Quand la cloche du tribunal sonne la demie de 6 heures, Caxton présente le même aspect las que chaque autre jour de l’été. La chaleur de l’après-midi vibre encore. Des voitures montent et descendent George Street comme des tortues peintes et les gens se déplacent lentement aussi, ayant tous peur d’un excès de mouvement qui ferait ruisseler la sueur et palpiter le cœur.
Elvis Landstrate est assis au fond du café de Joan. Il éprouve de la reconnaissance pour cette chaleur et essaye de manger le sandwich au jambon détrempé qu’il a commandé. Il connaît les effets de la chaleur sur les émotions des gens. L’été possède un pouvoir magique, qui met les nerfs à fleur de peau, fait bouillir le sang et dessèche les cerveaux. Peut-être est-ce logiquement inexplicable, mais ce n’en est pas moins vrai. Les crimes brutaux se commettent bien plus fréquemment sous les climats chauds que dans les pays froids. Il se produit plus d’assassinats, de vols, de rapts, plus d’émeutes en été qu’aux autres périodes.
C’est la saison des méfaits, des mouvements lents et des explosions soudaines, la saison de la violence.
Elvis regarde la rue, puis le thermomètre, accroché derrière la caisse. Il constate que la barre rouge parvient presque au sommet.
Il se demande ce qu’aurait pu faire le Cavalier Masqué par 20 en dessous de zéro ?
Comment se débrouillerait Zorro dans l’Alaska ?
Il décolle sa chemise imbibée de sueur et sourit. Même le temps vient à son aide.
Il parvient à avaler la dernière bouchée de son sandwich, dépose 25 cents auprès de son assiette, et sort.
C’est une fournaise obscure et calme.
Il se dirige vers le tribunal, regrettant simplement que Moris Blake ne puisse être là. Voir son ancien professeur dans la foule, ces yeux sombres clignant d’une colère mêlée de plaisir, cette bouche cynique dont les coins tressailllent… Ah ! Bon Dieu !
Bon, je te l’écrirai, se dit-il. Ça vaudra presque mieux.
L’image de l’homme qui a libéré son esprit s’estompe, puis disparaît et Elvis hâte le pas.
Le révérend Pierre Varann arrive bon premier. Son chapeau de feutre est trempé, la b***e de cuir intérieure est engluée de crasse. Ses bretelles s’étalent lâchement sur une chemise rayée à bon marché, son pantalon n’a plus de forme… il est pourtant fier de son aspect ; une fierté mauvaise, agressive. Lui offrirait-on un chèque de 5 000 dollars qu’il ne modifierait rien à sa tenue. Elle est campagnarde, comme lui. Ceux qui méprisent la crasse, méprisent aussi les gens du peuple, les élus de Dieu.
Y avait-il du savon à Bethléem ?
Les apôtres connaissaient-ils les limes à ongles et les lotions ?
Il s’assied sur l’herbe, lançant un regard torve aux vives lumières du cinéma Reo, de l’autre côté de la rue, et s’évente avec son chapeau. De petites mèches de cheveux argentés voltigent à chaque coup de chapeau.
À 6 h 35 apparaissent Bruce Carey et Phillip Dongen.
Ils saluent Pierre de la tête et s’asseyent auprès de lui.
— Hein, il fait chaud.
D’autres arrivent soit isolément, soit en groupe.
— Quelle chaleur !
À 6 h 40, plus de cent cinquante habitants de Caxton attendent debout sur la piste cimentée ou assis dans l’herbe.
— Vous les avez vus ce matin ?
Une cinquantaine d’autres surviennent au cours des dix minutes suivantes.
— Bon Dieu, oui !
À 7 heures la cloche sonne, quelques voitures s’arrêtent en grinçant et déchargent une cargaison d’adolescents. Ils s’installent sur les degrés du tribunal.
Tout est calme.
