’est-ce pas là toute la question ? Je veux dire… enfin… nous montrons donc la « vérité » à Albert. Nous lui racontons qu’il a les mêmes droits que les blancs ; qu’il est leur égal. Naturellement il ne le croit pas, d’abord, parce que, ne vous faites pas d’illusions, il a une idée préconçue… et les gens qui en ont le plus à ma connaissance vivent autour de moi. Ils savent qu’ils sont des négros et que les négros sont des êtres inférieurs. C’est comme ça. Et alors ? Alors nous gavons Albert de vérité et parvenons peut-être à ce qu’il y croie. Peut-être en vient-il à se persuader qu’il vaut autant que n’importe qui. Alors il descend en ville, entre au drugstore et commande un milk-shake. Que se passe-t-il alors, révérend ?
Le pasteur reste muet.
— Ne pouvez-vous l’imaginer ? demande Liam qui lâche enfin tout ce qu’il sent et pense. Albert sera furieux quand on le jettera à bas de son tabouret et l’expulsera à coups de pied au c*l. Oui, il deviendra furieux… enfin… Oh, voyez comme ils sont heureux ! La vérité les rendra simplement malheureux pour le reste de leur vie !
Le révérend Finley Mead tire un vaste mouchoir de sa poche et y souffle bruyamment. Il garde un moment le silence, émettant un vague son de gorge qui ressemble à « Hummm hummm ». Un murmure soucieux, nerveux.
— Je ne pense pas que tu m’aies jamais entendu dire que la vérité soit agréable, reprend-il très lentement. Peut-être est-ce la chose la plus pénible au monde. Mais où crois-tu que nous serions sans elle ?
Liam a un sourire sans gaieté.
— Et où sommes-nous donc, révérend ?
— Qu’entends-tu par « nous » ? Toi et moi ? Je parle du monde.
— C’est ceci le monde, dit Liam, embrassant du geste le chemin poussiéreux, les cabanes en bois, les logements croulants.
— Tu ne le crois pas réellement.
— Ils le croient. Demandez-le seulement à Mr. Yates, là-bas. Demandez-le à Jimmy Budlong.
— Non. C’est à toi que je le demande. Est-ce le monde ?
Liam ne répond pas.
— Je me demande, Liam… Crois-tu encore en Dieu ?
Stupéfait par cette question, le garçon fixe le ministre des yeux.
— Je ne veux pas désigner plus particulièrement le Dieu baptiste, mais Dieu, tout court.
— Certainement, répond Liam après avoir réfléchi.
— Alors tu crois à la conscience, au bien et au mal ?
— Je le pense.
— Si tu as envie de voler quelque chose dans un magasin et ne le fais pas car ta conscience t’arrête, ne te sens-tu pas heureux ?
— Si.
— Pour aller au fond des choses, si tu ne « savais » pas qu’il existe un bien et un mal, tu t’amuserais beaucoup plus, hein ? Tout serait plus facile. Eh bien, il y a des gens comme ça, partout. Des gens qui ne reconnaissent pas les lois. S’ils ont envie de voler une chose, ils la volent, tout simplement… et alors ? Ils ignorent tout ce que Dieu défend… mais ils ne connaissent pas non plus ses bénédictions. Les envies-tu ?
Liam se lève, essuie les mains à son pantalon, essaye d’aspirer l’air chaud de la nuit.
— C’est la même chose, n’est-ce pas ? poursuit le pasteur. N’envie jamais celui qui ne voit pas la vérité, Liam, quelque heureux qu’il te puisse paraître ; parce que ce n’est pas du vrai bonheur. Ce n’est pas le bonheur d’une créature humaine ; et toi, tu es une créature humaine. C’est pour cela que je te dis : « Tu as de la chance. »
— Si je croyais que cela puisse réussir, révérend… si je croyais seulement que cela réussisse…
— Allons, Liam, écoute-moi bien. Je t’ai dit que je comprenais tes sentiments parce que je les ai éprouvés, et ne t’ai pas menti. Mais tout cela ne peut rien y changer maintenant, parce que maintenant le tigre est lâché, mon garçon, et il court. Tout le monde aura le regard fixé sur nous, tout le monde. Nous n’avons plus le moindre secret à conserver pour nous, plus un, m’entends-tu ? Tout cela est du passé. C’est pour cette raison qu’il faut que cela réussisse.
Liam ramasse une poignée de poussière et la laisse couler entre ses doigts.
La voix du pasteur devient encore plus basse.
— C’est pour cette raison que je te parle, car le succès ou l’échec dépend pour beaucoup de toi, Liam.
— De moi ?
— Exactement. Car quelqu’un doit s’attaquer au tigre, quelqu’un qui vit depuis longtemps à son contact. Autrement Albert deviendra furieux et ce sera la fin. Parce que nous ne pouvons plus reculer. À partir de demain, personne à Simon’s Hill ne pourra plus reculer.
Liam veut détourner le regard, mais n’y parvient pas.
— Tu es un chef, dit le pasteur. Tu es intelligent et les gosses le savent. Ils te suivront. Ils feront comme toi. En somme, cela se résume ainsi : si cela marche pour toi, cela marchera aussi pour les autres. Et dans le pays tout le monde épiera chaque directeur de chaque école de chaque petite ville du Sud, épiant, attendant ce qui va survenir. Donc ce que tu peux penser n’a plus d’importance. Me comprends-tu bien ?
Liam sent des larmes monter à ses yeux.
— Il en est souvent ainsi. Une personne se voit assigner une tâche que personne d’autre ne peut remplir – le pasteur sourit. Ce sera dur… bien plus dur que tu ne peux l’imaginer. Du feu coulera dans tes veines et tu voudras te battre, ou renoncer, ou laisser un autre le faire. Tu entendras la haine et l’amertume hurler jour et nuit à tes oreilles, Liam. Et tu me maudiras, tu maudiras ta mère, tu maudiras Dieu lui-même. Oui, je te le dis d’avance.
Liam écoute le vent. Il pense à ses parents et à ses projets… à ses projets. Et il sent s’abaisser sur lui une cage d’acier, une cage dont il ne pourra plus jamais sortir.
— Crois-tu pouvoir le faire, Liam ?
— Je ne sais pas.
— Veux-tu essayer ?
Liam hésite. La cage le recouvre, mais sa porte est encore ouverte.
— Le veux-tu ?
Beaucoup plus tard, bien longtemps après que les lumières se furent éteintes et qu’il eut donné sa réponse, Liam entend l’Oncle Rowan marmonner :
— Y a de ces nègres qui vont faire tuer beaucoup de nous autres Noirs.