Dix minutes passent. Alors un jeune homme vêtu de noir traverse la rue déserte. Il salue les gens de la tête. On lui fait passage et il monte en haut de l’escalier. Il s’y carre, tournant le dos à la porte du tribunal.
— C’est lui ? chuchote Phil Dongen.
— Ouais, répond Bruce Carey.
Pierre Varann reste muet. Il examine le jeune homme, cherchant à savoir s’il lui plaît ou non. Bougrement jeunot, se dit-il. Trop bien nippé aussi. Sans doute un gars du Nord.
Et puis j’sais pas.
Le murmure de la foule s’élève, puis tombe quand le jeune homme en noir lève la main.
— Amis, dit-il d’une voix douce, presque caressante. Je m’appelle Elvis Landstrate. Quelques-uns de vous me connaissent déjà et savent pourquoi je suis ici. Pour ceux avec qui je n’ai pas encore pu parler, je répéterai ceci : Je suis de Washington, notre capitale, et suis venu à Caxton pour aider ses habitants à lutter contre les ennuis qui leur arrivent.
Il sourit soudain et enlève sa veste.
— Je ne regrette qu’une chose, c’est que la rentrée des classes n’ait pas lieu en janvier. Autrement dit, il fait chaud. N’avez-vous pas chaud ?
Un rire contraint et hésitant s’élève.
— Bon, reprend Elvis en cessant de sourire. Cela va chauffer encore plus, pour beaucoup de gens, je vous le promets. Une petite ville va être un foyer d’incendie, je veux dire qu’elle enflammera les consciences du pays, maintenant, et fera jaillir une lumière que chacun et tous pourront voir et sentir. Cette ville… c’est Caxton ! – il fait une pause – Citoyens ! Il s’est passé quelque chose aujourd’hui. Vous en avez tous entendu parler et certains l’ont vu de leurs propres yeux. Il est arrivé ceci : douze nègres sont entrés à l’École supérieure de Caxton et se sont assis parmi les enfants blancs. Personne ne les a arrêtés, personne ne les a expulsés. Et, écoutez-moi bien, c’est aujourd’hui un jour capital dans l’histoire du Sud. Pourquoi ? Parce qu’il marque le vrai début de l’intégration. C’est exact, on l’a déjà tenté en d’autres lieux, mais savez-vous ce qu’ils disent ? Eh bien ils disent que si ça marche à Caxton, ça marchera partout, parce que Caxton est la ville typique du Sud. Si les gens ne veulent pas de l’intégration, ils s’y opposeront ! S’ils ne font rien, cela signifie qu’ils la désirent ! Deux et deux font quatre.
« Seulement ils se trompent sur un point. Ils imaginent que vous vous foutez pas mal que les Noirs se mêlent aux Blancs parce que vous n’avez pas engagé la lutte ; mais, je vous le demande, comment peut-on combattre une chose qu’on ne voit pas ? Ils vous ont dissimulé les faits, ils vous ont trahis et trompés, ils vous ont bourré le crâne avec de sales mensonges. Il y a eu une véritable campagne pour vous laisser dans l’ignorance, afin de pouvoir vous dire quand vous vous réveillerez : Comment ? Mais il est trop tard maintenant !
« C’est bien bon, mais je suis membre de la Snap, association qui a pour but de faire connaître aux gens la vérité sur la déségrégation. Nous avons étudié la situation depuis janvier, depuis que le juge Silver a pris sa décision, et cette situation, je vais vous l’exposer. Certes, beaucoup de ceux qui m’écoutent en sont déjà pleinement conscients, mais il en est quelques-uns qui ignorent simplement les faits, qui ne savent pas non plus ce qui a conduit à cette petite procession noire d’aujourd’hui, ni la signification réelle que cela présente pour chaque citoyen de ce pays.
« Je vous demande votre attention, mes amis, car c’est un avertissement solennel que je vous donne maintenant. Lorsque vous vous trouverez en face de la vérité, vous vous trouverez également en face d’une décision à prendre. Vous ne pensez pas qu’il y en ait une, mais elle existe en fait et vous le verrez bien. Elle pénétrera en vous, fera bouillir votre sang et vous ne pourrez pas l’éluder. Parce que je vais vous démontrer que l’avenir du pays dépend entièrement, complètement, totalement de vous ! »
Tom McCarter remet son carnet dans sa poche et s’approche de son ami, l’avocat James Wolfe. Il remarque que Wolfe, comme les autres, a le regard fixe, attendant curieusement ce qui va suivre. Sans qu’il se l’explique, cela l’ennuie.
— Tu reconnais la chanson ? demande-t-il.
Wolfe sursaute.
— Oh, Tom… Oui, il semble bougrement habile, ce gosse.
— Mais c’est de la comédie, ajoute Tom.
— Hein ?
— Absolument. Son accent est artificiel. J’ai déjà parlé avec lui. Il pense que cela marchera.
— Quoi ?
— Son adresse au peuple.
— Tu ne le crois pas toi ? (Wolfe montre la foule d’un signe de tête.) Je ne peux pas dire que je partage entièrement ton opinion.
— Tu crois qu’il y aura des troubles, Jim ?
— Non, répond Wolfe en s’éloignant de Tom. L’ère des troubles est révolue.
— Tout doit avoir un commencement, dit Elvis Landstrate. Et le début de ce que vous voyez aujourd’hui remonte à bientôt dix-sept ans. En 1940, une négresse, nommée Charlotte Cosmos, et son mari firent connaître qu’ils n’appréciaient pas beaucoup les établissements que l’on mettait à leur disposition pour leurs enfants. À peine l’eurent-ils dit, que la NAACP se précipita. Vous connaissez tous cette organisation. La National Association for the Advancement of Colored People, cette prétendue association pour le progrès des gens de couleur est et n’a jamais été qu’une organisation communiste, dirigée par un juif qui déteste l’Amérique et ne se gêne pas pour le dire. Leur principale combine, c’est le coup du martyr : ils cherchent un endroit où il y a des troubles, en provoquant au besoin s’il n’en existe pas, et commencent leur publicité. Prenons par exemple le cas Emmett Till. Un n***e essaye de v****r une Blanche et dit à son mari qu’il recommencera sans que personne puisse l’en empêcher. Le mari ne peut avoir recours à la police pour une simple menace, donc, comme chacun de vous l’aurait fait, il prend des mesures pour qu’aucun n***e ne v***e sa femme. Tels sont les faits. Qu’arrive-t-il alors ? La NAACP entre en scène et dit que le Blanc est un assassin ! Oui, pour avoir protégé sa femme ! Et vous savez combien de larmes ont été versées sur le sort de ce pauvre petit n***e martyrisé, ce pauvre petit Emmett Till dont le seul crime était d’avoir la peau noire. L’un de vous l’a-t-il lu ? (Elvis Landstrate hoche la tête d’un air ironiquement consterné.) Le mal-blanchi est transformé en martyr, comme ils disent, et tout va comme sur des roulettes jusqu’au moment où un homme réellement intelligent découvre que le père d’Emmett Till, ce héros qu’on prétendait tombé en première ligne en faisant tout son devoir, a été en réalité PENDU après être passé en conseil de guerre, devinez pourquoi ? POUR VIOL ! Ah, ah… ! Naturellement le jury ne s’est pas laissé prendre et a déclaré innocents ces hommes qui avaient donné une leçon au négrillon, rien ne prouve d’ailleurs qu’ils aient fait autre chose. Mais cette brave NAACP avait bien failli gagner.
Voilà en tout cas comment ces gens travaillent. Autant que je sache, ils ont payé la femme Cosmos, qui habite à Simon’s Hill, pour qu’elle commence à susciter une histoire. De 1940 à 1949, ils prétendent seulement lutter afin d’obtenir des établissements distincts de valeurs égales. Le comté de Farragut dit « Très bien » et aide les nègres à envoyer leurs enfants dans une école spéciale, l’École supérieure Lincoln, à Farragut. Je l’ai visitée, mes amis, et il n’y a rien à redire. C’est certainement plus propre et plus beau que tout ce que ces négrillons ont pu voir avant, je vous l’assure ! Alors le groupe coco a fait voir son jeu et montré à tous qu’il visait autre chose. Septembre 1950 représente-t-il quelque chose pour vous ? Ce fut le second pas vers la situation actuelle. En septembre 1950 un groupe de négrillons voulut s’inscrire à l’École supérieure de Caxton. Vous vous en souvenez ?
Il y a un murmure dans la foule.
— Pourquoi, demande Landstrate en redonnant à sa voix sa douceur première. Pensez-vous qu’ils en aient eu l’idée tout seuls ? Un n***e du Sud aurait-il jamais eu ce culot ? Non, m’sieur. Non. La NAACP a tout manigancé, sachant à l’avance ce qui se produirait ! Ces élèves ont été éconduits, le service de l’Instruction publique du comté de Farragut a refusé leur admission, les remettant à leur place, et les dispositions normales furent prises pour que ces nègres suivent les cours de Lincoln. Trois mois plus tard, cinq de ces gosses, appuyés à fond par la NAACP, portèrent plainte contre le comité des écoles du comté de Farragut. Et c’est à partir de ce moment que tout s’est réellement mis en branle. Les plaignants, ces nègres, arguèrent que les dispositions prises en dehors du comté ne répondaient pas à l’obligation que celui-ci avait de leur fournir des facilités égales. Le tribunal du district déclara qu’ils étaient fous et jugea en conséquence. De 1952 à 1954, ce procès, qui avait été en appel, fut laissé en suspens, car la Cour suprême avait à examiner cinq cas de ségrégation dans diverses écoles.
« Les cocos ne perdirent pas une seconde. Ils étaient maîtres du monde entier, mais pour eux l’Amérique était un noyau de résistance. Ils ne pouvaient l’atteindre de l’extérieur, alors ils l’attaquaient par l’intérieur. Ils ne savaient que trop, mes amis, que la plus rapide façon d’estropier un pays est de l’abâtardir. Alors ils déversèrent les millions de dollars que les juifs pouvaient obtenir pour eux, les consacrant uniquement à la déségrégation.
« En août 1955, la NAACP exigea un jugement définitif. Le juge Silver, juif connu pour ses sentiments de gauche…
— Qui dit ça ? crie une voix.
— Son dossier, répond fermement Landstrate. Regardez-le. Abraham Silver fait, entre autres, partie de l’association Quill and Pen, qui reçoit indirectement ses fonds de Moscou.
Tom McCarter sourit. Il dit à Wolfe :
— Il tresse la corde pour se pendre.
— Tu crois ?
— Bon Dieu, Jim ! Les gens aiment le juge par ici. Il est un peu l’idole du peuple, tu le sais bien. Personne n’ignore que ce n’est pas sa faute si la loi est passée !
— Je n’en suis pas certain.
— En tout cas… Le Quill and Pen…, c’est aller un peu fort.
— Je n’en suis pas sûr non plus, dit James Wolfe d’une voix un peu âpre. N’oublie pas, Tom, qu’il est toujours possible d’abuser les gens…
— … Alors qu’a fait le juge ? Il a donné ordre au comité des écoles de se conformer, dans des délais raisonnables, à la loi imposant la déségrégation. En dépit de la désapprobation totale du corps enseignant, en dépit des protestations de la Fédération du comté de Farragut pour un gouvernement constitutionnel, en dépit des pétitions présentées par Verne Fisher, l’un des plus éminents citoyens de Caxton et Thomas McCarter, l’éditeur du Messenger de Caxton… le juge Abe Silver va de l’avant et ordonne l’intégration de l’École supérieure de Caxton dans un délai qui ne peut excéder l’automne 1956.
« Le maire Harry Setterly pouvait l’empêcher, mais il n’a pas eu le cran nécessaire, car il savait quelles puissances étaient et sont encore derrière Silver. Il connaissait également la valeur de sa peau. Le gouverneur aurait pu arrêter cela en une seconde, mais je n’ai pas besoin de vous en dire plus sur son compte, je l’espère du moins. Et le principal de l’école, Havila Sharpe, aurait pu mettre aussi un frein à cette ordure, mais il a trop les foies blancs pour faire ce qu’il faut.
— C’est une saleté de mensonge !
Un jeune homme en maillot et en blue-jeans s’avance jusqu’au pied de l’escalier et fixe un regard torve sur Elvis Landstrate.
— Le principal a fait tout ce qu’il a pu.
— Ah ? A-t-il fermé l’école et refusé de l’ouvrir avant que la ville ait été rétablie dans ses droits ?
— Non, mais…
— A-t-il réuni les étudiants pour leur dire de ne pas venir ?
— Bon Dieu, il ne le pouvait pourtant pas !
— Non, dit Landstrate avec un sourire condescendant. Non, il ne pouvait pas le faire. Il aurait fallu du courage. Il aurait fallu risquer sa situation et son gros chèque de fin de mois.
Le garçon serre les poings, rougit puis quand une voix crie : « Hé, petit, laisse-le débiter son histoire ! », il se fond dans la foule.
— Minute, reprend Landstrate. Je sais que Havila Sharpe compte beaucoup d’amis et, si je n’étais pas ici dans le seul but de proclamer la vérité, je serais assez malin pour le laisser de côté. Hein ? Je ne dis pas que le principal de l’École supérieure est nécessairement un malhonnête homme, je dis simplement, et les faits le prouvent, qu’il est un faible. Et la faiblesse ne doit pas être plus tolérée que la malhonnêteté… du moins quand l’avenir de vos enfants est en jeu. Je vous avais bien dit que la vérité serait amère. Elle l’est toujours. Mais je ne vais pas abandonner la partie parce que j’ai touché un point sensible. Ça non ! J’aurai à en toucher bien d’autres avant d’avoir fini.
— Continue ! clame Pierre Varann. On t’écoute.
— Très bien. Vous imaginez peut-être que le problème se résume à savoir si oui ou non nous laisserons douze nègres entrer dans notre école, ce n’en est qu’une infime partie. Je suis en mesure de le savoir, car j’appartiens à une organisation qui a étudié toute la question. Les arbres vous empêchent de voir la forêt, mes amis, croyez-moi bien. Le vrai problème, que cela vous plaise ou non, est de savoir si vous allez rester oisifs et laisser la déségrégation se répandre dans TOUT LE SUD…
Verne Fisher est sur le trottoir ; dissimulé derrière le vieux canon rouillé, il écoute Elvis Landstrate. Il écoute ce même discours qu’il a déjà entendu, ces mêmes statistiques, et il remarque que les gens dans la foule écoutent aussi intensément, et c’est normal car ces paroles sont sensées.
Toutefois, il n’est pas encore question d’argent. Il n’a pas encore été dit un mot de l’adhésion au groupement et du versement de dollars péniblement gagnés.
Je vais écouter, se dit-il, mais ce sera l’épreuve décisive.
— … et c’est un fait indiscutable, poursuit l’orateur, qu’il ne peut en être autrement. Les nègres contrôleront littéralement, je dis bien littéralement, le Sud. Ils détiendront la majorité des voix. Vous aurez des maires noirs, des policiers noirs, comme déjà New York et Chicago, et très probablement un gouverneur noir et des médecins noirs pour accoucher vos femmes, s’ils en trouvent le temps du moins, oui il en sera ainsi. Y avez-vous seulement pensé en voyant ces douze pénétrer dans votre école blanche ? Y avez-vous pensé ?
Le petit air de fête qui avait marqué le début du meeting se volatilise instantanément. Bruce Carey et Phil Dongen froncent profondément les sourcils et Pierre Varann a un hochement de tête répété qui montre sa colère.
— Y en a qui y ont pensé ! s’écrie Carey d’une voix rauque.
— Je le sais, concède Landstrate. La Fédération pour un gouvernement constitutionnel avait fait un pas dans le bon sens, mais elle n’a pu faire grand-chose, car les menteurs avaient bien travaillé. Ils vous ont fait croire que vos mains étaient liées. Vous ne pouviez vous payer des avocats de luxe, et ainsi vous avez échoué. Mais, Mr. Carey, je ne parle pas spécialement à vous ni à ceux qui, comme vous, se sont attachés à combattre cette abomination. Je parle aux gens qui sont encore abusés, dans les ténèbres, ceux qui n’ont pas totalement réalisé, compris, ni saisi la signification de cette loi ; à ceux, Mr. Carey, qui ont été veules ou ont cru que le gouvernement se montrerait équitable envers eux. C’est très naturel, comprenez-moi bien. Nous aimons tous notre pays et il est normal de penser que ceux qui sont à la tête sont cent pour cent probes. Mais notre grand sénateur du Wisconsin nous a, je crois, bien démontré quelle était notre erreur. Il a prouvé que, sans doute possible, il y a des salauds, des faux jetons et des pourris dans le gouvernement. Est-ce vrai ?
— C’est vrai ! glapit Pierre Varann. C’est vrai ! Dieu bénisse le sénateur !
— Amen ! dit Landstrate. Nous savons que ce sont ceux nantis des titres élevés et disposant de grands pouvoirs, de pouvoirs exorbitants, qui font de leur mieux pour vendre notre pays au communisme. Et ce sont ces hommes, amis, qui s’efforcent de vous faire avaler l’intégration. Personne au monde ne peut dire le contraire.
La voix d’Elvis Landstrate atteint peu à peu un diapason élevé. La sueur ruisselle sur son visage, maculant son col, mais il ne fait aucun geste pour l’essuyer.
— Autre chose, dit-il. Je parie que vous l’ignorez tous. En interprétant les décrets scolaires des 17 mai 1954 et 31 mai 1955, pris par la Cour suprême des États-Unis, John J. Parker, juge à la cour de la quatrième circonscription juridique, a dit ce qui suit, quand il prit la parole dans le procès Briggs contre Elliot… (il tire un papier de sa poche de poitrine)… il est très important de préciser ce que la Cour suprême a décrété et ce qu’elle n’a pas décrété à ce propos. Elle n’a pas décrété que les Cours fédérales doivent prendre en charge et réglementer les écoles primaires et secondaires des États. Elle n’a pas décrété que les États doivent mélanger des individus de races différentes dans les écoles, ni exiger qu’ils fréquentent ces écoles, « ni les priver du droit de choisir l’école qu’ils fréquentent ». Ce qu’elle a décrété et tout ce qu’elle a décrété, c’est qu’un État ne peut refuser à personne, en raison de sa race, le droit de faire partie d’une école « qu’il entretient ». Tout cela, en vertu du décret de la Cour suprême, l’État ne peut le faire ni directement ni indirectement ; « mais si les écoles qu’il entretient sont ouvertes aux enfants de toutes races, la Constitution n’est violée en aucune façon si les enfants de races différentes fréquentent volontairement des écoles différentes, de même qu’ils fréquentent des églises différentes ». Rien, ni dans la Constitution ni dans le décret de la Cour suprême, n’enlève aux gens « la liberté de choisir les écoles qu’ils fréquentent. En d’autres mots, la Constitution n’exige pas l’intégration… ».
« Vous avez bien saisi, amis ? “La Constitution n’exige pas l’intégration !” Ceci rapporte exactement un exposé légal. Un juge ayant le sens de la justice et de l’honnêteté l’a dit. Mais je me demande si Abraham Silver vous a jamais parlé de ces menus détails. L’a-t-il fait ?
« Nous devons observer la grande loi, les règlements et tout ça ; sauf que, je le répète à haute voix, écoutez-moi bien tous, sauf que LA CONSTITUTION N’EXIGE PAS L’INTÉGRATION ! »
Landstrate se tait. Sa voix s’est élevée pour les derniers mots ; un silence furieux plane sur la pelouse du tribunal.
Il reprend, presque en un murmure :
— Je vais vous dire maintenant le motif de ce long discours. Il ne s’agit pas de l’intégration, en dépit de tout ce qu’elle représente, et j’espère vous l’avoir montré clairement. Il ne s’agit pas des nègres et de toutes nos préventions contre eux ; pour ma part je n’en ai pas plus que vous. Ce qui est en jeu, mes amis, ce sont les droits des États. Ni plus, ni moins. Suivant la Constitution, chaque État de l’Union est censé se contrôler lui-même, n’est-ce pas ? C’est le principe même d’un gouvernement démocratique. Reportez-vous à l’article 1, chapitre 8, paragraphe 5 de la Constitution des US. Consultez les livres officiels à la bibliothèque ; les droits des États sont la structure même de l’Amérique : contrôle local des achats, contrôle local de la politique de l’État et des comtés, contrôle local des écoles. Parfait ! Maintenant vous laissez le Gouvernement fédéral intervenir et commencer à donner des ordres, et vous imaginez que c’est un pas vers le socialisme. Non, il n’en est pas ainsi ; c’est un pas vers le communisme ! L’Union soviétique – La Russie ! – fonctionne de cette même façon. Quelques gros bonnets décident du montant de la taxe que doit payer certaine ville, ou que les Sibériens fréquenteront les mêmes écoles que les blancs, ou n’importe quoi, et personne ne peut ouvrir le bec. Pourquoi ? Parce que dans la Russie communiste aucun comté n’a de droits personnels. Il ne peut mettre son veto à aucune décision, suspendre aucun ordre. Il ne peut rien faire, il ne peut qu’accepter.
« Vous pensez peut-être que je m’écarte du sujet et vais chercher un peu trop loin. Vous vous trompez ! Mes amis, les yeux du monde entier sont fixés sur Caxton. Je suis allé à Washington et je sais que c’est vrai. Vous êtes l’éprouvette du pays, son cobaye ! C’est pour cela que je dis que vous avez entre vos mains non seulement l’avenir de Caxton, mais celui de l’AMÉRIQUE !
Lucy Egan donne un discret coup de coude à Ella et sourit.
— Hein, quel orateur !
Ella a écouté avec un curieux mélange de fierté et de gêne ; à vrai dire, elle ne sait pas exactement si elle doit être contente ou non. Tom ne l’a pas encore aperçue, et elle en est étrangement satisfaite, sans motif valable. Lui, Mr. Wolfe et quelques autres ne semblent pas apprécier beaucoup le discours d’Elvis Landstrate, contrairement à la plupart des auditeurs. C’est visible.
— En clignant des yeux, on dirait un peu Marlon Brando, dit Lucy Egan. Un petit peu, vraiment.
Ce discours ne présente pas beaucoup d’intérêt pour Ella. Ce genre de truc, dont son père et Kylian discutent tout le temps et qu’on voit partout dans les journaux, l’ennuie plutôt. Elle serait rentrée depuis longtemps à la maison, où elle devrait être en principe, si l’orateur n’était pas Elvis Landstrate. Elle sait, elle sent qu’elle le reverra bientôt.
— Il les remonte drôlement, reprend Lucy Egan. Il n’y a rien eu comme ça à Caxton depuis je ne sais combien de temps. Dis, tu trouves pas qu’il ressemble un peu à Brando ?
— Ça se peut, répond Ella.
— Il t’a embrassée en te ramenant ? demande soudain Lucy.
Voyant le regard avide de son amie, Ella hésite, puis dit :
— Bien sûr.
— Bigre ! Je pense pas qu’y a eu autre chose ?
— Voyons, Lucy.
— Alors, y a eu autre chose ?
— Non, non.
— Une grande partie de ce que vous venez de dire est très sensée, dit James Wolfe en s’avançant pendant un silence théâtral. Et nous sommes tous d’accord avec vous pour dire que ce décret est inconsidéré ; mais c’est un décret et il ne peut être abrogé. Je vous assure que nous avons tout tenté.
— Qui êtes-vous, monsieur ? demande Elvis Landstrate.
— Je m’appelle Wolfe, James Wolfe. Je suis avocat et, si cela peut vous intéresser, j’ai parlé personnellement au juge Silver et aimerais rectifier au moins l’un de vos arguments. Vous laissez entendre que le juge d’une circonscription a le pouvoir de rejeter un décret fédéral. C’est totalement faux.
James Wolfe se tourne vers la foule.
— Le juge n’avait absolument pas le choix dans ce cas. Et je puis vous dire que ce décret ne lui plaît pas plus qu’à vous.
— Abraham Silver est un homme très habile, Mr. Wolfe. Il aurait fallu que vous ayez étudié la question et toutes ses ramifications pour comprendre cela comme nous. Nous…
— Un moment, Mr. Landstrate. Il se fait que moi et un groupe d’hommes qualifiés avons étudié cette question. Elle est très claire. La citation du juge Parker, à laquelle vous attachez une si grande importance, est absolument absurde si on l’applique à la situation existant à Caxton. À moins que vous n’ayez l’intention de substituer l’action illégale à l’action légale, je ne vois pas que vous nous ayez présenté aucune idée positive.
Elvis Landstrate sourit avec indulgence.
— Il se fait aussi, Mr. Wolfe, que j’ai des idées. Et elles sont absolument légales. Certes, elles exigent du courage et de l’audace, je vous le dis tout de suite, mais elles sont justifiées.
— Fort bien. Alors faites-les-nous connaître.
— Avant tout, je désire qu’une chose soit bien claire.
Landstrate détache nettement ses mots, s’adressant à toute l’assistance.
— Vous tous, désirez-vous des mal-blanchis dans votre école ? Répondez oui ou non.
Un hurlement unanime s’élève de la foule :
— Non !
— Non, reprend Landstrate en souriant. Parfait. Maintenant êtes-vous prêts à combattre cela jusque dans vos derniers retranchements, à poursuivre la lutte jusqu’au triomphe final ?
Un nouveau rugissement monte comme une vague.
— Oui !
— Oui. Parfait.
Elvis Landstrate lève les mains et les gens se taisent.
— Bien, je suis disposé à collaborer avec vous. Vous désirez peut-être savoir pourquoi. Après tout, je ne suis pas du Sud ; je ne suis pas né à Caxton. Mais je suis américain, mes amis, et j’aime mon pays… je suis prêt à donner ma vie s’il le faut pour qu’il demeure libre, blanc et américain !
Phillip Dongen, dont l’émotion a rarement été portée à de telles altitudes, déclenche les applaudissements. C’est un roulement de tonnerre.
— Amis, écoutez-moi encore une minute.
La voix du jeune homme a repris sa douceur, elle monte et descend, les mots sont apaisants ou claquent comme des coups de fusil.
— Tout à l’heure, Mr. Wolfe a dit quelque chose à propos d’une action légale. Pour moi, une chose est légale ou illégale suivant qu’elle est juste ou non. Si neuf vieux corbeaux en robe noire me disent que respirer est contraire à la loi, je ne me considérerai pas comme un criminel à chaque aspiration. À mon point de vue, c’est le peuple qui fait la loi, m’entendez-vous ? LE PEUPLE!